‹ Sainte ThérèseChapitre 34 sur 59 · I. On y va aujourd'hui en une heure par le chemin de fer · texte numérisé non relu

I. On y va aujourd'hui en une heure par le chemin de fer

finalement à réclamer un monastère de carmélites. Leur demande fut adressée par Tintermédiaire de Jeanne de Ahumada et de Jean de Ovalle. L'un et l'autre devaient être aussi, et à plus d'un litre, les bienfaiteurs de cette maison : ils lui donnèrent leur fille Béatrix, et ils lui laissèrent leurs biens. Aussi leurs corps y reposent-ils avec ceux de leurs enfants et celui delà sainte, puisque c'est là, comme on le verra bientôt, qu'elle mourut et qu'elle eut sa sépulture définitive.

Après l'inauguration qui eut lieu le jour de la Conversion de saint Paul iSyi, deux années s'écoulèrent sans aucune fondation nouvelle. On peut croire que la Mère voulait se remettre quelque peu de ses fatigues; et certes elle devait en avoir besoin. Travaillée par plus d'une infirmité, dont la moindre n'était pas un mal de cœur fréquent, et que les médecins traitaient par des purgations et des saignées multipliées, elle allait par tous les temps, pluies torrentielles, froids rigoureux, chaleurs excessives, couchant comme on l'a vu, sur la paille, et prenant sa grande part dans les travaux d'aménagement, quels qu'ils fussent. Elle cheminait quelquefois à cheval ou plutôt à mule ; car dans une de ses lettres* elle s'excuse

I. Du 2y mai i568 à Louise de la Cerda. — On me permettra de dire qu'au cours du printemps de 1901, je Tojais sur le beau vieux pont d*Albe de Tormès une dame perchée sur sa mule et qui, par la dignité de son attitude comme par la grâce de ses traits, paraissait bien une vraie descendante des contemporaines de sainte Thérèse. Elle avait aussi les épaules et le cou tellement enveloppés à la mode castillane, que je ne pus m'empêcher de me dire qu'en vérité les Espagnoles avaient eu moins à faire que d'autres pour adopter le costume des carmélites. La petite ville d'Albe de Tormès a d'ailleurs conservé quelque chose d'assez archaïque dans

d'avoir emprunté une selle. . . . Mais le plus souvent elle voyageait avec ses filles dans des chariots. Non pas qu'elle trouvât ce mode de locomotion plus facile pour elle, au contraire ! Mais elle pouvait du moins recouvrir les chariots d'un bout à l'autre et les transformer en une petite clôture. Il faut laisser parler ici le témoin des dernières années de sa vie, le P. Ribera, qui fait de sa méthode de voyage une description toute prise sur le vif et charmante.

« Elle n'emmenait avec elle que celles qui manifestaient le plus de désir de la suivre, à moins que quelque nécessité particulière ne l'obligeât à faire autrement, et elle leur témoignait par des paroles humbles et gracieuses le plaisir qu'elle ressentait de leur bonne disposition. Le jour du départ, toutes communiaient, la sainte tenait beaucoup à commencer ainsi le voyage. Afin d'être plus recueillies et hors de la vue du public, elle voulait qu'elles allassent toujours en coche ou en litière, si bonnement on en pouvait trouver, afin que, dans les chemins et dans les hôtelleries, on ne tînt pas ses religieuses pour personnes de peu de considération et qu'on ne se hasardât point à leur adresser des paroles malséantes, comme on a coutume d'en dire à de pauvres femmes qu'on voit pauvres et de peu d'autorité* ; voilà pourquoi elle voulait

ses habitudes, J*ai yvt là -r ce qui est toujours le signe d*une civilisation un peu en retard — les hommes plus soignés que les femmes dans leurs toilettes et dans leurs parures. A la petite gare du chemin de fer, auprès des femmes qui disparaissaient dans leur uniforme châle noir, étaient deux hommes en culottes courtes, en gilet de velours chargé de plaques d'argent..., et arec des broches d'or au cou.

1. Qu'on la prit pour telle, elle, personnellement, elle le supportait ayec joie, on en verra quelques exemples. Mais

que, pour rextérîeur, elles fussent comme des femmes de qualité. Quand on ne pouvait avoir ni coche, ni litière, on prenait des chariots bien couverts. Dès qu'on était parti, la manière de se conduire était la même qu'au monastère. Si quelqu'une oubliait de baisser son voile toutes les fois qu'elle pouvait être vue de quelque personne, la Mère la réprimandait sévèrement : en cela elle leur donnait l'exemple ; car même en parlant à une femme, elle baissait son voile, à moins qu'elle ne fût telle qu'il y eût un motif légitime de le lever. L'on emportait toujours une clochette que l'on sonnait pour l'oraison et pour les temps de silence, comme dans le monastère, et l'on avait une horloge de sable pour mesurer les heures. Dès que la clochette avait donné le signal, tous ceux qui accompagnaient la Mère et ses filles, religieuses, prêtres, séculiers, domestiques mêmes, devaient garder le silence, et ils s'édifiaient de cela. Quand on sonnait pour la fin du silence, c'était un curieux spectacle de voir l'allégresse de ces domestiques, et combien ils étaient heureux de pouvoir parler. Lorsqu'ils avaient été bien fidèles à garder le silence, la sainte les en récompensait en leur faisant donner quelque chose de plus à leur repas. Dans les litières ou chariots où elle n'était pas avec les religieuses, elle en désignait une à laquelle les autres devaient obéir comme à ellemême. Elle agissait de la sorte, non seulement pour l'exercice de l'obéissance, mais encore afin de voir quel était dans celle qu'elle avait désignée le talent de gouverner. Dès qu'on arrivait à une hôtellerie, elle prenait pour elle et ses filles un appartement où elles

le soin qu'elle avait de préserver ses filles de ces accidents n'en était que plus louable.

s'enfermaient; elle établissait une portière, qui seule communiquait avec les gens de la maison, demandait et recevait ce qui était nécessaire. Si rhôtellerie ou la maison où Ton devait s'arrêter était tellement pauvre qu'il n'y eût point d'appartement séparé, elle faisait tendre des couvertures, de telle sorte que les religieuses occupassent une partie de l'appartement sans être vues, et là on leur portait tout ce dont elles avaient besoin. Le matin, la Mère était la première levée, et elle éveillait les autres ; le soir elle se couchait la dernière. La petite colonie devait toujours avoir avec elle un prêtre qui les confessait et leur disait la messe. La journée commençait par l'oblation du saint sacrifice, toutes les fois que le prêtre pouvait l'offrir ; la Mère ne manquait jamais d'y recevoir la communion.

« Elle portait avec elle de l'eau bénite et quelquefois un Enfant Jésus qu'elle tenait dans ses bras. De cette manière, le voyage ne lui causait pas de distractions, c'était chose égale pour elle d'être dans les chemins ou au monastère, de vaquer aux affaires ou à l'oraison, d'être au milieu des travaux ou dans le repos. Que dis-je ? Pendant qu'elle était en route, Dieu se plaisait à inonder son âme de tant de biens et de sentiments spirituels, que pour pouvoir en supporter l'excès, elle était forcée de chercher un peu de distraction dans les embarras et les contretemps qui survenaient de jour et de nuit. Elle était constamment dans une profonde oraison et marchait tellement en la présence de Dieu, que presque jamais elle ne le perdait de vue. Cet exercice de la présence de Dieu, bien différent de ce qu'il est d'ordinaire dans les personnes dévotes, avait chez elle un caractère spécial très élevé : elle possédait au plus intime de son

âme les trois personnes divines, elle sentait leur présence d'une manière merveilleuse, et elle s'en voyait sans cesse accompagnée. Aussi, il n'y avait jamais pour elle un moment de solitude; elle eût voulu n'avoir point à parler aux autres, afin de jouir, au fond de son âme, de cette douce et divine compagnie ; néanmoins quand le devoir l'obligeait à parler, c'était avec une telle allégresse qu'on eût dit qu'elle en avait grande envie ; elle agissait de la sorte pour consoler les personnes qui étaient dans sa compagnie. Elles étaient si heureuses de voyager avec elle, qu'elles comptaient pour rien les fatigues et ne pouvaient se rassasier de la douceur et de la grâce de ses paroles ; elles respiraient en effet une paix et une allégresse célestes. Des incidents de voyage, comme des objets qui frappaient la vue, elle tirait d'admirables sujets de conversation sur Dieu ; par ses entretiens elle charmait et captivait toutes les personnes de sa suite. Parmi les conducteurs de mules s'en rencontrait-il quelques-uns qui eussent l'habitude de jurer et de s'émanciper, ils s'en abstenaient par respect pour la Mère, et ils avaient plus de bonheur à l'entendre qu'à goûter tous les plaisirs qu'ils auraient pu avoir sur la terre, ainsi qu'ils l'ont affirmé eux-mêmes plus d'une fois. »

L'interruption des fondations n'allait cependant pas lui donner le repos : il s'en fallait ! CJne nouvelle bien inattendue lui était communiquée. Le Visiteur apostolique, le P. dominicain Pierre Hemandez, l'avait, de sa propre autorité et sans consulter les religieuses, nommée prieure de l'Incarnation. Le couvent traversait une crise très grave au temporel et au spirituel.

Il se trouvait dans le plus triste dénuement, et devant le grand nombre des sœurs — qui dépassaient toujours cent cinquante — on se voyait sur le point d'en renvoyer beaucoup dans leurs familles. De là sans doute des récriminations, des plaintes réciproques, bref une agitation telle qu'on ne vit que la Mère Thérèse en état de rétablir Tordre et la paix.

Ce fut pour elle un coup douloureux; et elle se demanda si elle devait, en acceptant cette charge, abandonner si vite les monastères qu'elle venait d'établir avec tant de peine. Ses hésitations s'évanouirent devant une apparition qu'elle-même a racontée dans un papier écrit de sa propre main*.

a Un jour, après l'Octave de la Visitation, étant retirée dans un ermitage duMont-Carmel, je recommandais instamment au divin Maître un de mes frères; j'osai lui dire : « Seigneur, pourquoi faut-il que mon frère qui m'est si cher, soit en un lieu où son salut est en danger ? Si je voyais un de vos frères en semblable péril, que je ne ferais-je pas pour l'en délivrer? je tenterais, ce me semble, tous les moyens qui seraient en mon pouvoir. » Il me dit alors : « O ma fille, ma fille ! les religieuses de l'Incarnation sont mes sœurs, et tu balances encore à te rendre auprès d'elles ! Prends courage, songe que tu vas accomplir ma volonté ; ce n'est pas si difficile qu'il te le semble. Ce qui te paraît devoir nuire à tes nouvelles maisons tournera autant à leur avantage qu'à celui de ton ancien monastère. Ne résiste plus, et souviens-toi que mon pouvoir est grand. »

Elle obéit donc et se rendit à Tlncarnation, sans abandonner toutefois la réforme. Loin même de la

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