I. rie, XXX
manda au P. Balthasar de ne « plus la conduire par une voie si serrée » ; et alors elle entonna, pour ainsi dire, en l'honneur de Tarrivant, un cantique d'allégresse.
C'est à cette même occasion de la fondation de Saint-Joseph, où, toujours trop réservé, le P. Alvarez la seconda si peu, qu'elle reprit, et pour assez longtemps, ses relations avec l'Ordre de Saint-Dominique.
Déjà elle avait reçu, à des titres divers, l'aide spirituelle de deux de ses membres, le P. Vincent Baron et le P. Louis Bertrand. Celui-ci l'enhardissait, comme on l'a vu, par l'avis résolu qu'il lui donnait d'aller de l'avant dans sa grande entreprise. Quant à celui-là, qui avait été le confesseur de son père, il fut aussi un instant le sien, et le premier, peut-on dire, qui fût digne d'elle. Ce fut lui qui lui ouvrit les yeux sur sa trop grande sécurité devant les périls de certaines libertés du couvent de l'Incarnation, lui aussi qui lui recommanda de revenir à l'oraison, bref, la retira, comme elle le dit, de son sommeil. C'est très vrai semblablement lui, quoiqu'elle ne le nomme pas, qu'elle rencontra plus tard à Tolède, avant ses fondations. Cette fois, elle était en avance sur lui, et ce fut elle qui l'entraîna plus avant, après l'avoir recommandé d'une façon toute particulière à Notre Seigneur. « Depuis quelques années, écrit-elle, je ne saurais rencontrer une personne dont les heureuses qualités me charment, que je ne me sente poussée soudain d'un violent désir de la voir toute à Dieu. C'est ce qui m'arriva à l'égard de ce religieux que je voulais voir parfait, et je dis à Dieu sans détours : « Seigneur, vous ne devez pas me refuser cette grâce !
2àô SAINTE THERESE.
« Considérez que c'est un excelleol sujet pour cire « de nos amis. » Sa prière fut exaucée, car elle ne tarda pas à voir en lui des progrès dont elle é tait surprise et ravie.
Nous venons en eflet à cet instant de sa vie où elle fut encore plus utile à la sainteté de ses confesseurs que ceux-ci ne le furent à la sienne. Le P. Ribera ne craint pas de l'affirmer pour le P. Ybanez. Et d'ailleurs, nous avons un témoignage encore plus précieux, celui de la sainte. On a vu comment il l'avait aidée au moment de l'orage qui faillit empêcher la fondation de Saint-Joseph. Il Tapprécia tellement qu'il lui demanda d'écrire l'histoire de son âme; et ce fut ainsi, sur son ordre, qu'elle composa, en i56i, la première rédaction (qui n'existe plus) de sa vie*. Dans le billet qui accompagnait l'envoi de son manuscrit, elle ne craignait pas de lui dire : « Vous verrez par ce récit quel trésor on gagne à se donner tout entier, comme vous avez commencé à le faire, à Celui qui se donne à nous sans mesure aucune*». Et plus tard, dans sa seconde rédaction, elle dit : « J'ai lieu de croire que cette communication fut très utile à son âme ».
Ce saint religieux mourut en i565. Mais à celle qu'il avait ainsi admirée, son Ordre réservait un confesseur non moins remarquable et un ami non moins empressé, dans la personne du P. Banez.
Dominique Banez était né en iSay, et il était entre à dix-sept ans chez les Dominicains de Salamanque. Ce fut un théologien remarquable : on lui doit un commentaire sur saint Thomas en six volumes in-
I. Ce fut un autre dominicain, Garcia de Toledo, frère du duc d*Albe, qui lui commanda d'écrire la seconde, a. Lettres j I, p. io«
folio, et il fut nommé professeur de théologie dogmalique à T Université de Salamanque, au temps où il confessait sainte Thérèse. On se rappelle comment il Taida dans Avila, après la fondation faite, comme son confrère le P. Ybanez Tavait défendue avant. C'est ainsi qu'ils devinrent amis. Elle l'eût ensuite pour confesseur pendant six années, et plus tard, elle resta en correspondance avec lui : elle le consultait chaque fois qu'elle avait quelque difficulté. En somme, c'est avec lui qu'elle déclare « avoir traité le plus longtemps des affaires de son âme ».
La suite de ces rapports nous fait assister à une sorte de tournant dans la vie spirituelle de la sainte. Elle n'était pas encore entièrement délivrée de tous les doutes qu'on lui avait suggérés de tant de côtés sur le caractère de ses états surnaturels. Elle voulait alors, non pas tant scruter sa propre conscience — car elle était aussi sûre que possible d'elle-même et de ses dispositions — mais savoir si ce qui se passait en elle était tout a fait conforme à la sainte Écriture. C'est pourquoi elle s'adressait, dit-elle, à des théologiens de l'Ordre du glorieux saint Dominique. Le P. Banez fut un de ceux qui contribuèrent le plus à la rassurer, et il entendit même le faire de telle sorte qu'il n'y eût plus à y revenir. Il lui avait demandé des « relations », il avait lu sa Vie, l'avait soumise au saint-office. Maintenant c'était fini : il n'y avait plus de place pour les scrupules, les avis des a savants » n'étaient plus nécessaires, et il lui donnait l'ordre de cesser dorénavant de les consulter. C'est à ce point qu'elle redoutait un jour une réprimande pour avoir envoyé à Jean d'Avila le manuscrit de sa Vie.
Il semble même qu'il y ait ici chez elle comme un
revirement bîeo compréhensible d^ailleurs. Autant elle se révoltait jadis contre ceux qui voulaient voir en elle le jouet du démon, autant son humilité redoutait maintenant un excès de confiance : elle éprouvait une sorte de confiision à voir l'idée si favorable qu'on avait d'elle. C'est alors qu'elle écrit (en iS^S) ces lignes remarquables et dont il faut savoir comprendre l'extrême délicatesse : « Malgré les affirmations de ses directeurs, elle n'a jamais cru, de façon à pouvoir l'affirmer par serment, que ces choses venaient de Dieu. Les effets des grandes faveurs, dont elle était l'objet parfois, semblaient bien le prouver. Néanmoins, ce qu'elle n'a pas cessé de désirer surtout, ce sont des vertus — »
Quoi qu'il en soit, l'assurance du P. Banez et l'ordre même qu'il lui donna de cesser ses consultations théologiques, ne contribuèrent pas peu à lui apporter enfin le calme et le sang- froid. L'âge aidant (elle avait douze ans de plus que le bon dominicain), elle se mil avec lui sur un pied d'aimable et charitable familiarité. Ce n'est pas seulement qu'elle parait bien connaître ses habitudes et que, de loin, elle veille sur sa santé, en lui faisant dire, par exemple, que s'il corclie par terre pendant une station de PAvent, il ait au moins la précaution de se couvrir les pieds. A son tour, il avait des troubles de conscience, et alors les rôles sont retournés. Elle le gronde : « Je désirerais bien vous parler quelque jour de ces craintes que vous avez. Vous perdez le temps par là, et vous manquez un peu d'humilité en ne voulant pas me croire. Le P. Melchior est plus docile que vous*. »