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CHAPITRE IX

Les fondations étaientfaites pour réaliser la réforme. Mais les couvents une fois bâtis et peuplés, il fallait les gouverner ou, ce qui était peut-être plus précieux encore, apprendre aux autres l'art de les bien gouverner. Ici, comme ailleurs, notre héroïne a la surabondance de toutes les grâces : car le don de gouvernement qu'elle a reçu et qu'elle exerce avec un mélange si heureux de charme et d'autorité, elle sait en donner l'intelligence, de sorte qu'ici encore ses filles sont assurées de trouver chez elle l'exemple et la doctrine.

Elle fut, comme on sait, prieure à Saint Joseph et prieure à l'Incarnation. Mais ces fonctions ne durèrent qu'un temps assez court. Lorsqu'elle fondait un monastère, elle en nommait tout de suite la prieure, et tant qu'elle restait elle-même dans la maison, elle tenait à se montrer dans la vie quotidienne aussi soumise que les autres à l'autorité qu'elle venait de constituer. Il n'en est pas moins vrai qu'en vertu des pouvoirs qu'elle avait reçus, c'était elle qui choisissait ainsi les prieures au début de chaque fondation, qui leur traçait leurs devoirs et, tout en leur obéissant au cours des exercices, observait de quelle manière elles commandaient. C'était elle qui traitait les affaires

temporelles, donnait son avis sur Facceptation ou le refus des postulantes, puis peu à peu se faisait rendre compte de tout et redressait ce qui lui paraissait avoir besoin d'être redressé.

Avait-elle un titre spécial? Ce n'était pas celui de supérieure générale, en tout cas. On l'appelait, semble-t-il, « la fondatrice », X^madrefundadora^ comme lui chantait un jour la petite novice Isabelle, la sœur du Père Gratien. Elle-même s'est donné ou reconnu ce titre, puisqu'elle écrit un jour à la Mère Marie de Saint-Joseph : « Que l'on me demande mon avis, et Ton vous choisira pour me remplacer comme fondatrice à ma mort. Que l'on vous nomme même de mon vivant. J'y consens de tout cœur. »

Ce qu'il y a de bien certain, c'est que pendant les vingt années que durèrent ses fondations, depuis l'établissement de Saint-Joseph d'Avila jusqu'à sa mort, elle eut le gouvernement de toutes ces maisons, de fait d'abord, et on peut même dire, de droit. « Sachant ce qu'elle était, dit la Mère Marie de Saint-Joseph*, et combien cela avait d'importance, ils (les Visiteurs apostoliques) commencèrent, avantloutes choses, à lui donner pouvoir sur tous les monastères qu'elle fonderait. » C'est ce qu'elle confirme elle-même en une lettre du 3o mai 1682 (célèbre pour sa sévérité) à la prieure Anne de Jésus : elle déclare que pour les Carmélites déchaussées, elle a pouvoirs du Père Provincial. Enfin, elle se reconnaît bien explicitement comme chargée de cette autorité, puisqu'elle se dit quelquefois bien désireuse d'en être soulagée*.

C'est qu'en eflTet elle la prenait très au sérieux. Elle

I. Le Bouquet de mjrrAe, cité par le Mémoire sur les Carmélites déchaussées, chap. xyii.

a. Voyez Lettres, I, p. 174-206.

savait que toute communauté, et surtout toute communauté de femmes a besoin d'être fermement dirigée, et que pour avoir l'autorité, il n'y a rien de tel que de la prendre par l'ascendant etpar la résolution. Elle l'avait bien vu à l'Incarnation : « Je sais où en sont les choses, et dès que les religieuses voient une tête, elles se rendent immédiatement, bien qu'elles commencent par jeter les hauts cris. » Certes, elle était charitable, elle était reconnaissante, elle était miséricordieuse ; et c'est en toute vérité qu'elle le dit, elle aurait joyeusement donné sa vie pour ses sœurs. Mais elle estimait que quand on a la charge du commandement, mieux vaudrait « manquer à la douceur qu'à la justice* » ; car l'autorité n'est rien si on ne la craint pas, c'est-à-dire si on ne sait pas que celui qui en a la charge ne tolérera jamais le mépris de l'observance et a ne déviera pas dans le chemin de la perfection quand bien même le monde s'efifondrerait x» .

Devant la nécessité de suflSre à une obligation ainsi comprise, il n'y a humilité qui tienne. Celle qui empêcherait de commander avec clarté serait une humilité aussi fausse et aussi dangereuse que celle qui détourne de converser avec Dieu par l'oraison. C'est à un homme, c'est à un prieur, c'est à un personnage qui a joué un rôle, très discuté, il est vrai, mais à coup sûr important, au Père Nicolas Doria, qu'elle écrit ces lignes : « L'art de bien gouverner ne consiste pas, soyez-en convaincu, mon Père, à découvrir toujours ses propres misères ; il faut souvent s'oublier soimême, se rappeler qu'on tient la place de Dieu*, qu'on agit en son nom et que Sa Majesté nous donne

I. Manière de visiter les couvents de religieuses, p. 14. a, Â combien de pères de famille de nos jours ceci pour^ rait-il s^appliquer!

ce qui nous manque, comme elle le fait pour tous les supérieurs; car il ne doit y en avoir aucun d'accompli. Ne vous laissez donc pas aller à une humilité déplacée* ».

Pour agir ainsi avec ce sentiment ferme de son devoir, il faut évidemment de l'esprit de suite. C'est là une chose à laquelle elle tient tant que, quand elle veut reléguer quelqu'un au second plan et dire que Dieu lui a refusé le don de gouverner, elle a cette phrase favorite : « Il ne songe qu'à faire et à défaire » . Or, dit-elle ailleurs avec fierté, cela est bon pour les femmes du monde, mais ne convient pas à des religieuses. Pour s'affranchir d'un tel péril, qu'y a-t-il à faire ? Au couvent, ce n'est pas difficile ; il faut s'en tenir à ses constitutions, à ses règles, à leur esprit et ne rien essayer de ce qui pourrait les compromettre. Avec une telle méthode on ne risque pas de se contredire.

On sera encore plus sûr de ne pas en venir là si on se préoccupe de la stabilité du personnel. En dehors des cas où la santé l'exige impérieusement (et encore il faut y regarder là de très près), on ne doit pas autoriser les changements de monastères. Il ne faut même pas, à moins de faute notable, changer aisément la première prieure d'une fondation. C'est beaucoup de l'avoir tirée de là où elle était pour présider à la fondation nouvelle. Mais cette fondation faite, que celle qui est venue y travailler ainsi n'en bouge plus. Autre-

I. Lettres^ III, a85. Le mot qu'elle emploie là, mogîgato^ a élé traduit d'une autre façon. Quelques-uns lui font signifier une fausse soumission hypocrite et béate; d'autres : un mélange de crainte apparente et de ruse. Il ne semble pas, sur le contexte de cette lettre, que la sainte en ait yu si long, ce jour-là,

ment, ce serait renoncer aux grâces spéciales que Dieu a dû lui donner, au salutaire contact de la ferveur qui lui a été nécessaire pour mener à bien une entreprise toujours difficile.

Cette autorité, la grande fondatrice l'exerçait, pour sa part, absolument comme elle renseignait. Pour le choix des novices, d'abord, car c'est là le fondement. Par- dessus tout, elle les voulait intelligentes; et par intelligentes elle entendait avec précision, non celles qui ont beaucoup d'esprit (bien qu'un jour elle ait dit fort agréablement : Personne n'en a trop !) ou d'imagination, mais celles qui ont du jugement. Elle va même jusqu'à mettre cette qualité au-dessus des élans naissants d'une piété plus grande que l'ordinaire : on peut se former à la piété ; rien ne donne le jugement si on ne l'a pas. Donc, dit-elle en propres termes : « Que Dieu nous préserve des religieuses bêtes ». « Je vous le répète, et vous pouvez m'en croire, nous avons besoin de religieuses qui aient du talent*. »

Quand elle trouve de ces jeunes filles, la dot qu'elles peuvent apporter ne l'occupe guère. C'est même une joie pour elle de leur ouvrir sa porte et ses bras. Sans doute elle a dû souvent bénir Dieu de lui envoyer des novices qui l'aident à sortir de gros embarras, à acquérir une maison, à éteindre une rente, à payer des dettes (car celles-ci,' elle ne les aime pas). Elle en était d'autant plus soulagée qu'elle aurait toujours voulu donner et non demander, et que rien ne lui coûtait plus que d'aller a mendier et quêter* ». Aussi quand les dons lui arrivent sans qu'elle les ait soUi-

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