‹ Sainte ThérèseChapitre 4 sur 59 · I. Au commencement de i533, dit VHist, géju · texte numérisé non relu

I. Au commencement de i533, dit VHist, géju

la préoccuper. Elle n'en retira, nous pouvons le croire, qu'un peu plus encore de précoce maturité.

Enfin, elle fit une lecture décisive, celle des épîtres où saint Jérôme, avec tant de feu et tant de flamme, une ironie si puissante à l'égard du monde, une émotion si pénétrante dans l'éloge de la vie sainte, sut gagner à l'étude solitaire et à l'ascétisme des patriciennes comme Eustochie et comme Paula. Dès lors son parti fut pris définitivement et bien pris. Pour parler comme les Bollandistes, il ne s'agissait plus d'agir par sentiment {ad sensualitatis consolationem), mais avec la résolution de tout subordonner à la recherche du bien suprême de l'âme. Écoutons-la ellemême. « J'étais déjà amie des bons livres, et ils me donnèrent la vie. Je lisais les épîtres de saint Jérôme, je me sentis par cette lecture si inébranlablement affermie dans mon dessein d'être toute à Jésus-Christ, que je ne balançai plus à le déclarer à mon père. Un tel acte de ma part, c'était en quelque sorte prendre le saint habit. J'étais si jalouse de l'honneur de ma parole, qu'après l'avoir une fois donnée, rien au monde n'eut été capable de me faire retourner en arrière. »

La résistance de son père, qui voulait la garder auprès de lui tant qu'il vivrait, l'amena bientôt à prendre une résolution qui marquait bien son impatience. En la compagnie d'un de ses frères, de celui qui, sur ses conseils, se faisait lui-même dominicain, elle s'en alla frapper à la porte du monastère de l'Incarnation.

Cependant ce n'était point là un de ces coups de tête où l'on se cache à soi-même tous les motifs d'hésitation ou de regret. Écoutons-la encore : « Oui, je dis vrai, et le souvenir m'en est encore présent; lorsque je sortis de la maison de mon père, j'éprouvai comme les douleurs de Tagonie, et je ne crois pas que ma

dernière heure me puisse réserver des angoisses plus cruelles. Je sentis tous mes os qui allaient se détacher les uns des autres. L'amour de Dieu n'était pas encore assez fort, celui de mon père et de mes parents se réveillait plus tendre que jamais. »

Cette lutte intérieure si violente, elle sut cependant la dissimuler à tous les regards : « Au dehors, dit-elle, on ne voyait en moi qu'un inébranlable courage » . Ce courage en effet eut le dessus, et sa victoire fut accompagnée d'un sentiment de bonheur et de paix dans lequel elle sentit se dissiper ses dernières craintes et que vint consolider plus encore l'adhésion de son père bien-aimé.

Avant de la suivre en cette vie religieuse où vont se développer tant de merveilles de la grâce, c'est le moment de s'arrêter pour regarder de plus près à tout ce qu'elle va y porter de dons naturels pour en faire, au point de vue purement humain, le sacrifice.

Le P. Ribera, jésuite, qui fut tour à tour l'un de ses confesseurs, son confident, son conseiller, son ami, a tenu à nous donner de sa personne une description minutieuse. Si cette description ne met pas précisément sous nos yeux la jeune fille, elle nous permet de la retrouver sans peine sous les traits de la femme déjà mûre.

a Elle était grande de taille. D'une remarquable beauté dans sa jeunesse, elle paraissait encore fort bien dans un âge avancé. Elle était corpulente et elle avait la peau très blanche. Son visage était rond, plein, d'une très belle coupe, très bien proportionné. Le teint, de lis et de roses; il s'enflammait quand elle était en oraison et lui donnait une beauté ravis-

santé. Sa figure était ineffablement limpide, tout y respirait une paix céleste. Ses cheveux étaient noirs et bouclés; son front large, uni et très beau. Les sourcils châtains, bien fournis et peu en arc ; ses yeux étaient noirs, ronds, à fleur de tête, de grandeur ordinaire, mais admirablement disposés, vifs et gracieux ; quand elle souriait, Tallégresse s'y peignait, et ils respiraient la gravité quand elle voulait se montrer grave ; son nez était petit, peu élevé vers le milieu, rond par le bout et un peu incliné vers le bas; ses narines en arcade et petites; sa bouche n'était ni grande ni petite; la lèvre supérieure était déliée et droite, la lèvre inférieure grosse et un peu pendante ; ses dents étaient bonnes; son menton bien fait et proportionné; les oreilles ni petites ni grandes; le cou large et peu élevé; les mains petites et très belles; elle avait, au côté gauche de son visage, trois petits signes qui lui donnaient beaucoup de grâce, le premier plus bas que la moitié du nez, le second entre le nez et la bouche, et le troisième au-dessus de la bouche.... Enfin, tout paraissait parfait en elle. Son port était majestueux, sa démarche pleine de dignité et de grâce ; elle était si aimable, si paisible, qu^il suffisait de la voir et de l'entendre pour lui porter du respect et T aimer*. »

Dans rénergie soutenue de ce mouvement qui la portait vers le cloître, à quoi faut-il faire une place prépondérante ? Est-ce à une sensibilité facile à Témo-

I. Ribera, t. II, chap. i. — Nous dirons peu de chose de ses portraits. Le moins inauthentique, celui de Séville, probablement l*œuvre du frère convers, « Jean de la Misère », est dû à un peintre médiocre, et il n*a été fait qu'aux approches de la vieillesse de la sainte — laquelle n'en fut pas très satisfaite.

tion? Est-ce à une imagination prompte, ardente, entraînante? Et sont-ce bien là les deux facultés quil'emportaient dans son âme? Assurément, tout en elle était d'une richesse et d'une intensité exceptionnelles, et il faut bien se garder de la prendre au pied de la lettre quand elle nous dit, par exemple, que la compassion sensible envers le malheur fut chez elle un don de Dieu et un don plutôt tardif*, qu'elle n'était point naturellement portée à la pitié, qu'elle ne savait enfin tirer aucun fruit de son imagination, dont elle déplorait a l'inertie ». Nous sommes habitués à voir les natures supérieures se plaindre avec une parfaite bonne foi de celles de leurs facultés qui leur rendent le plus de services ; elles n'en sont jamais satisfaites parce qu'elles leur demandent toujours davantage et que les bienfaits mêmes qu'elles en reçoivent leur inspirent des exigences pour ainsi dire indéfinies. Des analyses que la sainte nous donne de ses états intellectuels, il ressort pourtant (et ici nous devons bien la croire) que sa sensibilité, c'est-à-dire sa capacité de jouir et de souffrir alla plutôt en augmentant de la jeunesse à l'âge mûr. Ajoutons seulement que, dans l'âge mûr comme dans la jeunesse, elle sut en comprimer l'expression et en cacher, s'il le fallait, à tous les yeux les troubles intérieurs. Il faut reconnaître aussi que chez elle l'imagination fut plutôt servante que maîtresse. Tous les récits qu'elle nous a laissés montrent bien qu'elle savait tenir cette imagination en bride sous la conduite d'un entendement avide de doctrine, que pour s'initier à la contemplation il lui fut difficile de se passer du livre et d'une pensée nettement

I, Lettres, III, p. 872 et suivantes.

arrêtée sur les mystères relatifs à rhumanité du Sauveur. Enfin elle avait besoin de la vue réelle des personnes, des choses, des paysages. Ce qu'elle pouvait créer dans son esprit ne lui suffisait pas, il lui fallait avoir de beaux coins de campagne à voir, de même qu'elle demandait un jour des images a qu'elle eût plaisir à regarder » de ses yeux. C'est plus tard seulement que les visions célestes lui parurent plus belles que la belle nature*. Encore estil vrai qu'elle en revint ensuite, et plus d'une fois, à aimer, à recommander la vue des jolis sites, à ne pouvoir souffrir un monastère qui en manquât, et qu'elle ne put s'empêcher de dire à Jean de la Misère, quand il eut terminé son portrait : « Dieu vous pardonne, frère Jean, de m'avoir faite si laide ! »

Si elle fût restée dans le monde, elle eût pu être un des écrivains vantés pour la seule grâce de leur style. Mais, de fait, n'est-elle pas, même à cet égard, une des gloires de son époque ?

Ses poésies ont une certaine monotonie qui vient de ce qu'un sentiment unique lui suffisait alors et qu'elle dédaignait les « variations » des sentiments accessoires; elles sont cependant coupées de ces antithèses et de ces chutes qui sentent bien le goût espagnol. Ce goût se sent encore plus dans ses récits pleins d'épisodes largement contés; mais partout dominent une clarté, une force pénétrante, une certitude de soi dans l'enthousiasme et jusque dans le délire apparent de l'amour qui font d'elle un écrivain méritant d'être considéré comme un classique dans toutes les littératures et toutes les langues»

Que nous dit enfin Ribera? « Elle avait un juge*

I. Lettres^ III, p. SSg (elle avait alors quarante-cinq ans).

ment calme, nullement troublé par la précipîtation, mais plein de maturité et de sagesse. Elle réfléchissait avant d*agir et elle ne faisait point un acte dont

elle ne connût toute la portée Son courage était

bien au-dessus de celui d'une femme : c'était un courage tellement fort et viril qu'elle venait à bout de tout ce qu'elle voulait et qu'avec l'aide de Dieu elle maîtrisait les passions naturelles. j>

Tels étaient les dons exquis que cette vierge lucide et vaillante allait, dirons -nous ensevelir? non, mais consacrer, développer et faire fructifier dans une vie toute en Dieu et toute pour Dieu.

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