I. Lettres, I, a 19 et i3o
Mais elle allait bientôt s'afFermir de plus en plus dans ce rôle maternel. La réforme des Carmes lui en donnait plus que roccasion.
Le premier qui fut en même temps son fils et son père fut Jean de la Croix. Elle avait, on s'en souvient, taillé et cousu de ses mains son premier habit de réformé. Dans leurs entrevues successives, c'était à qui des deux s'agenouillerait devant l'autre et lui demanderait sa bénédiction. Leur égalité se consacrait dans ces extases communes où les religieuses les surprenaient, l'une d'un côté, l'autre de l'autre, de la grille du parloir de l'Incarnation. Aussi pouvaitelle écrire, en iSjS, à quelques-unes de ses carmélites : « Considérez-le comme un autre moi-même » . Elle ne tarit pas d'éloges sur cet homme ... « petit de taille, mais grand devant Dieu » — qu'elle a « mis Il l'épreuve » et en qui elle n'a jamais découvert a aucune imperfection ». Il est vraiment « le père de
son âme* » « Vous ne sauriez croire, dit-elle, dans
quelle solitude me laisse son absence. » Elle ne comprend pas qu'on ne l'apprécie pas davantage. « J'ai trouvé charmant, mes filles (c'est a Anne de Jésus qu'elle écrit) que vous vinssiez vous plaindre avec si peu de motifs, quand vous aviez là un homme céleste et divin, mon père Jean de la Croix. » Et ailleurs : « Je ne m'explique pas cette infortune, mais on ne trouve personne qui se souvienne de ce saint : il nous en resterait peu comme lui, s'il venait à mourir* ».
Par la grâce de Dieu^ cependant, il lui fût resté
I, C'est bien de lui qu'elle l'a dit!
a. LitireSf II, 3o4 et ayS.
son compagnon de lutte et plus lard de disgrâce devant les hommes, il lui fût resté le P. Gratien.
Nous avons vu quel avait été le rôle si important joué par le P. Gratien dans Tentreprise héroïque de la réforme des Carmes et dans la lutte terrible qui Tavait accompagnée. Il est inutile de revenir sur ces incidents; mais il est souverainement intéressant, pour la connaissance de Tâme que nous étudions, de descendre ici avec elle et à la lumière de ses propres écrits, dans cette amitié mémorable. Elle fut surnaturelle dans son* origine et par sa fin; elle fut naturelle aussi, a-t-on bien le droit de dire, par beaucoup des émotions tour à tour fortes et tendres qui remuèrent, non paé précisément la sensibilité, mais — on ne trouve pas d'autre expression — le cœur de la sainte. Il faut aller aux rapports de saint François de Sales et de sainte Chantai pour en trouver l'équivalent.
C'étaient les Carmélites de Pastrana qui, l'ayant connu les premières, avaient prié ardemment et avec succès pour son entrée dans le Carmel réformé. Leur fondatrice en avait été heureuse ; car elle avait connu tout de suite la haute valeur de ce théologien, de ce savant, de cet homme d'action, de cet orateur au talent précoce. Agitée comme elle l'était par les erreurs des uns, par l'obstination des autres, épuisée dans son corps vieilli, mais toujours ardente en son âme pleine de vaillance, sentant croître en même temps son zèle apostolique et son impuissance à le satisfaire par ses efforts personnels, elle s'applaudissait de trouver de la résolution et de la douceur, c'esth-dire du calme dans l'aide qui lui était providentiellement envoyé. Il n'est pas enfin défendu de croire qu'il y avait en elle de ce sentiment particulier que
les mères éprouvent à l'égard de leurs fils, et qui n'est pas semblable, tout en étant égal, à celui que leur inspirent leurs filles. N'allons pas plus loin : ceci suffit.
Ce qu'il importe de dire, c'est que le célèbre vœu d'obéissance envers le P. Gratien — vœu qu'elle fit en i5yS — précéda et hâta leur intimité ; il n'en découla pas. Elle nous raconte elle-même comment ridée lui en fut donnée par une vision. Elle hésita cependant, et ne se détermina qu'après des angoisses profondes; elle considéra à la fin que n'ayant pas encore assez payé sa dette a l'Esprit-Saint, elle s'acquitterait peut-être envers lui par ce suprême sacrifice; et elle a soin d'ajouter : « Je ne songeais pas alors à l'affection que j'ai pour le P. Gratien, ni aux qualités dont il est doué pour le bien de mon âme ; je le considérais, au contraire, comme un étranger. »
Bientôt elle appliqua tout son bon sens à mesurer l'étendue de son vœu, à se rendre compte de ce qu'il impliquait et de ce qu'il n'impliquait pas. Loin d'y voir sa liberté étouffée, elle la sentit renaître avec une force que favorisait d'ailleurs la perfection d'une entente pleine de sécurité. « La liberté (antérieure) dont elle jouissait, dira-t-elle d'elle-même deux ans après (en 1577), était pour elle un tourment; au contraire, la sujétion où elle était lui paraissait préférable. Elle trouve en effet quelqu'un qui l'aide à amener des âmes au Seigneur. »
Mais cette union des deux âmes a un autre aspect. Elle avait fait vœu d'obéir au jeune Père en toutes les choses importantes, et elle tenait beaucoup à se décharger sur lui du gouvernement des monastères. Mais pour tout ce qui intéresse sa vie à lui, sa vie temporelle, le soin de sa réputation, pour tous les
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cas enfin où il doit être rappelé à la prudence, alors, prévenue qu'elle est de certains périls, elle se retrouve avec sa soif de dévouement servie par une expérience incomparable. On serait tenté de dire à certains moments qu'elle ne lui a délégué ses pouvoirs que pour avoir plus le loisir de s'occuper de lui. Lui, de son côté, trouve le moyen de ne pas rendre ce rôle de mère et de conseillère incompatible avec son vœu. Dès les premiers temps, il avait mis sous ses yeux un écrit qu'il avait composé au plus fort des tentations de sa jeunesse : « Je sais, disait-elle à ses filles (au Livre des fondations) que ce Père n'en a jamais tant dit à nul autre, même à ses confesseurs. Il me parlait avec cette ouverture parce qu'il jugeait qu'à cause de mon grand âge et de ce qu'on lui avait dit de moi, je devais avoir quelque expérience. » Aussi, dans la suite, s'applique-t-elle à lui signaler tous les pièges dont il doit se détourner. Qu'il se défie des religieuses qui, quand elles désirent une chose trop vivement, vous en présentent mille pour arriver à leur fin. Qu'il ne reste pas trop en Andalousie, c'est un pays dangereux, et le P. Jean de la Croix a bien raison de ne pas l'aimer. Qu'il donne donc plus souvent de ses nouvelles, et qu'il en donne de plus détaillées : « l'amour, là où il est, ne dort pas si longtemps ». Un jour il a signé une de ses lettres : a Votre fils chéri! » Oh alors, elle le remer-* cie, et de quelle façon! a Immédiatement, je me suis écriée, parce que j'étais seule : qu'il a bien raison! » Elle a dit cela, a parce qu'elle était seule ». Oui, en effet, elle le sait, et elle l'explique avec la droiture et la clarté qu'elle aime en toutes choses, beaucoup de leurs mutuelles confidences doivent rester §ppï:è^ps pour ne pas être mal interprétées et pour
ne pas donner un exemple dangereux. « Je sais, ditelle, avec qui je traite, et mon âge le permet, mais ce que les sœurs m'entendraient dire ou me verraient faire, elles s'imagineraient le pouvoir, et elles auraient raison. . . . Votre Paternité et moi sommes chargés d'un fardeau trop lourd, et nous devons rendre compte de notre conduite à Dieu et aux hommes ».
Tel fut le dernier ami de la sainte, destiné, comme elle, plus qu'elle encore, peut-être, à l'épreuve et presque au martyre. Ce fut le dernier de ceux qui exercèrent sur son âme une action digne d'elle. Il est impossible de le nier : en avançant vers le terme de sa vie, elle gardait, malgré elle, dirons-nous un ressentiment? non, mais un souvenir où l'estime était tempérée, mêlée de quelque impatience à l'égard de la méthode dont le P. Balthasar avait usé avec elle dans sa jeunesse. Elle reconnaissait le grand mérite des Jésuites qu'elle voyait autour d'elle : elle était prête à faire, elle faisait même pour eux ce qu'elle pouvait, et de son propre mouvement et de grand cœur, surtout quand elle leur connaissait quelques difficultés; d'autre part, elle croyait qu'elle avait besoin de les ménager en raison des doutes qu'elle leur connaissait.... Qu'on dise si ces nuances et d'autres non moins délicates ne se retrouvent pas dans ces passages (récemment traduits) d'une lettre de 1D76, à Marie de Saint-Joseph : « .... Les Pères de la Compagnie de Jésus sont dans l'étonnement à la vue de notre vie si austère* — Il serait bon, malgré ce que vous me dites, que vous eussiez de temps en temps quelque Père de la Compagnie pour vous con-
I. Il y en a peut-être çqcpre ^ueIc[ues-uo8 c[ui soat dans ce cas, à ootre époque...,
fesser : un tel moyen contribuerait beaucoup à leur enlever cette crainte qu'ils ont d.e nous. Que Dieu leur pardonne! » Deux mois après, la négociation semble devoir aboutir; mais il reste à savoir comment on se comportera de part et d'autre, c Ces Pères, est-il écrit à la même prieure, veulent qu'on leur obéisse. C'est ce que je vous prie de faire. Et si ce qu'ils disent n'est pas toujours ce qui convient le mieux, il faut le leur passer à cause de la nécessité que nous avons de leur concours. Cherchez ce que vous pouvez avoir à leur demander, car ils aiment beaucoup cela. Quand ils se chargent d'une chose, ils ont raison de s'en bien acquitter. C'est ainsi qu'ils agissent partout où ils entreprennent une œuvre. »
Elle ne s'en tient pas toujours à ces allusions fines et à ces spirituels sous- entendus. Quand le P. Gaspar de Salazar eut le projet de quitter la Compagnie de Jésus pour entrer chez les Carmes réformés parce qu'on les persécutait, les siens poussèrent les hauts cris et l'on parut un instant vouloir s'en prendre à la Mère elle-même ou réclamer son intervention contre le transfuge. Alors, étant sur la défensive, elle prend un ton plus vif et fait entendre, avec une certaine hauteur — qu'on me pardonne l'expression — qu'elle n'a pas l'habitude, elle, de se mêler de ce qui ne la regarde pas.... Elle ne laisse pas perdre enfin cette occasion pour dire au Provincial à qui elle écrit (lo février iS^S) : « Plaise à Sa Majesté que les serviteurs du Fils et les serviteurs de la Mère se montrent toujours des soldats pleins de courage et ne cherchent qu'à suivre l'étendard de notre Roi, afin d'accomplir sa volonté I Si nous, enfants du Carmel, nous marchong vraiment d^ns^ cette yoie, ij
est clair que ceux qui portent le nom de Jésus ne peuvent pas s'éloigner de nous, comme f en suis trop souvent menacée. »
Et maintenant s'étonnera-t-on que, trois ans plus tard, en i58i, ravant-dernière année de sa vie, elle souhaitât qu'avec prudence et ménagement on arrivât dans certains couvents, à avoir d'autres confesseurs que les Jésuites*, à pouvoir « se passer d'eux » ?
De ces textes — inutiles à dissimuler — que conclurons-nous? Tout simplement ceci : que la méthode moyenne si calculée, si habile, si fine, si pratique de la Compagnie, ne convient apparemment pas à tout le monde. Sainte Thérèse l'eût peut-être, l'eût certainement recommandée à un très grand nombre d'âmes, si elle n'avait été si occupée d'intérêts spirituels d'un autre genre. Mais décidément on peut dire qu'elle mourut sans avoir oublié les petits griefs qu'à tort ou à raison elle croyait personnellement avoir envers les frères du P. Alvarez*.
Si elle eût vécu dans le monde, elle eût joué dans les destinées de sa famille un grand rôle. Celui qu'elle y a eu, du fond de sa cellule, est remarquable, et il fut toujours bienfaisant. Elle savait quels étaient envers ses parents ses devoirs de reconnaissance d'abord, puis ses devoirs de tutelle. Elle s'occupait de leurs partages et de leurs difficultés matérielles ; elle travaillait à les faire rentrer dans les sommes qu'ils avaient avancées. Elle les conseillait même dans les choses les plus minutieuses. Mais en vue de quoi? En