‹ Sainte ThérèseChapitre 40 sur 59 · LA GUERRE BES MITIGÉS · texte numérisé non relu

LA GUERRE BES MITIGÉS

démasquait en même temps les intrigues des mitigés qui, en Italie, disaient une chose et en Espagne en disaient une autre.

Les circonstances exigeaient donc bien des ménagements qui coûtaient à sa franchise et à sa vaillance. Il fallait soutenir les siens et en même temps les modérer; il fallait se dégager, les dégager eux-mêmes de leurs imprudences, et il ne fallait pas paraître trop les désavouer. C'est alors que commence entre elle et le P. Gratien cette correspondance si curieuse où, pour dérouter ceux qui liraient ses lettres indûment et par surprise, elle désigne les principaux personnages (à commencer par elle-même et le P. Gratien) avec des noms de convention. Elle appelle, par exemple, les mitigés, tantôt les Pères du drap (à cause de leur habit de drap fin), tantôt les chats (expression dont le symbolisme n'a pas besoin d'être expliqué). Elle devinait bien que la cause de ses amis, de ses fils, devait être présentée sous un jour faux. « Si, disait-elle, dans une lettre du i5 septembre 1576, les carmes mitigés présentent au Pape ces fausses informations, et que nous n'ayons à Rome aucun des nôtres pour les réfuter, ils obtiendront autant de brefs qu'ils en voudront contre nous. » C'est pourquoi elle aurait voulu qu'on envoyât auprès du Saint-Père quelques carmes réformés. Sans doute elle avait pour elle le

<K Quand je songe, lui disait-elle, qu*on Tiendrait à tous blâmer avec quelque fondement, je perds courage. Au contraire, viendrait-on à tous critiquer sans motif^ je me sentirais plus remplie d'énergie. » (Lettre du i5 avril 1578, Lettres^ II, 2o5.) Cette lettre cependant, qui contient un aTcrtissement sérieux et de très sages conseils sur cette question, alors très embrouillée, de juridiction, ne renferme pas de blâme très positif.

roi et le nonce Hormaneto ; mais sur des avis ou tout humains ou surnaturels, elle prévoyait la mort prochaine de ce dernier. C'est pourquoi elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour gagner le roi Philippe II à ridée d'ériger le Carmel réformé en une province séparée de la vieille observance.

L'orage cependant grondait de plus en plus. Le nonce Hormaneto mourait : il était remplacé par Philippe de Sega, évêque de Plaisance, qui arrivait avec la volonté et même la mission d'anéantir la réforme. Avant son arrivée, le Conseil royal avait suspendu le pouvoir du vicaire général Tostado.'Le nouveau nonce à son tour suspendait les pouvoirs du P. Gratiea et chargeait de la visite des réformés le P. Ange de Salazar, celui dont la Mère, avons-nous vu plus haut, disait un jour : « Je ne me suis jamais bien entendue avec lui ». Ce fut le moment des plus grandes épreuves.

La plus lourde ne fut pas, tant s'en fallut, l'ordre qu'elle avait déjà reçu et qui n'avait été suspendu que • par égard pour sa santé, de renoncer à ses voyages et de se retirer dans un monastère. Tant qu'elle n'avait fait, en poursuivant ses fondations, qu'obéir à des ordres, elle en avait accepté avec joie toutes les fatigues. Mais la vieillesse arrivait à grands pas, et elle aggravait ses infirmités ; la sainte Mère en venait donc à trouver que celte fois l'obéissance, où elle avait toujours aimé jusqu'alors à trouver une croix, lui devenait un fardeau singulièrement léger. Les troubles qui, de toute façon, faisaient tant de tort à la piété, les calomnies propagées contre son « fils chéri » et contre les carmélites qu'il avait sous son obédience, les contradictions incessantes entre des pouvoirs distincts et qu'on ne savait comment concilier (car les

Page 1