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tîon mémorable dont plusieurs hommes de génie n'aient eu à se disputer l'honneur*. Seulement, dans Tordre des choses sacrées, cette émulation de ceux qui viennent à l'heure marquée pour les besoins des esprits ne connaît point les ardentes contestations d'un orgueil jaloux. Sainte Thérèse était donc chez la duchesse de la Cerda, quand une religieuse de Grenade entendit parler d'elle et fit ses soixantedix lieues pour venir la voir. Elle s'appelait Marie de Jésus. Restée veuve de bonne heure, elle était entrée au Carmel de sa ville; et là, dans la même année et le même mois que sa sœur d'Avila, elle avait eu, elle aussi, l'inspiration de fonder un couvent de Carmélites réformées. Les mêmes contradictions et les mêmes railleries l'avaient éprouvée; mais les mêmes encouragements, entre autres, ceux du P. Gaspar de Salazar et de Pierre d'Alcantara, l'avaient fortifiée. Elle avait donc vendu tout ce qu'elle possédait, et avait fait à pied, complètement déchaussée, le voyage de Rome. Elle arriva, les pieds en sang, devant le Pape qui, avant de l'avoir entendue, s'écria : « Que veut cette femme? qu'on lui accorde tout ce qu'elle demandera ! » — Tout ce qu'elle demandait, c'était la permission de vivre dans une absolue pauvreté. Le souverain Pontife l'autorisa tout de suite à fonder des monastères. Elle venait à peine de rentrer en Espagne, quand elle se rendit à Tolède. Celle qu'elle y venait voir était encore incertaine, non sur ce qu'elle voulait — elle aussi était avide de pauvreté — mais sur ce qu'elle pouvait obtenir de ses supérieurs et de ses sœurs. Les premiers étaient en majorité hostiles : quelques-uns,
I. Voyez notre Psychologie des grande hommes [%* ^d,, ch, V).
comme le P. Ybânez lui-même, étaient incertains. Parmi ceux qui la soutinrent, furent, nous le savons déjà, ces mêmes Gaspar de Salazar et Pierre d'Alcantara. A ces encouragements venait s'ajouter la force persuasive qui sortait des paroles de Marie de Jésus; car cette femme, bien qu'elle ne sût pas lire, avait cette expérience de la vie sainte, dont son émule prisait si haut les leçons. C'est en causant avec elle que son esprit s'arrêta sur cette observation, que si quelques couvents' pauvres étaient signalés comme en proie à une certaine agitation peu favorable à la piété, c'était la dissipation qui était cause de leur trop grande pauvreté, non leur pauvreté cause de leur dissipation. Elle n'hésita donc plus, et, fatiguée des consultations des théologiens, elle les pria « de lui faire grâce de leur science » •
Les deux héroïques femmes se séparèrent ainsi, l'une pour aller établir à Alcala le couvent réformé destiné à être connu sous le nom de Couvent de l'Image, l'autre pour aller terminer cette fondation d'Avila qui devait être suivie de seize autres.
Malgré la tristesse que son départ causait à son hôtesse et malgré l'appréhension qu'elle éprouvait elle-même [de se voir élire prieure à l'Incarnation, Thérèse fit à Avila un retour joyeux. Elle y trouvait Pierre d'Alcantara qui employait les dernières journées de son existence et les restes de ses forces épuisées par la pénitence à seconder l'entreprise auprès del'évêque, auprès des personnages influents, auprès des théologiens. Elle y trouvait aussi, le soir même de son arrivée, le bref du Pape autorisant la fondation du monastère suivant la règle primitive. Enfin,
LA FONDATIUGE. 131
une maladie subite de son beau-frère, Jean de Ovalle, en l'absence de sa femme, lui valut Tautorisation d'aller le soigner chez lui. Elle put ainsi, hors de rincarnation, s'occuper, en secret et avec succès, de quelques-unes de ses afiFairessi compliquées. Le jour où tout Tessentiel parut terminé dans les travaux d'appropriation, le malade retrouva non moins subitement la plénitude de sa santé, au point que luimême ne put s'empêcher de dire : « Madame, il n'est plus nécessaire que je sois malade. »
Peu après, le 24 août 1562, jour de la fête de saint Barthélémy, apôtre, Gaspar Daza disait la première messe à l'autel de la très petite chapelle de Saint-Joseph d'Avila*. Pierre d'Alcantara, le P. Ybânez et le P. Balthazar, représentaient là les trois grands ordres de Saint-François, de Saint-Dominique et de Saint-Ignace, qui — dans des proportions assez inégales, à la vérité — avaient contribué tous les trois au succès de la fondation ; ils offraient le Saint Sacrifice en actions de grâces. Quant à celle qui, quittant son nom de Thérèse de Ahumada, allait s'appeler Thérèse de Jésus, écoutons-la : <t Ce fut pour moi un avant-goût de la gloire céleste, de voir cette petite maison honorée de la présence du Très Saint Sacrement, et de procurer un état si saint à quatre pauvres orphelines que je reçus sans dot, mais qui étaient de si grandes servantes de Dieu. 9
Le couvent ainsi constitué était, on le sait, sous l'obédience de l'évêque; mais personnellement, la fondatrice était encore soumise à lajuridictiondeson Ordre, comme religieuse de l'Incarnation. Elle devait donc retourner provisoirement à cette maison, jus-
z. Elle a été conseryëe près de la nouyelle chapelle»
qu'à ce qu'elle eût la permission de son Provincial. A cet égard, elle n'était pas sans éprouver des craintes d'autant plus vives, qu'une sorte de réaction, bien conforme aux lois, si connues d'elle, de notre complexe nature, n'avaient point tardé à l'éprouver. Tant que l'action avait duré avec le péril pressant, elle avait été intrépide : au lendemain de la victoire, elle se sentait envahie par une inquiétude et par une tristesse mortelles. Tous les doutes, toutes les considérations humaines qui n'avaient pu réusir à Tarrêter, revenaient à son esprit pour lui inspirer des doutes cruels sur l'avenir de son œuvre. Était-ce le résultat de la fatigue d'un organisme que la tension de l'effort et le désir ardent de la réussite ne venaient plus surexciter? Était-ce, comme elle le dit, l'ouvrage du démon? En tout cas, elle sut bientôt, comme d'habitude, tirer profit de l'intensité même de cette épreuve. Jl lui suffit de s'analyser pour se dire que si c'était là une croix nouvelle, eh bien ! elle n'avait qu'à la porter, et de ce sentiment sortit une force non moins vite aguerrie que la précédente.
Cette tempête intérieure une fois calmée, le reste n'était rien. La nouvelle de l'inauguration préparée en secret se répandit, et la Prieure de l'Incarnation rappela en toute hâte sa religieuse, pour la traiter de transfuge. Celle-ci ne s'émut pas. Elle revint sans délai; elle écouta en silence tous les reproches qu'on voulut lui faire; puis, sur l'ordre du Provincial, elle expliqua ses raisons. Elles furent si convaincantes que tout le monde s'en déclara satisfait. Le Provincial même, de qui elle avait craint une plus vive résistance, lui promit de la laisser bientôt retourner à Saint- Joseph. Il est vrai qu'il ajoutait : aussitôt que l'émo-
tion populaire sera calmée. Or cette émotion venaitde se réveiller avec une violence inattendue.
D'une façon générale, les Espagnols, et surtout ceux d'Avila, aiment les couvents. Mais, précisément parce qu'ils les aiment, ils s'en occupent beaucoup, et ils se passionnent également pour les uns et contre les autres. Dans la circonstance présente ils trouvaient cette fondation injustifiée, ils y soupçonnaient quelque « nouveauté », ce qui voulait dire quelque motif d'intervention pour le saint-office; puis ils craignaient qu'établie sans revenus elle ne fût trop à la charge des habitants. Quoi qu'il eu soit, en un clin d'oeil éclata une de ces agitations irraisonnées où l'emportement croissant du jour finit par n'avoir plus d'autre cause que celui de la veille. C'étaient des allées et venues sans fin du Corrégidorau Provincial. Le conseil municipal se réunissait fiévreusement : on organisait des assemblées extraordinaires; on ne parlait que de démolir le monastère et de le raser de fond en comble, après en voir retiré le saint sacrement. Pour quatre pauvres religieuses qui priaient et jeûnaient là derrière leurs murs, il semblait que l'ennemi fût caché dans la cité.
Un dominicain qui apparaît là pour la première fois, le Père Banez, vit qu'il fallait temporiser, et il obtint un peu plus de calme ; il empêcha du moins les résolutions violentes. Cependant le feu se rallumait bientôt sous la cendre. Pour en finir, le gouverneur menaça d'enfoncer les portes si les sœurs n'ouvraient pas. Celles-ci répondirent qu'ayant un supérieur légitime elles attendaient ses ordres. Cette réponse calma le gouverneur, ou du moins il prit le parti d'opérer judiciairement. De là une action, de la procédure, des appels; finalement l'affaire fut portée
au Conseil du roi où Gaspard Daza et François de Salcedo se chargèrent de défendre les intérêts du couvent.
Sur ces entrefaites, le Père Ybanez, que personne n'attendait, revint à Avila, et il unit son action à celle de son frère en saint Dominique, le Père Banez ; il y mit la même prudence et la même habileté, si bien qu'un beau jour l'orage était tombé sans qu'on sût trop comment et que la ville se désistait de son procès.
Pendant les six mois que dura ce grand trouble, que faisait la principale intéressée ? Elle priait et faisait prier. Elle disait à son Dieu : « Maintenant que je ne puis plus rien faire, Seigneur, c'est à vous de défendre votre maison! » Lui proposait-on, à titre de transaction, d'autoriser son monastère, si elle le nantissait de revenus, son inquiétude et ses scrupules recommençaient. Des apparitions, telles que celle de saint Pierre d'Alcantara mort depuis peu, -des paroles entendues de Notre Seigneur en des visions intellectuelles, la réconfortaient et la fortifiaient de nouveau dans ses résolutions. Elle ébranlait le Père Provincial en lui disant avec une force pénétrante : « Prenez garde, mon Père, de résister au Saint-Esprit ». Elle prépiarait en même temps sa rentrée en priant dona Guiomar de lui acheter.. . quelques missels et une clochette. Enfin, en décembre iSôa, tout le monde s'étant mis d'accord, elle franchit les murs de Saint- Joseph et y retrouva son petit troupeau. Elle emmenait avec elle, de l'Incarnation, quatre religieuses qui allaient le grossir un peu : Anne de Saint-Jean, Anne des Anges, Marie Isabelle et Isabelle de Saint-Paul, sa parente. « Tout son trousseau, en sortant du monastère, et encore ne le prenait-elle qu'à titre d'emprunt, consistait en une natte de paille, un cilice en mailles de fer, une discipline et un habit vieux et ra-
pièce; ce dont elle laissa une reconnaissance signée de sa main, afin que le monastère pût la réclamer quand il lui plairait. Et c'est avec ces riches trésors qu'elle inaugura l'œuvre incomparable de la réforme. »
Elle allait passer là cinq années, les plus tranquilles de sa vie. L'hostilité populaire s'était changée en une faveur qui se traduisait par de pieux concours aux fêtes de la modeste chapelle et par des dons charitables, a Sans aucune demande de notre part, lisonsnous au premier chapitre des Fondations^ notre adorable Maître nous envoyait le nécessaire pour vivre. Rarement nous eûmes à souffrir de ce côté, et, quand cela arrivait, ces saintes âmes en éprouvaient un redoublement de joie. Pour moi, bien que j'eusse le gouvernement du monastère, je ne me souviens pas de m'étre un instant préoccupée du soin du temporel : j'étais fermement convaincue que Notre-Seigneur ne manquerait point à ses épouses fidèles dont l'unique sollicitude était de lui plaire. Si parfois ce qui nous était donné se trouvait insuffisant pour nourrir la communauté, je faisais distribuer à celles qui pouvaient le moins s'en passer; mais nulle ne se croyant de ce nombre, on n'y touchait point jusqu'à ce que Dieu eût envoyé de quoi donner une portion à toutes. »
Le couvent privilégié connut donc ce que l'on raconte si souvent dans la vie des ordres pauvres, ces jeûnes prolongés, mais joyeux, ces attentes patientes, récompensées tout d'un coup par un envoi inespéré, venant d'une personne inconnue, et le pauvre tour en bois rustique apportant souvent avec le pain quelques « douceurs », pour lesquelles on cherchait la plus malade ou la plus résignée à se laisser soigner par les autres. Non contentes de ces épreuves de la pauvreté, elles pratiquaient des austérités auxquelles la Mère
prenait part aussi bien que les plus jeunes et que les plus robustes. Ceux qui connaissaient ses infircftités en étaient dans rétonnement. Il est inutile de dire que cette vie si simple était relevée par la tendresse ou la sublimité des oraisons, par Tobéissance, par la gaieté familière qui accueillait les interventions surnaturelles aussibien que lesépreuves de toute sorte de la dure vie du cloître. Dans cette existence toute en Dieu, les choses extérieures apparaissaient comme dans un rêve ; c'étaient les choses intérieures et les spirituelles qui seules faisaient sentir une solide réalité. Entre la Mère, dont Thumilité recevait si souvent — on le devinait, si on ne le savait pas — les visites des hôtes célestes et ces hôtes mêmes, le passage était, si on ose le dire, facile : la petite communauté, désormais à Tabri des graves attaques de Tennemi, pouvait croire que les personnes divines et plus d'un saint habitaient véritablement chez elle. Que de gracieux récits nous donne la sainte au sujet de cette existence et des merveilles qui s'y passaient!
« Nous avions un puits dont l'eau, comme on l'affirmait, était très mauvaise ; il était d'ailleurs si profond qu'il était impossible de faire couler l'eau par des conduits, ce qui peut-être l'aurait rendue supportable. Je fis néanmoins venir des hommes de l'art pour tenter l'entreprise; ils se moquèrent de moi, disant que c'était dépenser de l'argent à pure perte. Je proposai la chose aux sœurs, et je leur demandai leur avis. Une d'elles (la sœur Marie-Baptiste) dit sans hésiter : « Il faut l'entreprendre. Notre Seigneur est obligé de nous envoyer de l'eau du dehors, et de nous donner en outre de quoi nourrir les personnes qui nous l'apportent; le divin Maître s'en tirera certainement à meilleur compte en nous la donnant dans la maison,
et partant il le fera. » En voyant cette foi si vive et le ton résolu dont la sœur prononça ces paroles, je regardai la chose comme certaine; et, contre Tavis des Ibntaîniers, je fis mettre la main à l'œuvre. Le Seigneur nous fut favorable; nous tirâmes de ce puits un filet d'eau excellente à boire, et qui nous a suffi jusqu'à ce jour. »
Une source d'une autre nature allait s'ouvrir, et par la main de la sainte : c'est dans les années qui suivirent son entrée à Saint- Joseph qu'elle écrivit sa Kie^ d'abord, puis le Chemin de la perfection. Ce calme cependant, dont plus tard elle devait si souvent regretter la douceur, un souci divin ne tarda point h venir le troubler. Lorsqu'elle considérait la haute vertu de ses compagnes, il lui semblait impossible que Dieu ne la réservât pas pour de grands desseins. Elle se voyait souvent « comme une personne qui, ayant un grand trésor en réserve, et désirant en faire part à tout le monde, se sentirait les mains liées et dans l'impuissance d'en distribuer la moindre parcelle ». a Les grâces, dit-elle, dont le Seigneur me favorisait durant ces années étaient très grandes ; mais demeurant concentrées en moi, elles me paraissaient inutiles. N'ayant que mes prières pour témoigner a Dieu mon dévouement, je ne cessais de les lui offrir. J'exhortais mes compagnes à faire de même, je cherchais à allumer en elles une sainte passion pour le salut des âmes et pour l'accroissement de l'Église. » Le récit qu'elle composait alors de sa propre vie redoublait en elle la vigueur de cette conviction, que si Dieu lui donnait tant de marques de sa confiance, il fallait absolument qu'elle le payât par ses services. De l'analyse qu'elle faisait de ses propres états, des réflexions qu'elle poursuivait avec tant de profondeur en se ra-
coûtant elle-mérae, suivant Tordre qu'elle avait reçu, elle passait tout d'un coup à des élans où Ton sent frémir toute l'impatience de son zèle.
€ Pardonnez-moi, mon cher Maître, et ne m'imputez pas à faute, si je cherche à me consoler un peu de mon inutilité dans votre service. Si j'étais capable de plus grandes choses, je ne m'amuserais pas à réfléchir sur ces riens. Qu'heureuses sont les personnes qui vous glorifient par de grandes œuvres! Ah! si pour leur ressembler il suffisait de le désirer avec ardeur et de leur porter envie, je les suivrais, ce me semble, de bien près. Mais, hélas! je suis inutile à tout. O mon très cher Maître, ayez compassion de moi, et puisque vous m'aimez tant, rendez-moi capable, je vous en supplie, de travailler à votre gloire ! » [Fie, XXXIX).
Dieu ne devait point tarder beaucoup à l'exaucer. Le supérieur général étant venu, ce qu'il ne faisait jamais, en Espagne et à Avila, elle obtint de lui, avec le concours de l'évêque, la permission de créer de nouveaux monastères*. Elle résolut de se mettre à l'œuvre sans délai. La belle série de ses fondations allait commencer. C'était en iSôj, cinq ans après son entrée à Saint- Joseph.
I. La patente contenait le passage suiyant.... : ce En vertu de notre autorité généralice, nous donnons et accordons à la R. Mère Thérèse de Jésus, religieuse Carmélite, présentement prieure de Saint-Joseph, et virant sous notre obéissance, plein et entier pouvoir de prendre et accepter, au nom de notre Ordre dans toute l'étendue du royaume de Castille, des maisons, églises, emplacements, lieux, pour j fonder, sous notre protection immédiate, des couvents de religieuses Carmélites. Le nombre des religieuses dans chaque monastère sera de vingt, sans qu'on puisse le dépasser (Hîst, gén,^ II, chap. m),