LA GUERRE DE& MITIGÉS
uns n'étaient pas encore expirés, les autres non encore mis à l'abri de toute réserve et de tout appel), tout cela lui faisait dire : « Vraiment, ces démêlés sont de nature à nous donner une idée de ce qu'est le monde ! » Elle gémissait de voir tant de violence et de perfidie mises au service de la moins bonne cause. Enfin, vint le jour où elle dut défendre la liberté et même la vie de Jean de la Croix et de Gratien. C'étaient eux qui avaient été les plus conciliants et c'était à eux qu'on semblait en vouloir le plus. « Je préférerais, écrivait-elle au roi, les voir entre les mains des Maures, ils y trouveraient peutêtre plus de pitié. » Le premier était détenu prisonnier dans le couvent des carmes mitigés de Tolède, et l'on ignorait où il était. Quant au second, la sainte craignait de le voir empoisonné : aussi lorsqu'il était à Séville, le faisait-elle en secret, et malgré la règle, manger dans le parloir des carmélites ; encore, par surcroît de précaution, lui avait-elle remis, à ce qu'on assure, un contrepoison*
Ses amis — entendons surtout ses amis du monde — n'étaient pas moins passionnés. Nous sommes bien ici au XVI® siècle et dans cette Espagne où, plus tard, au cours des grandes guerres civiles de notre époque, un parti — plus modéré, croyait-il, que les autres — avait inscrit sur son drapeau : « Mort aux exaltés ! » Un jour courut le bruit (tout à fait imaginaire du reste) que le P. Gratien, effrayé de la lutte, renonçait à la réforme et cessait de faire partie des déchaussés. Sa mère * aussitôt lui fit dire qu'elle ne le connaîtrait
I. Juana d'Antisco, fille d'un ambassadeur de Pologne, qui, après avoir eu vingt enfants, passait encore pour une des plus belles personnes de l'Espagne. Sainte Thérèse eut pour elle une amitié très vive. Elle lui en donnait une marque
plus pour son fils, et un des plus dévots amis de la réforme, le comte de Tendilla, parlait tout simplement de le poignarder.
Malgré son amour pour la réforme et les réformateurs, sainte Thérèse, au milieu de tous ces violents, semble — et est en effet — un prodige de sérénité. Elle sait — ne l'oublions pas — que tout finira comme Keu le veut. Elle donne bien la note de ses sentiments habituels, quand elle écrit à une autre prieure : « Vous n'exagérez point les dispositions hostiles du P. Tostado contre les carmes déchaussés et contre moi ; il en a donné assez de preuves. Nous devons donc prier sans cesse avec ferveur, afin que Dieu délivre notre Père de ces hommes, et que la paix règne enfin dans nos monastères. »
En septembre 1578 cependant, Jean de la Croix sortait de prison, et la Mère avertissait bien vite le P. Gratien de le soigner de son mieux. Quanta elle, plus que jamais, elle voulait envoyer à Rome des personnes sûres pour y demander la séparation des deux Provinces, mais elle aurait voulu que ce voyage fût secret, et elle hésitait à y envoyer des Pères déchaussés ; elle disait : « Ils n'ont pas assez d'expérience des affaires de Rome* ». Elle préférait enpeu commune en l'embrassant le jour où elle la quittait près de la porte de Saint-Joseph.
I . Nulle part, elle n'a rien écrit (dans ce qui nous est parvenu) sur les misères de la cour pontificale de la Renaissance. Pourtant le P. Grégoire de Saint-Joseph nous restitue le passage suivant d'une relation qu'il croit avoir été écrite entre 1676 et 1677 : « Me trouvant un soir de Fête-Dieu devant le Saint-Sacrement exposé, je vis le Christ Notre-Seigneur descendre de la custode et venir à moi. Il paraissait triste et avait la tête toute ensanglantée. Il me dit : « Ce sont les chefs de mon Église qui m'ont mis dans cet état » . Ce langage est dur.