‹ Sainte ThérèseChapitre 54 sur 59 · I. P^ie, XXIII · texte numérisé non relu

I. P^ie, XXIII

3. Voyez plus haut, p. i34. Ce fut toujours d'ailleurs un ami fort intime et vivement 4ipprécië. Dix ans ans plus tard elle lui écrivait de Valladolid (Lettres^ I? 3i) avec son charme hahituel : « Ne vous imaginez pas que c'est du temps perdu de m*ëcrire, j'ai besoin que vous le fassiez quelquefois, mais à condition que vous ne me disiez plus si souvent que vous êtes vieux, cela me peine au plus intime de Tâme.... Plaise à Dieu de vous prolonger la vie jusqu'à ce que je meure ! Mais ensuite, afin de ne pas être là-haut sans vous, je supplierai Notre-Seigneur de vous y appeler promptement. »

Elle nous donne aussi de jolis aperçus sur l'intérieur du bon Salcedo, simple et généreux, qui portait lui-même aux religieuses les radis et les pommes de son jardin.... C'était

Salcedo tendait, lui, à voir dans la jeune carmélite une bonne religieuse, mais fort en danger d'être séduite par le mauvais esprit et de tomber dans ses pièges. Il le croyait d'autant plus qu'à lui aussi elle se donnait comme une infidèle, indigne du regard de son Dieu. Puis c'était une âme conduite dans les voies de la crainte et qui n'avait pas du tout l'expérience de ce sur quoi on le consultait.

Deux Jésuites vinrent, pour un peu de temps, mais pour un temps trop court, réparer les effets des conseils pessimistes de Salcedo et de Daza. Ce fut d'abord, en i55i, le P. Jean de Padranos. De celuilà elle a toujours conservé un souvenir reconnaissant. Quinze ans après, dans sa correspondance, elle le traitera de précieux ami, et même, dans une lettre où elle lancera cependant sur la Compagnie des épigrammes un peu vives, elle parlera de sa « haute perfection ». C'est qu'il lui avait donné « lumière sur son état », et lui avait rendu la confiance et le courage en lui « prophétisant » — c'est le mot de la Sainte — ce que le Seigneur devait accomplir à son égard. De plus, il lui donnait une double méthode. Il lui apprenait d'abord à prendre la mortification comme fondement de l'oraison ; et, tout en lui défendant ce qui pourrait nuire à sa santé, il lui enseignait des pénitences un peu plus sévères sans doute que celles qui étaient habituelles au couvent de l'Incarnation. Puis il lui avait fait faire, au moins en partie, les Exercices de saint Ignace. Bref, a il me conduisit, dit-elle, par les voies de l'amour de Dieu, et il

sa domestique qui veillait de haut au respect de Tétiquette castillane. Aussi Thérèse ne manque-t-elle pas de l'appeler la Senora Hospedal.

me laissait libre saos autre contrainte que celle que mon amour m^imposait ».

En iSSy, au moment où le P. de Padranos allait quitter Avila, François de Borgia la visita. Le pas qu'il fit faire à ses dispositions personnelles est bien marqué. Il approuva tout du P. Padranos, sauf un reste de « résistance » qu'il jugeait devenue inutile. Il demandait toujours la préparation de l'acte contemplatif par la méditation pure et simple; mais il facilitait ce passage. « Désormais, dit-elle, je devais toujours commencer par un mystère de la Passion ; si ensuite Notre-Seigneur, sans effort de ma part, élevait mon esprit à un état surnaturel, je devais, sans lutter davantage, m'abandonner à sa conduite. Il déclara que ce serait donner dans l'erreur que de résister plus longtemps. »

Ces deux encouragements successifs ne purent qu'accélérer de plus en plus le mouvement qui portait Thérèse vers l'abandon à la forme supérieure de l'oraison. Elle n'en devait que sentir plus vivement et plus douloureusement l'espèce de choc qui allait bientôt survenir. Par malheur *, ceux qui l'avaient ainsi consolée s'éloignaient d'Àvila et la laissaient aux prises avec une « résistance » nouvelle et qui allait durer bien longtemps. Le P. Balthasar Alvarez — il est temps de revenir à lui — devenait son confesseur.

Ici,comme en tant d'autres circonstances, la Sainte s'explique, dans sa Kicy avec une telle franchise et une tellre clarté qu'on est en quelque sorte découragé de rien chercher en dehors de ce qu'elle a elle-même

I. Sous la réserve qu'on est toujours libre de penser à la préparation providentielle d'épreuves utiles à la aftinteté...,

écrit. Voici donc ses paroles : « Il était fort prudent et fort humble ; mais sa grande humilité m'attira bien des peines. Quoiqu'il fût savant et homme de grande oraison, il ne se fiait pas néanmoins à lui-même. Notre Seigneur ne conduisant pas son âme par les mêmes voies que la mienne.... Il me confessa pendant trois ans* qui furent pour moi un enchaînement d'épreuves. Mon dessein, en rapportant ces particularités, est de faire voir combien soufire une âme lorsqu'elle manque, dans ces voies spirituelles, d'un maître qui en ait une connaissance expérimentale. »

Pour bien comprendre ces passages, il faut d'abord ne pas oublier qu'en i558 le P. Balthasar (né dans la Vieille-Castille en i533) avait tout juste vingt-cinq ans et qu'il venait d'être ordonné prêtre, après deux années d'études un peu confuses. Le Vénérable Louis du Pont, qui a écrit sa vie, nous le donne à connaître en une page que la traduction de René Gautier', dans son français du xvii® siècle, rend encore plus savoureuse. Écoutons-le :

« Peu de jours après l'an i556, on l'envoya au collège d'Avila pour achever d'ouïr encore deux années qui lui manquaient de la théologie, au couvent de Saint-Thomas des Jacobins ; d'autant que la Compagnie n'ayant pas lors des maîtres, on envoyait les escoliers es Universités de Salamanque ou d'Al* cala ou aux collèges et couvents des Jacobins de

1. Elle Teut dire trois ans consécutifs et sans interruption, mais elle redevint sa pénitente, avec moins de rëgularitë^ pendant deux ou trois années encore.

2. Il mérite d'être mentionné et cité, car ce fut un des principaux patrons de rétablissement des Carmélites en France. Le livre de Louis du Pont a été aussi traduit par le P. Bouix.

Valladolid et d'Âvila où on faisait des leçons exactes et ponctuelles, ainsi que chacun sait. Il étudia serré deux ans, avec un mélange de plusieurs occupations, à cause que le collège d'Avila était nouvellement fondé et qu'il fallait vaquer à plusieurs choses qui manquent en ce temps-là même en de si pauvres maisons. Nonobstant tout cela, il ne laissa pas de bien profiter et fut l'un des meilleurs escoliers de son cours ; et quoiqu'il ne fût pas des plus profonds en la théologie scolastique, il répara ce défaut en excellant dans la mystique où il obtint de Notre Seigneur, comme nous le verrons cy-après, par l'oraison, ce qui coûte beaucoup de veilles aux autres; de manière qu'il pût suffisamment exercer tous les offices et ministères dont on le chargea, comme de confesseur, de maître de cours, de Recteur, de Provincial et Visiteur ; gouvernant et conduisant toutes sortes de personnes, séculières et religieuses, de la Compagnie ou hors d'icelle ; parlant et discourant, en public et en particulier, des choses spirituelles, et avec tant d'excellence, qu'il put être un modèle de perfection à tous ceux qui exercèrent de semblables offices*. »

« Un modèle de perfection! » Il put et dut le devenir, assurément; mais son historien a peut-être eu le tort de faire ce que l'on fait encore si souvent : il juge son héros en bloc et sans distinguer assez les diverses phases de sa vie. Ce qu'il ajoute de précieux, c'est que le jeune P. Alvarez avait personnellement une grande tendance à être un homme d'oraison et d'oraison répétée. Celui-ci trouva même

I. La Fie du P. Bcdthasar Alvarez^ trad. de Tespagnol du P. Louis du Pont, par maître René Gautier, conseiller du Roy en son Conseil d'Etat. Paris, 1618, chap. i,

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un jour que ses supérieurs remployaient trop à des offices qui l'en détournaient ; mais il reconnut — c'est son historien qui le dit et qui ne pouvait pas ne pas le dire — que cette plainte était une imperfection; aussi s'en corrigea-t-il, ce qui veut dire qu'il obéit. Si donc il rendit la pauvre sainte Thérèse bien malheureuse, il partagea le malheur avec elle, sans le lui dire*; car il la comprimait comme on le comprimait lui-même.

Ce n'est pas ici une conjecture. La sainte d'abord nous apprend qu'il éprouva, lui aussi, des tribulations sans nombre, et que sans un secours extraordinaire de Dieu, il lui eût été impossible de supporter tout ce qu'il eut à souffrir à cause d'elle ; car si lort qu'il la retînt, malgré elle et peut-être malgré lui, on trouvait partout qu'il ne la retenait pas encore assez. Le Vénérable Louis du Pont, un jésuite lui aussi, nous dit catégoriquement (au chapitre xiv de son livre) que le P. Balthasar « fut retenu seize ans dans l'oraison ordinaire, comme la Mère Thérèse y fut arrêtée dix-huit ans ». — «... D'autres saints, ajoute-t-il, ont aussi longtemps attendu. »

N'oublions pas que nous sommes ici chez les Jésuites. Or chaque Ordre a son caractère et doit l'avoir : c'est en y restant fidèle qu'il accomplit son œuvre propre et sa mission. On ferait bien de se le rappeler quand on est tenté d'établir entre l'un et l'autre des comparaisons parfois puériles. On devrait se dire que s'ils étaient obligés de se ressembler tous, l'Église serait bien mal avisée d'en avoir tant : un seul suffirait*. Or, le propre des Jésuites, pris dans

I. C'eut été découvrir ses supérieurs et les blâmer indirectement.

a. Une des conséquences de ces diversités est que le carac-

leur ensemble, et le service considérable qu''ils rendent, c'est d'ofiiir à Timmense majorité des fidèles d'instruction moyenne, une méthode de piété claire, pratique, raisonnée, une série d'exercices engageant l'âme tout entière et faisant servir toutes ses facultés, maintenues ou remises en équilibre. Plus précisément, la méthode chère aux Jésuites, celle dont la théorie leur est aussi familière que la pratique, c'est la méditation, la méditation active, discursive, cherciiant prudemment ses points d'appui.

Cela est si vrai et était si vrai à l'époque qui nous occupe, que quand le P. Balthasar s'abandonnera lui-même par la suite à son élan si longtemps arrêté vers l'oraison surnaturelle, il sera de nouveau suspect. « On se préoccupa, dans l'Ordre, de savoir si cette méthode d'oraison n'était pas en contradiction avec celle de saint Ignace. »> Louis du Pont nous dit plus encore : « Il y en eut même qui le menacèrent de la sainte Inquisition; craignant peut-être qu'il n'eût part à quelques erreurs des Illuminés, ils le soupçonnaient de mépriser la manière de prier, discursive et méditative, qui se pratique en la Compagnie, et de vouloir conduire les nôtres par des sentiers égarés et dangereux. » C'était en effet une crainte générale ; elle avait eu sa part dans le martyre de Jeanne d'Arc. En Espagne surtout, au XVI® siècle, les gardiens de l'orthodoxie voyaient des illuminés un peu partout. Ils avaient eu peur d'en rencontrer un dans le jeune Ignace de Loyola, sous prétexte qu'il en savait trop long avant d'avoir ter-

tère de chacun, ne convient pas à tous; mais il en résulte aussi que chacun, ici ou là, est plus sûr de trouver ce qui convient à son caractère, et c'était ce que vojait parfaitement bien sainte Thérèse.

miné son cours d'études : sainte Thérèse, nous l'avons vu, avait subi à Séville la même suspicion. Le P. Balthasar avait donc à redouter qu'on ne l'accusât de favoriser la secte et en lui-même, et dans l'âme de sa pénitente. Voilà pourquoi, disent les BoUandistes, « il fut peut-être plus timide que de raison » {timidior forte quam aequum erat).

Sans doute, lorsque la question fut examinée doctrinalement, il fallut bien reconnaître que la Compagnie ne niait ni ne condamnait nécessairement tout ce qui était en dehors de ses goûts et de ses traditions. Mais cette concession théorique, accompagnée de l'observation facile à prévoir sur le nombre extrêmement restreint des âmes favorisées de dons surnaturels, ne pouvait empêcher les membres de la célèbre Compagnie de donner en fait à leur système une adhésion à bien peu de chose près exclusive. Le Père B. Alvarez fut élevé plus tard oc à l'oraison plus qu'héroïque de quiétude et union et à la parfaite et calme contemplation » . Le mouvement longtemps refoulé ne se précipita qu'avec plus de force ; mais son historien tiré de son exemple une leçon : a La manière extraordinaire d'oraison, de silence et de quiétude n'est donnée, dit-il, qu'à un petit nombre, après longue préparation...; elle ne dispense pas de l'autre sur laquelle elle s'appuie... Comme la contemplation est rare, elle provient le plus souvent de la méditation, laquelle enseigne et découvre aussi les choses qu'il faut demander à Dieu, les titres et raisons qu'on doit lui alléguer, les olfres qu'il faut lui faire, les tirant du mystère qu'on médite; et c'est pourquoi il importe qu'il précède quelque méditation, afin que l'oraison vocale soit attentive et dévote ; que si l'entendement pénètre tout le sen9

des paroles qu'il dit, le fruit en sera plus grand. ... Ceux mêmes qui ont monté à cette manière d'oraison de quiétude, ont besoin de s'entretenir en l'exercice de méditer.. «; quand on manque l'un, on revient à l'autre comme en un lieu de refuge^. » Que ces maximes soient le bon sens et la vérité mêmes, il semble bien qu'il n'y ait guère lieu d'en douter. Sainte Thérèse leur a fait certainement une bonne part, même pour les âmes d'élite adonnées à la haute oraison, et même pour elle*. Elle s'appliquait, nous l'avons vu, à distinguer entre discourir sur un mystère et/?e/wdr à ce mystère. D'où venaient donc pour elle l'épreuve et la souffrance indéniables au temps de ses rapports avec le P. Alvarez? De ceci, d'abord, on peut bien le dire, que trop de gens se mêlaient de ces affaires de conscience : ou allait, avec une indiscrétion* bien étonnante pour nous, questionner la religieuse et son confesseur et leurs supérieurs respectifs ; on s'interposait entre les uns et les autres. Elles venaient aussi, semble- t-il, de ce que le P. Balthasar n'ayant encore ni la longue expérience, ni l'autorité, ni la laideur d'esprit d'un François de Borgia*, était vraiment bien minutieux, bien mortifiant, bien « malgracieux » — c'est la propre expression de sa pénitente. — Elles venaient enfin, et surtout, de ce qu'à une personne si con-

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