‹ Sainte ThérèseChapitre 52 sur 59 · I. Lettres^ I, ai 5. Cf. ibid., II, io8-4ao · texte numérisé non relu

I. Lettres^ I, ai 5. Cf. ibid., II, io8-4ao

3. A-t-elle pu l'étudier sur elle-même? Peut-être! car elle dit dans une lettre de mai 1574 *• « Je me porte presque bien. Le sirop dont je parle à notre Père m'a enlevé le tourment de mélancolie dont je souffrais, et m'a, ce semble, délivrée complètement de la fièvre. »

tout d'abord ce qu'elle désîgne sous le nom de mélancolie. Est-ce un simple état de tristesse ? Est-ce une affection plus prononcée du cerveau, une vraie maladie mentale? Eh bien, il ne faut pas craindre de le dire, elle voit admirablement qu'il y a là une série de troubles inégaux, mais voisins, mais parents; car dans ses conseils elle vise des états que nos praticiens appelleront tantôtneurasthénie, tantôt hystérie, tantôt manie, mais elle démêle très bien comment ces divers étals forment une hiérarchie* ascendante qui, en définitive, les maintient dans un même groupe.

Elle commence par voir très nettement qu'il y a là plus qu'une tournure de caractère, plus qu'un vice accidentel ou voulu de l'imagination. « Il faut, ditelle, donner à cette fâcheuse humeur le nom de maladie, de maladie très dangereuse, et la traiter comme telle... »). ce Elle est d'autant plus dangereuse, ajoutet-elle, qu'il est également rare qu'on en meure ou qu'on en guérisse, à la différence des autres maladies qui finissent nécessairement par la santé ou par la mort. »

Elle en voit aussi, dirons-nous, les degrés. Et comment les voit-elle ? Un philosopha, qui est en même temps docteur en médecine, a écrit, il y a quelques années h peine, un petit traité des États intellectuels de la mélancolie^ où il résume l'enseignement des maîtres contemporains. « On admet ordinairement, dit-il, quatre variétés de cet état morbide : la mélancolie avec conscience, la mélancolie dépressive, la mélancolie anxieuse et la mélancolie avec stupeur. » La première est toute voisine encore de la neurasthénie et s'en distingue assez difficilement; la der-

I. Pour toute cette analyse, voir les Fondations^ vu et viii,

nière est incontestablement une des pires formes de la folie, et les formes intermédiaires paraissent bien avoir avec Thy^térie plus d'un point de ressemblance et de contact.

Or, sans les nommer avec cette précision, sainte Thérèse a très bien vu ces quatre périodes et elle les a caractérisées avec une énergie toute scientifique. N'est-ce pas la mélancolie avec conscience qu'elle a en vue quand elle parle de ces personnes qui, avec la mélancolie, conservent la raison..., qui se ioût un tourment perpétuel de leurs afflictions intérieures, de leurs imaginations, de leurs scrupules ; « ces derniers causés par l'ignorance où elles sont que l'imagination est trop souvent indépendante de la volonté : aussi raisonnent-elles sans fin sur leurs scrupules, et chacune de leurs tentations est pour elles une cause d'accablante tristesse. »

Voici maintenant la mélancolie dépressive. Elle affecte les natures qui n'ont pas a de principe intérieur de résistance » ; aussi la vie leur est-elle a un martyre » , à moins qu'elles ne se sauvent en prenant, soit d'elles-mêmes, soit par crainte ou par contrainte, le parti d'obéir toujours.

N'est-ce pas ensuite la mélancolie anxieuse que celle qui, d'après la profonde observatrice, refuse de se laisser conduire parce qu'elle croit avoir des visions, tandis que ces visions ne sont guère que « le produit d'une imagination en délire » ?

Enfin, nous arrivons bien, ce semble, à la mélancolie avec stupeur, quand elle nous dit : « Quelquefois la mélancolie fait perdre entièrement la raison, et alors, à quelque extravagance qu'on se porte, on ne pèche pas plus qu'où ne ferait dans la démence. » Tel est, en effet, le dénouement sinistre des quatre

actes, dont le prologue est la neurasthénie, non nommée, maïs, en somme, très bien connue et très bien décrite par la réformatrice du Carmel.

Si elle savait observer, elle savait aussi se renseigner. Elle avait retenu, par exemple, qu'il existe des folies partielles. Il paraît que certains médecins de son temps le lui avaient expliqué. Or, si elle a%vait été fort éprouvée par les empiriques qui avaient failli deux fois la tuer, elle semble avoir pour les médecins véritables et instruits quelque chose du respect qu'elle a pour les confesseurs possédant « de la doctrine ». Quand elle recommande à l'une de ses sœurs, dans ses lettres, un remède quelconque, elle ne s'en rapporte pas uniquement à son expérience, même si elle s'en est très bien trouvée; elle ajoute : a Parlez-en à votre médecin » .

Est-ce après les avoir consultés elle-même qu'elle indique à ses prieures ce qu'elles ont a faire contre les atteintes de cette mélancolie, fléau de quelques monastères ? En tout cas, elle est là, comme en toutes choses, très maternelle et très pratique. Si la religieuse est éprouvée par ces excès que nos contemporains appelleraient du surmenage... en dévotion et en ascétisme, autrement dit, si elle est épuisée par ses pénitences, il faut les lui faire suspendre et la mettre pour un temps au grand air. Si elle est trop affaiblie par les jeûnes, il faut la faire manger, boire et dormir plus qu'à l'ordinaire, jusqu'à ce que les. forces naturelles soient revenues : il faut lui donner de la viande*. Si c'est une personne dont l'imagination affaiblie n'enfante plus que des choses vaines et

I. Elle ne craint pas d'entrer dans des détails plus terre à terre. Elle dit pour les mélancoliques : « Il faudra veiller à ce qu'elles ne mangent du poisson que très rarement » (Fon^

insensées, il faut lui interdire Tpraison prolongée et la mettre à la vie active en remployant aux divers ofïices de la maison. Si c'est un esprit chez qui la faiblesse des nerfs, en supprimant le pouvoir de se maîtriser, ait ouvert la voie à la passion et au caprice, à tout prix il faut obtenir qu'il se remette entre les mains d'un autre. S'il ne le fait pas volontairement, il faut l'y contraindre coûte que coûte : c'est le seul moyen d'écarter d'abord de gros dangers, puis de rétablir un ordre qui fasse régner son influence pacificatrice en allant progressivement du dehors au dedans et des habitudes corporelles aux habitudes de la pensée.

La science qu'elle avait du gouvernement ne se bornait donc pas à une accumulation de règlements ; car de ceux-ci, on l'a vu, elle ne connaît que ce qui est dans les constitutions, lesquelles sont brèves. Elle a un art qui repose sur une connaissance merveilleuse de l'être humain et qui est animé par une charité ne dédaignant absolument rien d'utile. Dans son opuscule sur la manière de çisiter les couvents y elle dit : c II y en a quelques-unes arrivées à une perfection si extraordinaire, à leur avis, que tout ce qu'elles voient leur parait défectueux ; ce sont précisément celles-là qui commettent le plus de fautes ». Tel n'était point son cas. Elle demandait la perfection, mais elle la demandait comme une personne qui ne croyait pas y être elle-même arrivée. C'est

dations y vu). J'ai demandé à ce sujet des explications à un docteur en médecine qui me répondit : a On défend généralement le poisson aux herpétiques, aux arthritiques; or beaucoup de neuropathologistes croient que les neurasthéniques descendent souvent de ces malades-là. » — Est-ce là ce qu*a deviné ou observé sainte Thérèse ?

précisément pourquoi, sans le savoir, elle en donnait l'exemple. Ni sa haute piété, ni son oraison surnaturelle, ni sa science profonde ne l'absorbaient au point de lui faire négliger quoi que ce fût de ce qui était nécessaire à la sage administration économique de ses maisons. Elle est donc dans la complète et pure vérité quand elle écrit ingénument et plaisamment à son frère * : '

« Ce n'est pas peu que j'aie pu m'occuper de tous ces comptes; mais avec ces maisons de l'Ordre, qui sont celles de Dieu, je suis devenue tellement entendue et versée dans les affaires que maintenant je sais de tout. Je me réjouis d'avoir cette connaissance, parce que je regarde vos aff'aires comme étant celles de Dieu. »

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