‹ Sainte ThérèseChapitre 38 sur 59 · I. Voyez Lettres^ I, p · texte numérisé non relu

I. Voyez Lettres^ I, p

lousie et les Andalous *, se laissa-t-elle moins malaisément persuader par lui d'aller fonder à Séville où il venait de prêcher un carême avec le plus grand succès.

Elle avait alors en vue, il est vrai, deux autres fondations, Tune à Caravaca, l'autre à Madrid. Mais la première devait être encore retardée par certaines formalités; quant à l'autre elle fut ajournée dans des circonstances que les historiens n'ont point manqué de faire ressortir.

La sainte croyait avoir été invitée par une révélation à aller fonder à Madrid. Elle l'avait dit au Père, et avait ajouté que, malgré tout, c'était à son avis à lui qu'elle se rangeait ; elle expliquait ainsi l'état de son âme : « Je ne peux pas me tromper en obéissant à un supérieur, et je peux le faire en jugeant de la vérité d'une révélation *. » Peu après, d'ailleurs, Jésus lui-même avait approuvé son obéissance et lui avait dit : « Allez à Séville : la fondation se fera, seulement vous souffrirez beaucoup. »

Elle souffrit d'abord, et durement, pendant le voyage. Epouvantables chaleurs, hôtelleries inhabitables et telles que, malgré une fièvre violente, elle aimait encore mieux marcher au grand soleil que rester dans le semblant de lit dont elle avait été gratifiée, passage du Guadalquivir sur une barque qui, emportée par les flots, la mit à deux doigts de sa perte, chemins perdus au milieu de la nuit, rien ne lui manqua. Aux souffrances physiques s'ajoutèrent

I. Car si même elle arait su, dit-elle, que Vëas, quoique n'étant pas yille andalouse, relevait cependaot, au point de vue religieux, de la province d'Andalousie, elle n'y serait jamais allée,

a. Yépès, II, 23 et Hist. gén,, III

des épreuves moins graves, si l'on veut, mais qu'elle mit au nombre des a plus rudes mortifications de sa vie ». C'était la veille de la Pentecôte iSjS. Aux approches de Cordoue, elle et ses filles avaient voulu entendre la messe en un ermitage, à quelque distance de la ville, afin d'éviter la foule. Mais la petite église étant dédiée au Saint-Esprit, il y avait là tout un concours de peuple qui entendait célébrer la fête par des processions, par des sermons et — ce qu'il y avait de plus inattendu — par des danses. Quand on vit les carmélites, avec leurs manteaux blancs et leurs voiles baissés, on se précipita pour les regarder... nous pouvons bien dire comme des bêtes curieuses, car la sainte dit en propres termes : « La surprise et l'agitation de tout ce peuple ne furent pas moindres que s'ils eussent vu arriver des taureaux destinés à courir. »

Elle arriva cependant à Séville. Le Père Gratien lui avait promis un bon accueil, surtout de la part de l'Archevêque. Celui-ci était heureux en effet de les recevoir; mais — on ne s'était pas entendu sur des détails pourtant très importants — il ne voulait absolument pas d'un monastère sans revenus. Or, la Mère estimait que dans une ville aussi vaste que Séville, on devait pouvoir vivre de la charité publique, sans rentes assurées. D'ailleurs, en entrant dans la capitale de l'Andalousie, elle avait pour tout trésor une petite pièce de monnaie appelée blanca et les couvertures des chariots. A la fin, l'Archevêque céda; car quiconque avait entendu la sainte se voyait amené en général à faire bon gré mal gré ce qu'elle voulait.

Mais il parait bien qu'il connaissait sa ville épiscopale mieux que ne pouvaient le faire des carmélites de la Castille. Nulle part ailleurs, nous dit Ribera,

elles ne s'étaient vues si abandonnées, si privées de secours. Personne ne voulait répondre pour elles. Dans la maison provisoire qu'on leur avait procurée, elles n'avaient point de lit pour dormir. Des voisins leur avaient prêté, en arrivant, des tapis de jonc et quelques plats, mais les avaient vite réclamés. Parfois elles n'avaient rien à manger. Un jour, pour faire cuire quelques œufs, il leur fallut chercher par toute la maison quelques bouts de corde pour allumer le feu. Les demoiselles qui avaient instamment sollicité du P. Gratien la fondation du monastère et lui avaient promis d'y entrer, perdirent courage en voyant de près l'austérité de la règle. Une novice pourtant leur arriva, mais pour leur faire subir des épreuves pires que toutes les précédentes; car elle sortit bientôt pour aller colporter contre elles les calomnies les plus atroces : elle les dénonçait à l'Inquisition comme étant des « illuminées », les accusait de pendre les filles par les pieds pour les frapper de verges ; elle les donnait ensuite comme des folles... nous pouvons faire grâce du reste....

Faut-il croire que ce climat, qui contribue tant à la mollesse et à la sensualité proverbiales de ses habitants et dont elle avait eu comme une défiance instinctive, avait éprouvé Thérome elle-même? Comment ne pas le croire, puisque, avec sa lucidité et sa pénétration habituelles, elle écrit : « Qui pourrait s'imaginer que dans une cité aussi grande et aussi riche que Séville, j'eusse moins trouvé de secours que partout ailleurs ? J'en eus cependant . si peu que plus d'une fois, je fus sur le point d'abandonner la fondation. A aucune autre époque de ma vie, il est vrai, je ne m'étais vue si pusillanime et si lâche. Je ne sais si je ne subissais pas l'influence du pays; car comme

je l'ai toujours ouï dire, les démons, sans doute par la permission de Dieu, y ont plus de pouvoir de tenter qu'ailleurs. Ils m'avaient enlevé mon énergie*, au point que je ne me connaissais plus moi-même. Sans perdre ma conBance en Notre-Seigneur, je me trouvais néanmoins très diflFérente de ce que j'avais été en de semblables circonstances. »

La charité d'une Chartreuse devait les mettre d'abord à l'abri du besoin. Puis, dans cette fondation, — qui fut celle qui lui coûta le plus de peine après la fondation de Saint-Joseph, — Dieu permit que sa famille du monde lui apportât une aide plus décisive encore qu'elle ne l'avait fait à Avila. Don Laurent revenait des Indes, et il mit tout de suite une somme importante à la disposition de sa sœur ; il surveilla lui-même les travaux, il pourvut aux besoins des religieuses, et certes il fit bien les choses. Ce fut une nouvelle consolation pour celle qui aimait toujours profondément les siens, même quand sa sublime vocation la faisait aspirer à la solitude. Laurent devait aussi lui confier sa petite Teresita qui, à peine âgée de sept ans, charma le cloître par sa naïveté, sa douceur angélique et son affection pour sa tante. a Nous devrions toujours, disait celle-ci, en avoir une de cet âge avec nous. »

Enfin les choses marchèrent de mieux en mieux. Dès qu'on n'eut plus besoin de personne, tout le monde s'offrit. Un ecclésiastique de la ville tint à orner la chapelle où allait se dire la première messe, et à tout disposer pour attirer les sympathies d'une

I. Un peu plus tard, elle écrit qu'à peine amyëe à Tolède (après avoir quitté l'Andalousie), elle s'était senti « le même courage qu'autrefois ».

population toujours si amie des démonstrations extérieures. Grâce à lui rien ne manqua : murs décorés, tentures de taffetas jaune et cramoisi, chants, masique, concours de peuple, procession, fontaine d'eau parfumée dans le sanctuaire de la chapelle, et, au dehors, coups de canon ! et fusées qui eussent mis le féu sans une sorte de protection extraordinaire. Cette feria dura jusqu'à la nuit. Bref, chacun disait qu'on n'avait jamais rien vu de pareil à Séville. « Par ce récit, termine la Mère, vous voyez, mes filles, quels honneurs on rendait à l'envi à ces pauvres carmélites auparavant si dédaignées qu'il ne semblait pas qu'on voulût seulement leur donner un verre d'eau, bien qu'il n'en manquât pas dans la rivière de cette ville* »

Malgré le souvenir de cette fête bruyante — dont elle ne parle pas sans une petite pointe d'ironie — la fondatrice ne peut s'empêcher de redire dans ses lettres : o Les gens d'ici ne me vont guère, je ne m'entends pas beaucoup avec les habitants de ce pays » . En vain sentait-elle sa santé se raffermir à la faveur du climat, et aussi du repos qu'on lui laissait, car les Andalous ne faisaient pas autant de cas d'elle que les Castillans et ne l'accablaient pas de demandes de conseils et de prières. En vain était-elle satisfaite de mettre ses filles dans une jolie maison achetée à bon compte où le patio semblait fait « d'alcoza* », où Ton ne souffrait pas de la chaleur, où — ce qu'elle appréciait tant — le jardin était très agréable et la

I. Elle en sarait quelque chose, puisqu'elle avait failli s'y noyer.

3. Pâte blanche que les pâtissiers composent de farine et de sucre.

vue délicieuse. En vain jouissait-elle de la société de Marie de Saint-Joseph qu'elle allait établir prieure, et voyait-elle la novice calomniatrice remplacée par une fille spirituelle du P. Gratien, Béatrix de la Mère de Dieu, qui allait devenir une des meilleures religieuses de la réforme! Rien de tout cela ne Tempêcliait de soupirer après la Castille comme après « la terre de promission ». Somme toute, elle le déclare, le sou venir le plus précieux qu'elle emporte de Séville, c'est celui de toutes les tribulations qu'elle y a subies pour la salutaire pénitence de ses péchés.

Elle alla donc, dans le cours de 1576, fonder Gara vaca, au cœur de la province de Murcie. La l'attendaient depuis un an trois demoiselles riches qui, touchées de la grâce après le sermon d'un Père jésuite, avaient fait le voyage d'Avila pour offrir tout ce qui était nécessaire à la fondation d'un couvent réformé. Gomme toujours il y avait eu des difficultés : l'une d'elles était qu'il fallait être délié d'une dépendance locale à l'égard de la Gommanderie de Saint-Jacques. Une lettre de la fondatrice à Philippe II fit encore une fois lever tout obstacle. Elle n'eut donc plus qu'à affronter les fatigues d'une route à frire à pied ou à mule, par des caminos de perdices^ en escaladant successivement trois crêtes de cordillières. G'est à propos de Garavaca cependant qu'elle nous parle d'une épreuve plus douloureuse, le départ, une fois le couvent établi. « G'était pour moi la peine des peines, lorsque, partant d'un endroit pour un autre, je devais quitter mes filles et mes sœurs. Les aimant comme je les aime, ces séparations, je le déclare, n'ont pas été la plus petite des croix de ma vie. Mon cœur se déchirait, surtout lorsque je pensais que je ne les reverrais plus, que j'étais témoin de leur dou-

leur et de leurs larmes. Elles sont détachées de tout en ce monde ; mais Dieu ne leur a pas accordé de l'être de moi ; il l'a peut-être ainsi permis pour que ce me fut un plus grand tourment, car je ne suis pas non plus détachée d'elles. »

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