CHAPITRE X
Plus OU moins, toute grande œuvre est collective. Si elle ne Test pas par un côté, elle Test par un autre; et cela est surtout vrai dans l'Église. Ce sera donc compléter l'étude d'une si belle âme et d'une si grande vie que de chercher comment elle eut à correspondre à plus d'une amitié, à résister à plus d'une contradiction. Ce sera rentrer encore plus dans le cadre d'une telle étude que de comprendre les principaux confesseurs de la Sainte, soit parmi les amis qui l'ont le plus soutenue, soit parmi les contradicteurs qui l'ont le plus éprouvée.
Commençons par les confesseurs, puisque ce sont eux qui par leur inexpérience ou leur expérience, par leurs maladresses ou leur sagesse, ont le plus fortement intéressé l'essor de sa vie spirituelle.
C'est un fait pleinement acquis, bien connu de tous ceux qui ont entendu parler de sainte Thérèse, qu'elle est restée vingt ans sans trouver un confesseur qui la comprît. C'est elle-même qui le dit ^ Il
I. Voyez Vie^ iy et vu. Et elle fait dater le dëbut de cette période de i535 ou i537 (suivant qu'on adopte une des deux
est non moins certain que parmi les vingt-cinq confesseurs qui l'ont écoutée, c'est à peine si elle en a trouvé cinq ou six de qui elle eût lieu d'être pleinement satisfaite. Elle le dit, du reste : « Ce n'est pas une petite affaire de me contenter ». Sur ce point comme sur tant d'autres elle a été la sincérité même et elle n'a point ménagé l'expression de ce qu'elle ressentait. C'est à un tel degré, ce me semble, que pour prendre comme il convient ces plaintes souvent amères, il faut se bien souvenir que les saintes Thérèse sont rares, et rares aussi par conséquent les prêtres à la hauteur de telles âmes. Il est même assez piquant, pour le dire en passant, que la sévérité des jugements de la Sainte et la vivacité de ses regrets aient eu précisément pour cause principale la profondeur de son humilité. La réflexion toute naturelle que nous venons de présenter, en effet, on peut être sûr que, quant à elle, elle ne la fit jamais. De quoi se plaignait-elle donc le plus? De ceci, que les hommes auxquels elle ouvrait son âme étaient beaucoup trop timides. « Hélas! à cause de nos péchés, qu'ils sont rares, ces maîtres spirituels, qui ne soient pas d'une discrétion excessive !» — « Pour m'aider, dit-elle encore, à tomber (dans la tiédeur, dans l'indifférence aux grandes grâces) je n'avais que trop d'amis; mais pour me relever, je me trouvais dans une effrayante solitude. » Il est deux qualités qu'elle réclamait de ses confesseurs. C'était d'abord la doctrine, c'est-à-dire la science, et il paraît qu'elle fut bien longtemps sans la rencontrer à un degré suffisant. C'était ensuite une chose infiniment plus dif-
cbronologîes entre lesquelles on hésite pour fixer l'époque précise de son entrée dans la yie religieuse).
ficile : elle l'appelait rexpérience. Mais faisons bien attention que pour elle ce mot voulait dire... rexpérience des grâces qui lui étaient faites, rexpérience des voies par où elle-même était appelée. Cependant, à défaut de ces deux conditions, ils auraient, suivant elle, dû satisfaire à une troisième : ils auraient dû comprendre qu'un confesseur doit toujours tendre à porter sa pénitente au-dessus de lui, plutôt que de la maintenir à son niveau, s'il ne peut, quant à lui, monter du même vol. Autrement dit, il devrait toujours favoriser plutôt que comprimer toute âme qui aspire à une perfection plus élevée. Cela, elle ne le dit pas toujours très explicitement, mais elle le pense, et elle le laisse comprendre à mainte reprise.
Ceci dit, écartons les confesseurs trop vulgaires et à plus forte raison ceux qu'elle eut à convertir ellemême. Allons à ceux qui méritent de compter, qu'elle estima, qu'elle admira, qu'elle aima, même quand elle ne fut pas d'accord avec eux.
Avec les Jésuites, mais surtout avec celui d'entre eux qui la confessa le plus longtemps, le P. Balthasar Alvarez, elle fut une élève, une élève encore craintive et tenue fortement en bride, on peut même dire comprimée dans ce que ses élans avaient d'exceptionnel.
Avec le Franciscain Pierre d'Alcantara, comme avec Jean de la Croix, elle fut une émule en mysticisme et en ascétisme, émule parfaitement comprise et pleinement encouragée.
Avec les Dominicains, elle fut une amie.
Avec les Carmes de la réforme — un peu avec Jean de la Croix, beaucoup avec le P. Gratien — elle fut une mère, mais une mère sifière de ses fils qu'elle mettait quelque orgueil à paraître leur obéir, alors
même que c'était elle qui achevait de les tremper et de les former*.
Reprenons maintenant ces divers groupes.
Le P. Balthasar Alvarez fut un saint; et personne n'a plus contribué que sainte Thérèse à lui en faire la réputation méritée. Mais il faut savoir dans quelles conditions ils se rencontrèrent. Quand il prit la direction de son âme (force nous est de remonter en arrière pour un instant), la question de savoir si les phénomènes surnaturels qui s'accomplissaient en elle étaient bien de l'esprit de Dieu, lui donnait déjà de très grands soucis. Elle ne se formait guère de doutes quant à elle. Mais deux de ses amis d'Avila* s'ingéniaient à lui en donner.
L'un était un prêtre, Gaspar Dazà ; l'autre un pieux gentilhomme, un sincère ami, François de Salcedo qui, devenu veuf, fut plus tard ordonné prêtre (en iSyo), mais qui — circonstance à remarquer — s'était mis lui-même, dès i558, très peu de temps avant la Sainte apparemment, sous la direction du P. Balthasar Alvarez.
De Gaspar Daza elle vante beaucoup les vertus, mais elle dit : « Il paraissait prendre la réforme de mon âme comme une affaire qu'il pouvait terminer
I. Les caractères des divers Ordres auxquels elle s*adressa peuvent nous donner eii partie l'explication de ces différences. Mais pour être tout à fait impartial et juste, il importe de rappeler comment ces étapes coïncident avec les principales phases de sa jeunesse, de sa maturité, de sa vieillesse, puis avec le développement de sa sainteté et les progrès de sa grande renommée,
a. Voyez plus haut, p. 68, — Voyez aussi au chap. vi.
du premier coup, et je sentais qu^elle demandait beaucoup plus de soin. J'en suis convaincue, si je n'avais jamais eu d'autre directeur, je n'aurais pas pris mon essor du sein de ma misère*. » II prenait évidemment trop à la lettre l'humilité de sa pénitente, et les aveux où elle se défendait de réaliser — du jour au lendemain — le genre de perfection qu'il attendait d'elle. Peut-être aussi était-il comme ceux qui, ayant connu quelqu'un dans sa jeunesse et ayant vécu avec lui dans la même ville, ont peine à le considérer comme un être supérieur. Bref, il la croyait encore peu digne de recevoir de Dieu de si grandes grâces : en conséquence, un syllogisme aidant, il concluait que si ce qui se passait en elle n'était pas l'œuvre de Dieu, c'était l'œuvre du démon. Il partageait en cela l'opinion du très doux, mais très craintif François de Salcedo. Plus tard, ils devaient, en commun, prouver à la Sainte toute la sincérité de leur dévouement, car on sait combien ils l'aidèrent dans la fondation de Saint-Joseph *. Ici ils étaient d'accord contre elle.