‹ Sainte ThérèseChapitre 6 sur 59 · I. Elle dëclaref du reste, que beaucoup étaient imméritées · texte numérisé non relu

I. Elle dëclaref du reste, que beaucoup étaient imméritées

a. Pour être d'une exactitude rigoureuse, disons qu'elle était plus sévère pour les confesseurs ordinaires de l'Incarnation que pour leurs pénitentes. Il est certain d'ailleurs que celles-ci comptaient parmi elles des religieuses de haute vertu. Voyez Hist, gén,^ I, ii.

3. Elle nous dit en termes exprès qu'elle avait demandé à Dieu la maladie et que Dieu l'avait exaucée. Mais qu'était-ce que cette affection ? Un rapport détaillé du D' Goux à la société de Saint-Luc (association parisienne de médecins chrétiens) adopte cette conclusion, que la maladie dont sainte Thérèse

de santé qui prit enfin la forme d'une maladie des plus graves. L'Incarnation n'étant pas soumise à la clôture, son père obtint la permission de l'envoyer, avec sa grande amie Jeanne Suarez, à Bécédas, pour y recevoir les soins d'une femme empirique. Elles partirent au mois d'octobre i538*; mais on pensa que l'hiver n'était pas favorable à la cure. Elle s'arrêta donc de nouveau chez son pieux oncle, à Ortigosa; elle y fit connaissance d'un livre dont elle se servit beaucoup dans la suite, « le troisième abécédaire » du franciscain François de Ossuna (c'était un traité de l'oraison). Ce fut seulement au printemps que son père, sa sœur et Jeanne Suarez la transportèrent à Bécédas avec des précautions infinies.

Là se passa tout d'abord un épisode sur lequel elle-même a cru devoir insister avec un mélange très intéressant de franchise et de délicatesse. Elle rencontra un ecclésiastique de naissance très distinguée et de beaucoup d'esprit naturel, mais d'une instruction médiocre et d'une moralité pire encore. Tout en continuant de monter à l'autel, il était engagé dans un commerce criminel avec une femme : celle-ci avait pensé le tenir plus étroitement en esclavage en lui

fut atteinte à vingt et un ans fut une expression morbide de rimpaludisme, et qu'elle souffrit d'un ét&t de nervosisme grave, dont la cause peut être attribuée, avec vraisemblance, à une. cachexie d'origine palustre, qu'aggrava bientôt la cachexie anémique. — Le renseignement le plus précis que nous ayons d'elle est qu'elle avait a une fièvre double quarte ».

I . Ceux qui ont avancé l'année de sa profession avancent aussi l'année de ce voyage. La date de i538 est celle de VBist, gén. (édition de 1896).

faisant porter au cou une petite idole de cuivre à laquelle, paraît-il, « elle avait mis des charmes ». Ce prêtre, qui avait un reste de foi et de dévotion, ne put s'empêcher d'être profondément troublé par tout ce qu'il aperçut d'amour de Dieu et de sainte exagération du repentir dans l'âme de sa pénitente, ce A un tel langage dans une personne si jeune encore, il se sentit ému et pénétré de confusion. » Et Thérèse ajoute : « Enfin, sûr de l'intérêt qne je lui portais, il me découvrit, dans un élan de confiance, l'état de son âme ; ses aveux me remplirent de compassion; car son dévouement pour moi me l'avait rendu cher ». Elle obtint qu'il lui remît la petite idole, elle la fit disparaître, et il se crut aussitôt délivré.

Il n'y a guère à en douter, le sentiment que le coupable éprouva pour la jeune carmélite prit dès lors une autre nature. Elle reconnaît sans doute que ce sentiment n'avait jamais eu rien que d'honnête; mais elle avoue qu' « il aurait pu être d'une pureté plus élevée ». En d'autres termes, lui se sentait en présence d'une âme, non seulement angélique, mais clairvoyante et résolue, et il était saisi d'un respect salutaire. Elle, de son côté, voyait un effet utile et pieux à retirer de l'inclination mélangée qu'elle avait fait naître et qui acheminait plus doucement le pécheur de sa vie ancienne à une vie nouvelle : car un amour déjà plus pur le préparait peut-être à l'amour de Dieu; et ce fut en effet ce qui arriva. Tout en songeant plus tard qu'elle n'avait pas été sans un peu d'imprudence, et en le disant, sainte Thérèse nous résume cet épisode en quelques lignes : « Dans nos rapports, cette foi si vive qui nous montrait Dieu partout présent écartait jusqu'à l'ombre du danger.

J'étais alors, je le répète, inébranlablement résolue à ne rien faire où j'aurais empêché mortel; et selon moi, c'était précisément la vue de ces sentiments si purs qui me faisait aimer de lui. Je crois même que tous les hommes sentiront toujours de la prédilection pour les femmes qu'ils verront inclinées à la vertu. Oui, la vertu est pour elles le moyen le plus sûr d'acquérir de l'ascendant et d'exercer de l'empire sur les cœurs. Je tiens pour assuré que, si Dieu a exaucé mes prières, celui pour qui j'ai tant prié est dans la voie du salut éternel. Il mourut dans les plus beaux sentiments de foi et dans l'éloignement le plus complet de l'occasion qui l'avait égaré. Ainsi il semblerait que le Seigneur voulût se servir de moi pour ouvrir le ciel à cette âme. j>

Elle continuait cependant le traitement qu'on était venu essayer pour elle ; et ce traitement, aussi violent qu'irrationnel, faillit la mettre au tombeau. Après trois mois de remèdes et de médecines multipliées, dévorée par la fièvre et par les dégoûts, triste de sa faiblesse profonde, il ne lui restait plus qu'un souffle de vie. Elle fut ramenée chez son père, et là, continua plus de quatre mois encore un véritable martyre. Elle eût voulu se préparer à la fête de l'Assomption. Son père « si catholique » cependant, ne voulut point, de crainte de l'alarmer, qu'on lui amenât son confesseur; et il en fut bientôt plein de remords, car le soir même se déclara une crise de quatre jours pendant lesquels on la crut tantôt mourante, tantôt morte. Sa fosse fut creusée dans son couvent et resta ouverte un jour et demi. Enfin elle revint à elle et,

comme se réveillant d'une extase, elle sembla laisser échapper par quelques paroles * le secret de visions sublimes.

Exacte et profonde observatrice, comme toujours, de ce qu'elle voit en elle et chez les autres, la sainte nous donne ici de son mal une description qu'il faut connaître. « De ces quatre jours d'effroyable crise, écrit-elle, il me resta des tourments qui ne peuvent être connus que de Dieu. Ma langue était en lambeaux à force de l'avoir mordue. N'ayant rien pris dans ces intervalles, faible d'ailleurs à ne pouvoir presque respirer,j'avaislegosiersisec qu'il se refusait à laisser passer même une goutte d'eau. Je sentais tout mon corps comme disloqué et ma tête dans un désordre étrange. Mes nerfs s'étaient tellement contractés, que je me voyais en quelque sorte ramassée en peloton. Voilà où me réduisirent ces quelques jours. Je ne pouvais, sans un secours étranger, remuer ni bras, ni pieds, ni mains, ni tête; j'étais aussi immobile que si la mort eût glacé mes membres; j'avais seulement la force de mouvoir un doigt de la main droite. On n'osait en quelque sorte m'approcher; tout mon corps était lamentablement meurtri ; je ne pouvais supporter le contact d'aucune main; il fallait me remuer à l'aide d'un drap que deux personnes tenaient chacune par un bout. Je restai ainsi jusqu'à Pâques fleuries. Par bonheur, lorsqu'on me laissait tranquille, les douleurs venaient assez sou-

I. Elle les désavoua plus tard en les traitant de rêveries de malade ; ce qu'elle ne fit point dans tant d'autres cas. Elle sut toujours discerner les divers ëtats par lesquels elle passait et n'admettait jamais à la légère, il s'en faut de beaucoup, aucun fait surnaturel. C'est ce que nous verrous plus amplement par la suite.

vent à cesser. Un peu de repos goûté était alors à mes yeux un grand pas de fait vers la guérison. Je craignais que la patience ne vînt à m' échapper. Grande fut donc ma joie quand je me vis délivrée de douleurs si aiguës et si continuelles. Par intervalles, j'en éprouvais néanmoins encore d'insupportables ; c'était quand une fièvre double quarte très violente, qui m'était restée, faisait sentir ses frissons. Je gardais aussi un profond dégoût pour toute sorte d'aliments. 3>

Il y a là certainement des traits où quelques médecins de nos jours peuvent se plaire à relever des symptômes de maladie nerveuse et, pour prononcer le mot, d'hystérie. Pour ceux qui ne reconnaissent une maladie caractérisée qu'à la suite coordonnée de symptômes se déterminant les uns les autres et tendant à un ensemble complet, une telle hypothèse est à rejeter. Si longtemps qu'aient duré, si violents qu'aient été chez la patiente les effets de sa fièvre intermittente, aggravée par des médications barbares, on ne peut pas dire qu'à aucun moment elle ait été le sujet d'une névrose fondamentale. Elle eut toute sa vie peu de santé, et ne passa guère un seul jour sans soufirir ; mais à coup sûr elle n'eut jamais ni l'égoïsme, nil'indifierence, ni les perversions de la sensibilité, ni l'irrésolution pour les choses raisonnables et l'entêtement dans le puéril et dans l'absurde, qui sont parmi les signes psychologiques les plus certains de la « dia thèse i» en question. Elle n'eut pas davantage ces signes physiques classiques, qui sont : la boule hystérique, les sanglots, les soupirs, les convulsions, et les attitudes oc clovsmiques » ; on en est d'autant plus sur que, tous ces symptômes, elle les avait vus chez d'autres et qu'elle les connaît

assez pour les décrire, mais pour déclarer tout aussitôt qu'elle ne les a jamais éprouvés*.

Elle était encore torturée par son mal quand elle voulut rentrer dans son couvent et qu'elle y rentra. Elle sut si bien user de sa souffrance qu'elle sentit germer en elle de nouvelles vertus et que même elle y trouva « la sauvegarde de son âme » . Hors d'état d'exercer encore la charité par des actes, elle entendit l'exercer au moins dans ses discours. Elle fut

I . « J*ai dit, ce me semble (écrit-elle au chap. ii des Quatrièmes demeures^ dans le château de CAme)^ que les contentements spirituels étaient quelquefois excités en partie par nos passions et produisaient en nous un certain trouble ; ils font pousser des soupirs et des sanglots; ils vont même, ainsi que me Pont assuré quelques personnes, jusqu'à resserrer la poitrine, causer des mouvements extérieurs dont on ne peut se défendre, faire couler le sang par les narines et autres choses semblables fort pénibles. N'ayant rien éprouvé de tel, je n'en saurais rien dire. r>

Un éminent médecin, M. le professeur Grasset, croit, il est vrai, trouver un certain nombre d'hystéries distinctes, suivant que le mal est localisé ici ou là. Il distingue ainsi l'hystérie cérébrale (la plus fréquente), l'hystérie bulbaire, l'hystérie de la moelle. Il pousse même l'analyse encore plus loin; il crée des formes particulières, suivant que l'affection frappe de préférence les cordons antérieurs ou les cordons postérieurs, etc. A ce compte, il serait plus facile de trouver chez sainte Thérèse, par exemple, l'hystérie bulbaire, à l'exclusion de toute hystérie cérébrale.... Mais il ne faut pas perdre de vue que ces localisations partielles relèvent toujours d'un état général qui n'a rien de transitoire et qui se manifeste habituellement par des phases telles que, pour prendre une expression familière, a tout y passe ». Ce n'est certainement point le cas de sainte Thérèse. — Je me borne à renvoyer ici à ce que j'ai dit de ces accusations d'hystérie dans ma Psychologie des Saints, La suite de la présente étude nous fournira d'ailleurs plus d'une occasion de mettre encore en lumière l'exacte vérité.

si fidèle à cette résolution que les autres religieuses, peu à l'abri jusque-là, semble-t-il, du péché de médisance, « contractèrent la même habitude », à son contact et à son exemple. Elle connut les brisements de cœur d'une âme avide de perfection et désolée de ne pas faire assez pour répondre aux grâces de son Dieu. « Jamais cependant, nous dit-elle, la crainte n'y eut la moindre part. La cause unique était le souvenir des faveurs dont Dieu me comblait et la vue de l'ingratitude par laquelle je répondais à tant de bienfaits. » Loin de laisser errer son intelligence, elle Téclairait sans relâche aux lumières les plus pures. « La lecture des bons livres faisait mes plus chères délices. » Loin de se complaire en son mal tout en l'exagérant (comme font la plupart des hystériques), elle voulait guérir. Mais elle le voulait, pourquoi? Pour mieux servir Dieu en agissant. Aussi demandait-elle avec instance à saint Joseph de la tirer de l'état où a languissait son corps ». C'est alors qu'elle inaugura le culte raisonné qu'elle eut pour lui et qu'elle devait propager dans le monde catholique avec tant de persévérance et de succès. Mais elle a soin de nous avertir qu'elle le fit sans aucune pratique qui sentît la superstition. Enfin, au bout de longues prières, de nombreuses messes célébrées sur les autels de son grand saint, elle se leva, elle marcha, elle reprit sa place et ses occupations parmi ses sœurs du monastère.

Elle les reprit si bien qu'elle se laissa bientôt entraîner, dans la vie commune, à ce que plus tard, avec une pieuse exagération, elle devait appeler la dissipation, les passe-temps, les vanités. Ce qu'elle jugera

en termes si sévères, c'est d'abord une certaine liberté d'allures, une certaine indépendance dans l'emploi de son temps. Elle parait son oratoire, elle y multipliait les images, elle s'appliquait à de jolis travaux; car, dit-elle à cette occasion, « j'avais le vain talent de réussir dans ces choses qui sont un titre d'estime dans le monde ». Le charme de sa jeunesse, rendue plus intéressante encore par la maladie dont elle relevait à peine, son esprit, sa bonté, sa piété déjà très édifiante, tout cela faisait qu'on l'aimait fort et qu'on lui laissait autant ou plus de liberté qu'aux plus anciennes religieuses. De là, ce qui fut la source la plus abondante de ses remords, sa complaisance à recevoir de nombreuses visites. Ces conversations au parloir, rendez- vous de toute la société polie d'Avila, étaient dans les habitudes espagnoles. La sainte aflSrme que dans d'autres couvents — qu'elle ne nomme pas — l'abus était encore plus grand qu'à l'Incarnation. Ici, non seulement on lui permettait ces entretiens; mais on les encourageait, surtout quand ils étaient tenus avec des personnes de mérite et qui, lui disait-on, ne pouvaient, par leurs relations avec elle, que donner un nouveau lustre à son honneur. Si donc une carmélite plus âgée, plus expérimentée par conséquent, et grande servante de Dieu, l'avertissait de ne pas trop glisser sur cette pente, la jeune sœur ne prenait pas très bien son avis : elle trouvait que c'était là se scandaliser sans raison.

Quel fut cependant le mal qu'elle ne tarda point à apercevoir? Oh! la perte du temps! Il n'y eut jamais rien de plus grave, elle le dit expressément; mais le souvenir de celui-là suffit plus tard à faire couler ses larmes. C'est que ce temps gaspillé, c'était celui qu'elle avait commencé, qu'elle aurait du continuer

de donner à Notre-Seîgneur. Honorée de grâces particulières, elle n'y répondait plus comme autrefois. Tel fut son c crime », et il a fallu se donner beaucoup de mal pour démontrer à des lecteurs surpris qu'elle n'en avait jamais commis d'autres. Une jeune femme, récemment mariée, se laisse retenir, sans nécessité, loin de son mari. Bientôt elle se rappelle qu'une tendresse peu ordinaire avait présidé à leur union, et elle écrit : « Que d'instants de bonheur, que nous avions rêvés, perdus par ma faute! » Un tel cri ne peut donner qu'une faible idée de celui que poussa si souvent la grande carmélite en demandant pardon à Dieu de l'avoir si longtemps délaissé.

Par suite de quels événements intérieurs et extérieurs, naturels et surnaturels, sortit-elle de cet état de tiédeur et — suivant elle — de dissipation? Nul ne pourra jamais l'expliquer mieux qu'elle. Il faut donc se reporter une fois de plus à ses récits.

D'abord, elle eut successivement deux apparitions. Dans la première, le divin Maitre lui apparut « avec un visage sévère ». Etait-ce une hallucination? Non; car, s'expliquant comme elle le fera tant de fois, elle dit, à deux reprises différentes, qu'elle le vit des yeux de l'âme beaucoup plus clairement qu'elle n'eût pu le voir des yeux du corps. Elle crut à une illusion sans caractère divin, et elle continua ses parloirs.

Une autre fois, tandis qu'elle causait avec la même personne (laquelle était fort distinguée), elle et les autres visiteurs présents virent venir une espèce de monstre semblable à un crapaud d'une grandeur plus qu'ordinaire, et beaucoup plus rapide dans sa course. « Il m'a été impossible, écrit-elle, de m'expliquer comment, au lieu d'où il vint, il pouvait y avoir, en plein midi, un animal de ce genre, et jamais, de fait,

on n'en avait vu là. L'impressîon que j'en reçus ne me semblait pas sans mystère. »

A cette action extérieure la sainte répondit enfin dans ce « second mouvement » dont parle si admirablement saint Ignace, et elle y mit tout ce que son caractère personnel avait de vigueur originale. Qu'on Técoute d'ailleurs! Ses paroles sont assez claires. Dieu ne cessait de la combler, et sa reconnaissance était loin d'égaler tant de bonté. A mesure qu'elle y réfléchissait, elle sentait en elle ce repentir précurseur des héroïques résolutions. « Açec mon caractère il m'était infiniment plus cruel, quand j'étais tombée dans de grandes fautes, de recevoir des faveurs que des châtiments. Oui, une seule de ces faveurs me confondait, m'accablait, me faisait plus rentrer dans mon néant que plusieurs maladies jointes aux plus fortes tribulations. Dans celles-ci du moins je voyais un châtiment mérité et une satisfaction, très légère sans doute, pour mes nombreux péchés ; mais me voir comblée de nouvelles faveurs, quand je répondais si mal à celles que j'avais reçues, était pour moi un tourment terrible ; et ce tourment se fera sentir, je n'en doute pas, à tous ceux qui ont quelque connaissance et quelque amour de Dieu. // suffît^ pour le comprendre^ (V interroger les sentiments (Tun cœur noble et généreux, »

Elle avait un autre sujet de réflexions et un autre motif de retour. Alors qu'elle avait, soit par fausse humilité, soit par faiblesse, abandonné l'oraison, elle la recommandait autour d'elle, et particulièrement à son père, qu'elle chérissait autant qu'elle le vénérait. Et alors que, lui, était fidèle à ces leçons passant par la bouche de sa fille bien-aimée, elle, elle ne l'était plus. Très confuse, elle s'en excusait,

et elle alléguait des raisons que sa droiture ne tarda point à condamner.

Sur ces entrefaites Alphonse de Cepeda fut atteint de la maladie dont il allait mourir et qui ne dura que quelques jours. Elle alla près de lui, comme la règle le lui permettait encore; et elle s'efforça, ainsi qu'elle le dit, de le payer un peu de retour pour les soins qu'elle avait reçus de lui dans les années précédentes. « Accablée d'infirmités, je surmontais tout pour le servir. En le perdant, je le voyais, j'allais perdre un père qui avait toujours été pour moi le soutien, le charme et la consolation de ma vie. Mon courage fut assez grand pour concentrer ma douleur sans la laisser paraître à ses yeux, et jusqu'à sa mort il parut calme. y> Une fin toute sainte couronnant une vie qu'elle estimait avoir été parfaite, fut pour elle une leçon nouvelle. Achevât-elle de la détacher d'un monde d'où l'être qu'elle aimait le plus sur la terre avait disparu? En tout cas, sur les conseils de celui qui avait été le confesseur de son père et qui fut le premier guide auquel elle put enfin demander un sérieux appui, elle retourna vite à l'oraison, et elle ne la quitta plus.

A ceux qui croient trop facilement à des saintetés toutes faites, il est bon de rappeler que cette conversion (car enfin, au sens primitif du mot, c'en était une) eut encore de nombreux degrés.

Durant des années entières, à l'en croire, elle eut souvent peine à se recueillir aussi profondément qu'elle l'eût voulu : elle se préoccupait « moins d'utiles et saintes réflexions que du désir d'entendre sonner l'horloge annonçant la fin de la prière ». Il lui fallait le secours du livre ou bien encore — étaitce vraiment une imperfection comme elle le dit? —

la vue des champs, de Teau, des fleurs, qui étaient pour elle comme un autre livre « où elle lisait les bienfaits et la grandeur de Dieu » .

Ainsi, dit Ribera, elle passa près de vingt ans, tombîîai, se relevant, ne goûtant pas bien les consolations de Dieu parce qu'elle ne se disposait pas à les recevoir, et ne pouvant bien goûter celles du monde parce que, quand elle s'y livrait, le souvenir de ce qu'elle devait à Dieu et des nombreuses fautes qu'elle commettait contre lui venait y répandre de l'amertume.

Pénétrée de cette idée que son Infidélité dans l'amour l'avait faite une grande pécheresse, elle voulut s'adresser aux saints et aux saintes qui avaient le plus offensé Dieu, à sainte Madeleine, à saint Augustin. Elle les associa l'un et l'autre à deux événements où elle se plut toujours à voir les faveurs les plus décisives qu'elle eût reçues. Voici la première,

a Fatiguée d'une lutte si longue et si cruelle, mon âme aspirait au repos; mais les tristes chaînes de mes habitudes ne lui permettaient pas d'en savourer la douceur. Dieu cependant, qui m'entendait gémir, allait laisser tomber sur moi un regard de compassion. J'entre un jour dans un oratoire; là se trouvait, pour être exposée dans une fête prochaine, une statue de Notre-Seigneur tout couvert de plaies. Elle frappe soudainement mes regards ; les blessures du divin Maître semblaient si récentes, c'était une représentation si touchante et si vive de ce qu'il endura pour nous, qu'en le voyant dans cet état je me sentis profondément bouleversée. A l'aspect de ces plaies reçues pour moi et de l'ingratitude dont j'avais payé tant d'amour, je fus saisie d'une si pénétrante douleur qu'il me semblait sentir mon

cœur se fendre. A Tinstant même je tombe à genoux près de mon adorable Sauveur, je verse un torrent de larmes, et je le supplie de me fortifier de telle sorte que je ne l'offense plus désormais. En ce moment sainte Madeleine me fit éprouver son secours.... Je me recommandais à cette glorieuse amante du Christ, et je la conjurais d'obtenir de lui mon pardon.... Cessant alors de me fier à moimême, je mis en ce bon Maître toute ma confiance. Je lui dis, ce me semble, que je ne me lèverais point de là qu'il n'eût favorablement accueilli ce cri si profond de ma prière. Je tiens pour certain qu'il l'exauça, car, dès ce jour, je ne cessai plus de faire de rapides progrès dans les voies intérieures. »

Un peu plus tard, elle lut pour la première fois les Confessions de saint Augustin. Arrivée à la page où la conversion est rendue définitive par la voix du ciel entendue dans le jardin, elle se sentit « succomber à la tendresse du regret », les larmes l'inondèrent : on croit qu'elle n'avait alors pas moins de quarante ans.

Telle fut la suite des principaux faits qui signalèrent les étapes de sa vie religieuse au couvent de l'Incarnation. Mais, depuis longtemps déjà, on le comprend, elle était initiée aux émotions de la vie mystique, à ses tourments, à ses délices, à ses surprises, à ses appels souvent si troublants et qu'il fallait comprendre avant de pouvoir y répondre. Il est temps d'essayer nous-mêmes, grâce à elle et à ses explications si précises en leur sublimité, de pénétrer dans ces augustes mystères. Là, en effet, est la partie culminante de son existence ; là est le réservoiroù, dans le silence du cloître, s'alimentèrent pendant vingt ans les grandes vertus, les grandes œuvres, en un mot l'héroïsme de sa vie.

SAINTB THÉRÈSE. 3

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