‹ Sainte ThérèseChapitre 7 sur 59 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Je viens de parler de vie mystique. Les mots a mysticisme, vie mystique », pris dans leur plus grande généralité, désignent Tamour de Dieu ayant pris possession de l'âme tout entière*. Or, l'amour cherche l'union : s'il n'y parvient pas toujours, toujours il y aspire, et ce mouvement est son essence même. Mais il y a ici deux êtres infiniment inégaux, et cette inégalité se retrouve dans les divers modes du mouvement qui tend à les rapprocher l'un de l'autre. Ce que l'âme humaine est apte à faire d'ellemême dans ce sens, avec les moyens ordinaires pouvant être départis à tout chrétien en état de grâce, peut être appelé le mysticisme pur et simple. Ce qui, ne pouvant être atteint par ces moyens, réclame une intervention spéciale et un don particulier de la divinité, est bien encore du mysticisme; mais sainte Thérèse elle-même en voit la forme supérieure dans ce qu'elle nomme (en un sens qui sera bientôt expliqué] oraison surnaturelle. Ce n'est pas ici le surnaturel « ordinaire » sans lequel la vie chrétienne n'existerait pas ; c'est un état exceptionnel auquel n'arrivent pas tous les mystiques. Celle que

I, Voir la Psychologie des Saints, chap. i.

nous étudions a parcouru, quant à elle, tous les degrés de cette vie privilégiée.

Nous avons ici une richesse et une complexité de phénomènes qui rendent la tâche bien difficile. Pour essayer de recueillir toute la lumière qui peut éclairer les divers aspects de cette grande âme, il faut nécessairement diviser ce qui, en elle, était intimement uni. Essayons donc, dans un premier chapitre, de suivre Fexpérience personnelle qu'elle a eue de tous ces états mystiques, complétés par des dons surnaturels. Nous la suivrons ensuite dans la psychologie qu'elle-même en donne, et enfin dans la doctrine à l'aide de laquelle elle en explique, en seconde, en surveille et, autant qu'une créature humaine le peut faire, en gouverne même, jusqu'à un certain point, les opérations, en elle et chez les autres.

Cette méthode paraîtra-t-elle trop artificielle ? La séparation qu'elle implique ne risque-t-elle pas d'être à chaque instant méconnue dans le cours d'un récit? Au moment où j'hésite encore, un texte de la sainte vient lever tous mes scrupules; car voici ce que je Us dans sa f^ie : <t Recevoir de Dieu quelques faveurs est une première grâce ; connaître la nature du don reçu en est une seconde ; enfin cen est une troisième de pouvoir V expliquer et en donner Vintel" ligence, » Or, que nous proposons-nous, sinon de la suivre dans l'essor que prennent en elle ces trois dons dont elle a eu la surabondance, et n'avons-nous pas le devoir de les étudier chacun à part, puisqu'elle les a elle-même si nettement distingués ?

La prière est le devoir de tout chrétien. Mais pour qu'elle soit autre chose qu'une demande plus ou

moins intéressée et plus ou moins tempérée d'humilité, il lui faut subir cette transformation qu'on nomme Toraison. Combien de fois ce mot revient dans les écrits de celle qui nous occupe, tous ceux qui les ont simplement entr'ouverls le savent. Mais beaucoup ont dû se demander plus d'une fois ce qu'il désigne exactement dans la langue mystique et en quoi l'oraison diflEère de la prière. Or, voici la réponse la plus claire qui ait peut-être jamais été faite (f^ie^ ch. VIII) :

a D'après moi, l'oraison n'est qu'un intime commerce d'amitié où l'àme s'entretient seule à seule avec Dieu et ne se lasse pas d'exprimer son amour à celui dont elle sait qu'elle est aimée. »

On voit aisément la différence. Certes, sainte Thérèse n'avait jamais abandonné la prière proprement dite, la prière vocale, qui consiste habituellement dans la récitation d'un texte sacré. D'autre part, elle avait, nous l'avons vu, abandonné l'oraison, et du jour où elle l'avait reprise, elle n'avait pas été sans y trouver quelques difficultés.

Si l'on en croit les personnes qui ont le privilège de pouvoir étudier ces cas en elles-mêmes ou dans les âmes qu'elles dirigent, la promptitude et la facilité dans l'oraison ne sont pas toujours des gages de sainteté. L'exemple de la vierge d'Avila, comme de quelques autres, est même bien fait pour donner à croire qu'il en est souvent ici comme dans l'histoire des arts*. Il est des organisations précoces qui, dès leurs jeunes années, ont éprouvé à l'audition d'un air de musique ou à la vue d'un tableau des jouissances allant jusqu'à une sorte d'extase, comme il en est

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