I. Celui qui fit son portrait
manque, la prière de venir fonder un couvent de carmélites dans cette ville. On lui promettait si bon accueil, qu'elle considéra tout de suite la chose comme faite. Accompagnée cette fois d'une seule religieuse*, elle arriva à Salamanque la veille de la Toussaint de 1570. On lui avait réservé une maison qu'avaient habitée en commun des étudiants; et ceuxci, dit à ce propos la sainte, a ne se piquent guère sans doute d'arrangement et de propreté » . Aussi le logis était-il en un tel état qu' « il fallut travailler toute la nuit pour que tout y fût décent et en ordre » . C'est ici que se place un des épisodes si familièrement racontés dans le livre des Fondations^.
ce Je vous dirai ici, mes filles, que je ne saurais me souvenir, sans avoir envie de rire, delà peur qu'eut ma compagne, la première nuit que nous passâmes seules dans notre nouveau monastère. C'était Marie du Saint- Sacrement, religieuse plus âgée que moi et grande servante de Dieu. Elle ne pouvait s'ôter de l'esprit que quelqu'un de ces étudiants qui avaient
I. Parmi celles qui devaient arriver quelques jours après était la célèbre Anne de Jésus, qui devait mouiir au Carmel de Bruxelles en i6ai.
a. Chap. XIX. — Cette maison sur laquelle je lis Finscription : Casa di santa Teresa^ se voit et se visite encore à Theure actuelle. Elle est occupée par des sœurs, dites Servantes de Saint-Joseph, qui tiennent là une petite école enfantine. La construction est telle (ou à bien peu près) qu'elle devait être en 1570. Les énormes pierres en éventail dans le cintre de la porte, la colonnade rustique qui, à l'intérieur, supporte le bâtiment de devant et entoure une partie du jardin, le puits..., tout laisse lire aisément sa date. La chambre de la sainte, — beaucoup plus grande qu'une cellule ordinaire — est devenue un oratoire. Des tableaux placés dans l'escalier de bois et dans le vestibule, rappellent les principaux épisodes de la modeste fondation.
eu tant de peine à déloger, n'y fût resté caclié
Nous nous enfermâmes dans une chambre où il y avait de la paille : c'était la pi:emière chose que j'avais soin de me procurer quand j'allais fonder un monastère; au moins, de cette manière, nous étions sûres d'avoir un lit.... Je reviens à la Mère Marie du Saint-Sacrement. Dès qu'elle se vit enfermée dans cette chambre, elle eut, ce semble, moins peur des étudiants; mais elle ne laissait pas, atout instant, de regarder de côté et d'autre, avec un air de frayeur.... Je lui demandai pourquoi elle regardait ainsi, attendu que personne ne pouvait entrer où nous étions. Elle me dit : c< Voici, ma Mère, la pensée qui m'occupe : «si je venais à mourir, que feriez-vous, seule ici, « comme vous êtes? » — J'avoue que si pareille chose fût arrivée, j'aurais été fort en peine. Je me représentai un instant quelle aurait été ma position, et j'éprouvai un sentiment de peur. Car, sans redouter les corps morts, je ne puis néanmoins me défendre, à leur aspect, d'une certaine défaillance de cœur, même lorsque je ne suis pas seule dans l'endroit où ils se trouvent. Le son redoublé des cloches (c'était, comme je l'ai dit, la veille de la fête des morts)
contribuait à augmenter ces impressions de crainte
Cependant, après avoir un peu réfléchi, je répondis à ma compagne : a Ma sœur, quand ce que vous me « dites arrivera, je verrai ce que j'aurai à faire; pour a le moment, laissez-moi dormir. » Comme nous avions fort mal passé les deux nuits précédentes, le sommeil calma bientôt les frayeurs, et le lendemain, l'arrivée des autres religieuses nous en délivra entièrement. »
Les carmélites ne devaient pas rester longtemps dans cette maison, ni dans celle qui fut inau-
l^'4 SAINTE THÉRÈSE.
gurée trois ans plus tard* (le a8 septembre i573). De S.ilamanque à Albe de Tormès la distance est courte* et elle fat vite franchie, dès ledébutde 1571 . D*'ux époux très vertueux, François Veiasquez et Thérèse Lays qui avaient habité successivement Albe, Salamanque, puis Albe de nouveau, étaient sans enfants, et ils voulaient faire de leur fortune un usage [ pieux. Des vœux, des visions, des scrupules, des faits extraordinaires , longuement racontés dans le livre des Fondations^ et qui les avaient rappelés à une exécution plus stricte de leur promesse, les amenèrent
I. Et dont tout souvenir est perdu, m'ont dit les Carmes de Salamanque. C'est dans une troisième maison que résident aujourd'hui les carmélites. Ce voyage ultérieur fut cependant signalé par un de ces événements dont l'Ordre aussi a gardé le pieux souvenir. C'est la vénérable Anne de Jésus, témoin oculaire, qui le rapporte de la façon suivante, dans sa déposition pour le procès de canonisation :
c II était huit heures du soir : nous avions à parer trois autels, et la pluie continuait de tomber dans l'église. Ne sachant que faire, j'allai avec deux autres religieuses trouver la sainte, qui était avec Julien d'Avila et le licencié Nieto, chapelain de notre couvent d'Albe, et je lui dis fort résolument : a Fous savez Cheure qu'il est, et ce qui nous resU à faire, Veuillez donc prier Dieu que la pluie cesse. — Priez-le çousmême, » me répondit-elle, un peu contrariée de la confiance que je n'avais qu'en ces prières, « priez-le, puisque c'est si pressé, et que vous vous imaginez que Dieu m'exaucera sur-le-champ, »
Je me retirai aussitôt; mais je ne fus pas plutôt dans la cour voisine que je vis le ciel étoile et si serein, qu'on n'aurait pas dit qu'il eût plu depuis longtemps. Enhardie par un changement si inopiné, je retournai à la sainte, et, avec le même ton de confiance, je me permis de lui dire encore : ik II ne pleut plus ; mais Votre Révérence aurait bien pu demander plus tôt ce changement de temps à Dieu ». La sainte ne répondit à ces paroles que par un aimable et gracieux sourire. (Manrique, Fie de la vénérable Anne de Jésus, L. U, chap. viii).