CHAPITRE n
LBS PREMIÈRES ANNÉES DE VIE REUGIEUSE
Suivant des vraisemblances qui paraissent définitivement écarter toute autre conjecture*, c'est le a novembre i535, qu'à l'âge de vingt ans Thérèse entra au monast,ère de ITncarnation. Elle devait y retrouver une religieuse qu'elle aimait beaucoup, Jeanne Suarez; mais ce qu'elle venait chercher là, nous l'avons vu, ce n'était pas une satisfaction sensible du cœur; ce n'était même pas le repos, c'était le bien de son âme et les moyens de servir son Dieu. Dans quelle mesure les trouva-t-elle, après avoir surmonté la terrible crise du jour de son entrée ?
Dans ce vaste monastère, demeuré à peu près intact*, les sœurs étaient nombreuses. Dans une lettre
I. Je passe rapidement sur les problèmes de chronologie et sur les longues discussions qu*ils ont soulevées. L'opinion que j'adopte est fondée : i* sur une relation où sainte Thérèse, à la date de i575, écrit : a II y a quarante ans que cette religieuse (elle-même) a pris Thabit de Tordre t> ; or Thabit se prenait alors le jour même de l'entrée ; a* sur une relation manuscrite que le P. Grégoire de Saint-Joseph a vue à l'Incarnation, et qui donne formellement la date du a novembre i535. — Voyez Lettres, III, p. 419 et note.
9. On a agrandi la chapelle au détriment de l'ancienne cellule de la sainte. Les parloirs sont restés ce qu'ils étaient.
de i58i, sainte Thérèse dit avec précision : « Avant de commencer mes fondations, j*ai habité vingt-cinq ans un monastère où il y avait cent quatre-vingts religieuses ». C'était beaucoup, et nous verrons plus tard que la grande réformatrice s'en souvint pour lépéter plus d'une fois qu'il n'y a rien de plus difficile que de tenir un grand nombre de femmes rassemblées. En attendant, son travail consista plutôt à s'isoler, tout en rendant des services secrets et cachés. Dans cette même lettre elle résume ainsi, par les avis qu'elle donne, la méthode qu'elle avait elle-même adoptée. « Vous devez vous considérer de façon à ne voir que Dieu et vous dans votre couvent. Tant que vous ne serez pas obhgée par votre office de vous occuper des autres, restez tranquille; pratiquez la vertu que vous voyez dans chacune de vos sœurs, et aimez-la pour elle-même; enfin ne vous souvenez des défauts de votie prochain que pour en tirer profit. Voilà ce qui m'a aidée à pratiquer la vertu. Le nombre des religieuses du couvent ne me troublait pas plus que s'il n'y avait eu aucune autre sœur; car enfin nous pouvons partout aimer ce Dieu souverain, et personne ne saurait nous en empêcher. » Sans doute il faut faire ici la part de la leçon que sainte Thérèse adressait à une religieuse voulant quitter son couvent pour essayer — sans succès d'ailleurs — d'être admise dans un des nouveaux monastères. Celle-ci devait alléguer, on le devine, les contrariétés qu'elle éprouvait dans ses rapports avec un trop grand nombre de sœurs. La sainte, qui ne veut pas la recevoir, — la règle le lui défend, — lui enseigne donc le moyen de tirer parti de la situation qu'elle s'est faite. Elle reconnaît qu'il y a là un obstacle à surmonter comme il en faut surmonter
tant d'autres. C'est dans ce même esprit et avec la même nuance délicate qu'elle dira un jour : « Le désir de la solitude vaut mieux que la solitude même ».
Elle ne s'absorbait cependant pas dans la prière, encore moins dans la multiplicité des petites pratiques. « Je ne suis point une faiseuse de signes de croix », dira-t-elle un jour familièrement. Et plus explicitement encore* : « Jamais je n'ai aimé ni pu soufiTrir certaines dévotions oh entrent je ne sais quelles cérémonies dans lesquelles les femmes, en particulier, trouvent un attrait qui les trompe ». Elle ne goûtait donc que les prières « très approuvées » ; mais, d'autre part, elle aimait singulièrement les actes de charité, et elle les recherchait. Nous le savons par d'autres que par elle. « Si, en faisant l'examen du soir dans son oratoire, elle s'apercevait qu'elle n'avait accompli aucun acte de charité dans sa journée, elle se rendait au chœur; là elle raccommodait tous les manteaux qu'elle trouvait sur les prie-dieu et qui en avaient besoin. D'autres fois elle s'en allait, une petite lanterne à la main, éclairer l'escaUer, afin que les sœurs qui marchaient dans l'obscurité ne tombassent pas, ou donner de la lumière à celles qui en cherchaient. » S'il lui arrive à elle-même de nous parler d'une carmélite affligée d'une horrible plaie au ventre et qu'elle soigna tendrement, elle glisse très vite et ne retire de ce souvenir qu'une louange donnée à la pauvre infirme; « son mal eflfrayait les autres ; moi je portais envie à son inaltérable patience » .
Elle continuait les lectures solides, et il paraît
I, Fie, ru Cf. Ribera, t. II, p. 4» aa,
évident qu'elle lut avec grande attention, dès cette époque, les Moralia de saint Grégoire le Grand. Ainsi fortifiée par Faction et par la doctrine, elle prenait un goût très vif pour toutes ces « observances » du cloître qui l'avaient d'abord effrayée. Ce qui tardait un peu plus à venir, si du moins nous l'en croyons, c'était la parfaite humilité. Elle n'aimait pas trop les réprimandes*, et il lui faisait plaisir de se voir estimée. Pourtant elle commençait à « pleurer sur ses péchés » , et les exercices de piété lui arrachaient aussi des larmes. Il est probable qu'en cela, comme dans le reste, elle devançait déjà la plupart des habitantes du monastère qui, nous dit-elle, « n'était pas établi sur les bases d'une perfection très élevée », et où les fautes vénielles ou graves des pénitentes trouvaient chez les confesseurs une indulgence quelque peu relâchée*. Aussi ne comprenaiton pas généralement la nature et la cause de ses larmes : on croyait à du mécontentement et à des regrets.
Une certaine tristesse toute naturelle, il est vrai, vint s'ajouter à ces douleurs mystiques. Le changement de vie, les austérités, et sans doute une cause inconnue de nous' la mirent peu à peu dans un état