‹ Sainte ThérèseChapitre 30 sur 59 · LA FONDATRICE. SAINT-JOSEPH D AVILA · texte numérisé non relu

LA FONDATRICE. SAINT-JOSEPH D AVILA

La vraie mise à exécution de cette double réforme, c'est la suite des fondations. La première et la plus importante de toutes fut celle de Saint-Joseph d'Avila.

Dans les débuts, on peut presque dire que tout se bornait, pour la sainte, à la création de ce monastère. C'était là que vivrait l'élite désirée, là qu'elle souffrirait, là qu'elle prierait.... Malgré la peine que lui causait l'abandon d'une « cellule faite à souhait pour elle » au couvent de l'Incarnation, elle se mit à Toeuvre avec l'aide d'une riche amie, veuve de bonne heure et vivant dans le monde, dona Guiomar de Ulloa.

Tout de suite les luttes commencèrent. D'un côté, se multipliaient les visions où Notre-Seigneur lui recommandait de s'employer de toutes ses forces à l'établissement de ce monastère. Il lui ordonnait de le dédier à saint Joseph : il lui annonçait en même temps beaucoup de croix et de souffrances, mais il lui donnait l'assurance qu'elle aurait les grâces nécessaires pour les supporter et qu'elle réussirait dans son entreprise. D'un autre côté, dès que son .projet fut connu, elle vil pleuvoir sur elle les blâmes et les

raillerîes. tes sœurs de rincarnation s'écrièrent que c'était les outrager que de paraître ainsi ne pouvoir atteindre au milieu d'elles la perfection de la vie religieuse. Les personnes les plus pieuses de la ville trouvaient que c'était une folie que de vouloir quitter un couvent aussi ancien, aussi éprouvé, pour en bâtir un autre... du même ordre, en déGnitive.... On se demandait quelles étaient ses ressources : on les jugeait absolument insuffisantes, et on n'en trouvait son obstination que plus déraisonnable.

Restaient ceux qu'elle devait consulter : son confesseur et les religieux de la ville qui faisaient autorité. Son confesseur, le P. jésuite Balthasar Alvarez, toujours enclin à la réserve et toujours porté à retenir sa pénitente plutôt qu'à la pousser en avant, n'osa prendre par lui-même aucune décision, ni dans un sens ni dans un autre. Il trouva plus prudent de la renvoyer à son Provincial à elle, le P. Ange de Salazar*. Elle n'avait point coutume de parler à ce supérieur' des visions et des grâces qu'elle recevait. Cependant, quand elle lui fit faire les premières ouvertures par dona Guiomar, il fut tout d'abord favorable, et « promit de prendre le nouveau monastère sous sa juridiction » . Mais bientôt, devant la rumeur publique et l'opposition qui se développait, il changea d'avis. La réformatrice et son amie n'en persistaient pas moins dans leurs résolutions. Le scandale augmentait donc : on menaçait l'une de l'Inquisi-

1. Il faut bien se garder de le confondre aTcc le P. Gaspar de Salazar, Jésuite. Celui-ci fut pour Thérèse « un véritable ami », tandis que, selon ses propres expressions, elle ne s*est a jamais très bien entendue » avec le premier,

2. Voyez Ribera, i, 84. Elle en parlait d*ailleurs le moins qu'elle pouvait.

tîon; quant à l'autre « on ne voulait plus lui donner l'absolution si elle ne renonçait pas à son dessein » . Il fallait donc quitter, pour un instant au moins, les voies ordinaires, et de nouveau recourir à l'inspiration divine. La sainte pourtant n'y retourna, pour ainsi dire, pas seule. Déjà elle avait été vivement encouragée par deux hommes appelés à prendre rang parmi les saints, Pierre d'Alcantara, le réformateur de l'ordre de Saint-François, qui avait, l'année précédente, examiné de près l'état de l'âme de Thérèse, et Louis Bertrand, qui était alors maître des novices chez les dominicains de Valence*. Leurs paroles, surtout celles de Louis Bertrand, semblèrent, elles aussi, empreintes d'une foi surnaturelle et d'un esprit prophétique. Il y avait là de quoi lever tous les doutes. Pourtant, elle chercha plus près d'elle un appui. « Au moment, dit-elle, où on nous accusait de ne suivre que nos têtes, cette dame (dona Guiomar) était allée trouver un religieux de l'ordre de Saint-Dominique, l'homme le plus instruit qui fût alors dans la ville », le P. Ybanez. Ce dernier, il l'avoua plus tard, trouva tout d'abord que ce projet était une folie, mais une folie généreuse, après tout, et qui n'était pas pour

I. Voici, d'après Ribera, la réponse de saint Louis Bertrand : Mère Thérèse, j'ai reçu votre lettre, et parce que l'aiTaire sur laquelle vous me demandez mon avis est de si haute importance au service de Notre Seigneur, j'ai voulu la lui recommander dans mes pauvres prières et aux saints sacrifices; c'est la raison pour laquelle j'ai tarde à vous répondre. Maintenant je vous dis, au nom du même Seigneur, de vous armer de courage pour exécuter une si grande entreprise, dans laquelle il vous aidera et vous favorisera, et je vous assure de sa part qu'avant que cinquante ans ne soient écoulés, votre Ordre sera un des plus illustres de l'Eglise de Dieu, lequel vous ait en sa sainte garde. »

déplaire à un ordre tel que le sien. Il rexamina donc avec intérêt; puis finalement il déclara que c'était un beau risque à courir et qu'il fallait aller de Tavant. Enfin, le P. B. Alvarez, qui, depuis six mois, lui avait fait défense de s'occuper plus longtemps de son projet, devait, lui aussi, être éclairé d'une double lumière. Le recteur, Denys Vasquez, qui était défavorable à la fondation, vint à partir et fut remplacé par le P. Gaspar de Salazar, celui qui devait tenir plus tard une place si intéressante dans la vie de la sainte. Celle-ci n'eut pas besoin d'un long entretien pour voir tomber entre elle et lui plus d'un voile factice. Il ordonna au P. Alvarez de ne plus la conduire par des voies si rigides. Peu après d'ailleurs, le Christ disait a sa servante : a Dis à ton confesseur que demain il fasse sa méditation sur ce verset : tt Que vos œuvres sont magnifiques, Seigneur, et que « vos pensées sont incompréhensibles !» Le P. Balthasar obéit, et bientôt il sentit que ce mystère même était une preuve de l'action divine. Il écrivit donc à sa pénitente d'avoir à s'occuper de nouveau de la fondation de son monastère. « Je tiens ceci, dit Ribera, d'un Père de la Compagnie digne de toute créance auquel, ce soir-là même, le P. Balthasar montra le billet que la Mère lui avait envoyé. »

En ces circonstances Thérèse trouva aussi près de sa famille du monde une aide dont elle sut tirer grand parti. Sa sœur, Jeanne de Ahumada, avec son mari Jean de Ovalle, achetèrent une maison comme pour eux. Ils vinrent tout exprès h Avila et, aux yeux du public, ils paraissaient seuls responsables de l'acquisition comme des travaux. C'était cependant leur sœur qui, ayant toujours la permission de sortir des murs de l'Incarnation, dirigeait et activait tout. Elle

fut souvent en grande peine d'avoir les sommes nécessaires pour payer les ouvriers du jour; car, malgré sa belle fortune, son amie dona Guiomar se trouva tout à coup sans argent. C'est alors qu'arriva des Indes un gros cadeau de Laurent de Cepeda et que divers dons furent remis par des personnes de qui on ne les eût jamais attendus.

D'autres faveurs devaient donner à la fondatrice un surcroit de force pour supporter toutes les épreuves de l'entreprise. Un prédicateur de Saint-Thomas l'apercevant dans l'église en compagnie de sa sœur Jeanne, faisait tout d'un coup tomber sur elle les plus cruelles allusions ; mais des visions d'une splendeur incomparable lui donnaient plus d'énergie qu'il ne lui en fallait pour se réjouir de ces humiliantes invectives, bien loin d'en souffrir. Sainte Claire lui apparaissait, et lui promettait son appuie...

Des interventions d'un autre genre se mêlaient cependant à ces merveilles. « On venait d'élever une grande muraille avec toute la solidité nécessaire, soit pour les fondements, soit pour la construction, et elle avait coûté une somme considérable qu'on avait eu beaucoup de peine à recueillir. Or, cette muraille tomba tout entière en une seule nuit, bien qu'elle eût élé faite par de bons ouvriers. Jean de Ovalle s'en prenait néanmoins à eux et voulait les forcer à la relever à leurs dépens. Mais la sainte Mère, ayant appelé dona Juana, sa sœur, lui dit : a Dites à mon beau-frère de ne pas contester avec les ouvriers; ils ne sont point en faute, ce sont plusieurs démons réunis qui ont renversé la muraille ;

I. Le couvent des Clarisses, voisin de Saint-Joseph, devait bientôt faire honneur à la promesse de la sainte.

ainsi, qu'il se taise et qu'il donne aux ouvriers la même somme. » Mais, cette somme, il fallait la trouver. Dona Guiomar demanda trente ducats à sa mère qui demeurait à Toro, et elle craignait beaucoup de ne pas les obtenir, lorsqu'au bout de deux ou trois jours, la sainte lui dit : « Ma sœur, réjouissez-vous, les trente ducats sont sûrs, ils sont déjà comptés et au pouvoir de l'exprès que nous avons envoyé; c'est dans la salle carrée du rez-de-chaussée que la somme a été remise. » Peu de temps après, le messager revint, et l'on sut de lui que les ducats lui avait été comptés à l'heure indiquée par la Mère.

C'est au milieu de tous ces incidents que la fondatrice fut appelée subitement à Tolède, sur un de ces appels comme elle en eut quelques-uns au cours de sa vie. Louise de la Cerda, sœur du duc de Medina- Cœli, venait de perdre son mari; et la douleur qu'elle en éprouvait faisait craindre pour sa vie. Avide de consolations, elle demanda au provincial des Carmes, le Père Ange de Salazar, de lui envoyer la Mère Thérèse, dont la réputation grandissait chaque jour, malgré les contradictions. Celle-ci reçut donc, la veille de Noël i56i, l'avis d'avoir à partir pour Tolède. A cet ordre de ses supérieurs, se joignit un commandement divin, et ici certes il est difficile de conjecturer qu'elle entendit en imagination la voix agrandie de ses propres espérances, car ce voyage inattendu lui répugnait beaucoup, à divers titres. Or, voici ce que, d'après son témoignage, elle entendit dans une extase : ce Pars, ma fille, et n'écoute point les avis des autres, car peu te conseilleront sans témérité : tu auras à soufiiir dans ce

voyage ; mais les souffrances tourneront grandement à ma gloire ; il convient pour l'affaire du monastère que tu sois absente, jusqu'à la réception du bref, parce que le démon a ourdi une trame pour l'arrivée du provincial; mais ne crains rien, je t'assisterai. »

Elle partit donc, pleine d'espérance, accompagnée de Jean de Ovalle. De sa vie de carmélite, et de carmélite commençant déjà la réforme, à la vie de palais, le passage était brusque. Elle en souffrit beaucoup pour elle ; et ainsi qu'elle le rapporte, elle en souffrit pour sa noble hôtesse qu'elle voyait en toutes choses écouter son rang plutôt que ses goûts et à qui la superstition de l'étiquette ne laissait point un moment de repos. Dans ce monde tout plein de pensées et d'habitudes si éloignées de celles de la servante de Dieu, celle-ci cependant sut continuer sa vie de religieuse, et le rayonnement qui en émanait pénétrait les âmes. On réussissait à surprendre ses extases à travers le trou de sa serrure, et on la voyait ensuite avec étonne ment sortir de sa chambre dans toute sa simplicité et sa bonne grâce. Aussi n'eut- elle pas de peine à inspirer à tous ceux qui l'approchaient un commencement de vie plus chrétienne. Elle y réussit d'autant mieux qu'elle fit là plusieurs rencontres destinées à compter dans sa vie.

Ce fut d'abord un religieux, qu'elle ne nomme pas, mais que l'on croit être l'ancien confesseur de son père, le dominicain Vincent Baron, et qui, en tout cas, lui fournit un supplément d'expérience sur les grâces de l'oraison. Elle fut d'abord inspirée de le convertir à une pratique plus sérieuse de cet exercice tant aimé d'elle. Elle obtint de lui cette « conversion », et bientôt elle se vit à même d'écrire

de lui' : « Dieu Ta tellement changé qu'il ne se reconnaît, pour ainsi dire, plus lui-même. Il lui a enlevé toutes les infirmités qu'il avait et lui a donné des forces pour faire pénitence : les épreuves auxquelles il a élé soumis et dont il est sorti vainqueur ont fait voir qu'il possédait une vertu solide et qu'il comprenait l'ineflable trésor caché dans la souffrance. » Quant à elle, elle fiit si émue de cette transformation pour laquelle Dieu s'était servi d'elle que, c succombant à l'excès de sa joie, son âme sortit d'elle-même, » pour recevoir une fois de plus dans son ravissement des révélations touchant le service de Dieu et de son Église.

Plus près d'elle vivait dans le palais une jeune parente de la duchesse, nommée Marie de Salazar. Elle devait devenir cette Marie de Saint-Joseph en qui nous retrouverons bientôt une des plus originales, des plus fortes et des plus tendres amies de sainte Thérèse. Y eut-il entre elles deux beaucoup de conversations et de confidences? Nous l'ignorons. Ribera, qui pèse ses paroles, nous dit que la jeune fille reçut une puissante impulsion a de la vue » de la sainte. Elle non plus cependant ne devait pas prendre de résolution subite : elle dut voir une seconde fois la fondatrice, sept ans plus tard, avant de devenir une de ses filles.

Le séjour de Tolède devait enfin être signalé par une de ces rencontres comme il en est tant dans l'existence des saints. Pas plus dans l'ordre de la piété que dans celui des sciences et des arts. Vidée créatrice n'est habituellement l'apanage tout à fait exclusif d'une seule âme, et il n'est guère d'inven-

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