‹ Sainte ThérèseChapitre 8 sur 59 · Voyez notre Psjrchologîe des grands hommes · texte numérisé non relu

Voyez notre Psjrchologîe des grands hommes

d'autres qui ont su d'aussi bonne heure grouper de longues chaînes de chiffres et calculer mentalement. On voit là volontiers le signe d'une vocation supérieure, et bien souvent on est déçu. Cette précocité n'exclut pas toujours le génie; mais elle est peut-être encore plus loin de le garantir. Il n'est point d'art, en effet, qui n'exige une multitude de dons à acquérir, à coordonner, à appliquer, à perfectionner par l'exécution ; et il est probable que le plaisir même éprouvé trop tôt et avec une trop grande intensité rend l'àme paresseuse; elle se contente alors de ces premières jouissances vite senties et du talent facile qui suffit à les procurer; elle n'a ni la patience ni la force de monter plus haut. Celui au contraire qui a marché par la voie plus rude de l'effort et qui a pu y persévérer finit par aller bien au delà ; car il a créé en lui par cet effort même des énergies dont la conscience lui donne le courage nécessaire pour inventer de plus grands desseins, mais surtout pour les exécuter. Peut-être en est-il ainsi souvent dans la vie mystique. En tout cas il en a été ainsi dans celle qui passe, non sans raison, pour la mystique par excellence [mater spiritualium) ; car elle nous dit expressément au chapitre XVIII des Fondations : « J'ai passé plus de quatorze ans sans pouvoir même méditer, si ce n'est en lisant. » Elle eut donc besoin, elle va l'expliquer, de beaucoup peiner pour se recueillir, pour a mourir peu à peu à ce désir naturel de voir et d'entendre ». La richesse même de son intelligence et la multiplicité de ses idées accumulaient devant elle tous ces obstacles que sa ferme volonté de servir Dieu voulait à tout prix surmonter. « Ce saint exercice de l'oraison, dit-elle encore au chapitre XI de sa Fie^ a été si pénible pour moi pendant plusieurs

années, que je regardais comme une faveur de Dieu de pouvoir tirer une goutte de ce puits sacré. Ces souflfrances sont très grandes, je le sais; il faut à mon gré plus de courage pour les soutenir que pour supporter bien des traverses du monde. Mais, comme je l'ai vu clairement, Dieu, dès cette vie même, les récompense par un magnifique salaire. Oui, une seule de ces heures où le Seigneur m'a fait goûter sa délectable douceur, m'a surabondamment payée de toutes les angoisses que j'ai si longtemps souffertes pour persévérer dans l'oraison. »

Dans cette lutte si difficile plusieurs considérations la soutenaient. La première, c'est qu'elle se voyait n'être point, pour ainsi dire, en reste avec Dieu, puisqu'elle avait le courage de le servir, non comme un mercenaire qui réclame sa paie tout de suite, mais comme un ami ou un enfant, heureux d'offrir gratuitement son travail et ses peines. Elle ne pouvait plus s'écrier dans de tels moments : « Tout recevoir et ne rien donner est un martyre auquel je succombe ». Or, la paie des mystiques, c'est le contentement de l'imagination, ce sont les douceurs sensibles de la tendresse qui jouit de sa propre émotion. Qu'elle les vît, quant à elle, souvent ajournés ou suspendus, elle n'en était pas moins avide de perfections, et elle sentait bien que c'en était une que d'agir ainsi avec un courage mâle et désintéressé : elle eût même rougi de se contenter lâchement d'un prétexte pour ne pas aller dans cet état au-devant des grandes choses.

Ce désintéressement, à son tour, lui donnait ce qu'elle prisait à un si haut degré, la liberté d'esprit, c'est-à-dire l'indifférence à l'égard de tout ce qui aurait pu l'empêcher de marcher aux sacrifices. Un

tel élan ne va pas sans confiance. Celle qu'elle avait, non pas en elle, il est inutile de le dire, mais en Dieu, était sans ombres et sans limites. Sa foi d'abord était telle que, se voyant un jour soupçonnée, et apprenant qu'on la menaçait de Tlnquisition, elle ne put même pas s'en indigner, encore moins en être effrayée. « L'avis, dit-elle, me parut plaisant et je ne pus m'empêcher d'en rire ; car j'étais sûre de mes dispositions intérieures pour tout ce qui regarde la foi, et je me sentais prête à donner mille fois ma vie, non seulement pour chacune des vérités de l'Écriture Sainte, mais encore pour la moindre des cérémonies de l'Église*. »

On comprend qu'avec une foi pareille il lui en coûtât infiniment moins de faire crédit à Dieu. Elle était — c'est une de ces comparaisons qu'elle aimait — comme un soldat qui ne veut pas prendre certaines initiatives, parce qu'il ne se fie pas à ses lumières propres et qu'il sait d'ailleurs ce que c'est que la discipline et l'obéissance au commandement, mais qui attend avec impatience les ordres de son chef et qui estime qu'on ne lui en demandera jamais assez. Elle eût beaucoup donné pour être délivrée de ces confesseurs qui, avec de bonnes intentions, font marcher leurs pénitentes « à pas de tortue » ; et combien de fois ne répétera-t-elle pas en gémissant qu'elle a été vingt ans sans en trouver un qui la comprît! «Eh, quoi! se disait-elle, est-ce que saint Pierre y a perdu, de s'être jeté à la mer, malgré la peur dont il fut saisi? » Voila ce qu'elle aimait à se mettre sous les yeux, comme elle aimait à s'écrier avec saint Paul: « Je puis tout en Dieu; » ou avec saint

l, Vie^ XXXIII.

Augustin (car d'instinct elle n* aimait que les grandes autorités) : « Seigneur, commandez-moi ce que vous voulez, et donnez-moi ce que vous me commandez! >

Jusqu'ici elle était dans le premier degré d( l'oraison, où elle ne se mettait, où elle ne se maintenait le plus souvent qu'avec efiFort. Aussi se compare-t-elle à celui qui, pour arroser son jardin, a besoin de tirer lui-même l'eau du puits, à force de bras. L'eau de la gnice est encore rare, et elle repose en des couches profondes où il faut aller la chercher à la sueur de son front. Mais voici que Dieu vient en aide à l'âme comme l'ingénieur vient en aide au jardinier. A celui-ci on donne une machine, une noria qui, avec une peine bien réduite, quoique réelle encore, amène si bien l'eau à fleur de terre qu'on n'a plus qu'à la diriger facilement sur toutes les fleurs du jardin. Ainsi fait Dieu au second degré de la vie mystique. Ce nouveau contact de l'âme avec l'eau de la grâce étant accompagné de moins d'efiTort, on l'appelle oraison de quiétude. Celle qui en éprouve les bienfaits les caractérise très nettement : « dès que je commençai à avoir une oraison surnaturelle, j'entends de quiétude. » Elle insiste ailleurs (au ch. XXXII du Chemin de la Perfection): « A mon avis, c'est avec cette sorte d'oraison que Dieu donne le premier signe qu'il exauce notre demande et qu'il va, dans ce monde, nous faire entrer en possession de son royaume. Cette oraison est surnaturelle et par conséquent au-dessus de toutes nos industries et de tous nos efforts. »

Un tel état faisait-il en quelque sorte le vide dans son ame et suspendait-il sa vie spirituelle? Certes, ce n'est point là ce qu'elle a expérimenté. C'est le péché qui a a fait le vide » dans l'âme ; et ce vide,

Dieu vient le combler : il le comble avec le sentiment qu'il lui donne d'être rapprochée de la source unique et féconde de toutes les vertus. La conscience de ce rapprochement supprime l'efiTort, il ne supprime pas la volonté. Du côté de Dieu, il est vrai, celle-ci se borne à donner son consentement; mais du côté des facultés dont elle dispose, elle reste bien maîtresse, et elle garde assez d'empire sur l'entendement et la mémoire pour les faire rentrer peu à peu dans le recueillement. Ce recueillement enfin, sachons bien le voir tel qu'il est dans les descriptions que la sainte nous en donne, ou sous forme de conseil, ou en avouant purement et simplement les merveilles qu'elle expérimente. Sans doute elle fuit les raisonnements et elle estime qu'en de pareilles circonstances l'entendement n'est qu*un « faiseur de bruit » ; ou bien encore que vouloir argumenter serait jeter sur l'étincelle divine des morceaux de bois grossiers qui l'éteindraient. Mais que faisait-elle donc, elle, la mystique à l'intelligence si fine et si pénétrante * ? a L'entendement, dit-elle, se trouve si près de la lumière qu'il se voit investi de ses clartés ; et moimême, malgré ma misère, je ne puis plus me reconnaître. Voici ce qui m'est arrivé dans cette oraison de quiétude. Quoique d'ordinaire je n'entende presque rien dans les prières latines et surtout dans les psaumes, souvent néanmoins je comprenais le verset latin comme s'il eût été du castillan; j'allais plus loin, j'en découvrais avec bonheur le sens caché. » Le plus souvent elle se bornait à prier Dieu de lui continuer ainsi ses grâces. Elle priait pour l'Église, pour ceux qui s'étaient recommandés à elle, pour les

I, Fie y xr.

âmes du purgatoire, et cela « sans bruît de paroles, mais avec un vif désir d'être exaucée ». En toutes ces prières, elle reconnaissait son néant, et elle trouvait son bonheur dans le dépouillement universel de tout ce qu'elle sentait encore d*humain et de terrestre. Elle en était récompensée par un courage calme, se sentant prêt à tout, et par une ferme confiance dans son salut. Bref l'amour prenait plus solidement que jamais la place de la crainte; car, ditelle, « la confiance que ces grâces proviennent de Notre-Seigneur, produit plus d'effet que toutes les craintes imaginables sur certaines âmes naturellement aimantes et sensibles aux bienfaits*. Le souvenir des faveurs reçues est plus puissant pour ramener à Dieu des âmes ainsi faites que la plus vive peinture de tous les châtiments de l'enfer. C'est du moins ce qu'éprouvait la mienne, quoiqu'elle fût faible dans la vertu. » Et de quelle façon l'éprouvait-elle ? Il lui est impossible de s'en taire. « Seigneur, s'écrîet-elle, dans le récit de sa vie, avec quelle grandeur vous avez daigné faire éclater à mon égard la magnificence de votre miséricorde ! Ceux qui en sont témoins en demeurent éperdus, et souvent j'en tombe moi-même ravie : je puis mieux alors faire monter vers vous mes cantiques de louange. »

Cependant l'eau de la grâce monte encore, c'est maintenant une source jaillissante, c'est une rivière qui court et qui arrose tout là où elle passe : il n'y a plus d'effort à faire pour l'amener, « il n'y a plus

I . Deux expresfioni qui s'appliquent à elle plus qu^à toute autre.

qu'à la conduire » . — Enivrée de celte eau que Dieu lui verse à longs traits, l'âme sent Tunion devenir plus étroite; presque entièrement mort aux plaisirs du monde, l'être tout entier n'aspire plus qu'à se reposer avec ravissement dans la jouissance de son Dieu.

Dans la description qu'elle donne au sortir même d'un de ces moments de la troisième union, la sainte jette sur ces nouveaux phénomènes une lumière dont elle se réjouit comme d'une grâce de plus. Jusque-là ses facultés intellectuelles étaient encore occupées des choses extérieures et du passé. Maintenant continuent-elles à agir? oui, mais uniquement pour déverser, pour ainsi dire, au dehors le bonheur dont elle est inondée. « Elle est comme la femme de l'Évangile qui, après avoir retrouvé la drachme perdue, appelle ses voisines et les convie à partager sa joie. A l'exemple de David, elle chante, elle compose des poésies. » Ce n'est pas un travail de son esprit, mais un jet de son âme tourmentée par l'amour. Elle est pleine de vie, mais d'une vie qui s'abandonne, elle se voit changée, enrichie de dons nouveaux, métamorphosée sans savoir comment. Son âme s'unit manifestement avec Dieu.

Cette sublime union comporte toutefois chez elle certains degrés par lesquels, à son avis, elle s'approchait plus ou moins de l'union parfaite. Tantôt elle se sentait mener tout à la fois la vie contemplative et la vie active. Elle pouvait s'occuper d'œuvres de charité, de lectures, d'affaires relatives à son état ; mais en faisant tout cela elle sentait bien que la meilleure partie de son âme était ailleurs. Il lui arrivait enfin de voir son entendement et sa volonté enchaînés, alors que son imagination et sa mémoire vagabon-

daient. Mais elle avait beau souffrir de cette lutte, r union l'emportait : son corps partageait le plaisir dont son âme était remplie, et toutes ses vertus en recevaient une vigueur croissante.

Dans cet accroissement continu des dons surnatu« rels reste une dernière forme de l'union : Pâme de la contemplative ne peut plus s'occuper absolument de rien d'humain. Ce n'est plus alors une eau qui coule, c'est une eau qui tombe de toutes parts, comme la pluie qui féconde et du bienfait de laquelle n'est privée aucune parcelle du jardin.

A quoi devons-nous ici, quant à nous, prêter le plus d'attention ? A ce que le phénomène a de divin et de surnaturel ou à ce qu'il garde encore dévie humaine et à ce qu'il en fait ? Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que, même au point de vue religieux]et pour la gloire de la véritable vie mystique, il y a lieu d'insister surtout sur le second de ces deux groupes de phénomènes ; car la méconnaissance qu'on en affecte est peut-être ce qui est aujourd'hui le plus de nature à défigurer la physionomie des saints ; on les confond tous uniformémentdans une sorte d'anéantissement universel, et on dit ensuite : Si l'action de Dieu supprime tout, quelle est donc cette grâce purement destructive ? Où est son bienfait et que devient la divinité de son caractère ?

Or, la grande carmélite nous le dit expressément: elle s'aperçoit bien, dans de tels états, que ses sens se ferment, qu'elle ne peut ni former ni prononcer une parole ; mais le fond de son âme n'est pas atteint par cette défaillance superficielle. Loin de là ! La vie qui abandonne la surface se réfugie toute à l'intérieur et s'y exalte sans avoir besoin d'autre aliment que le sentiment de la présence de Dieu. « Toutes les forces

extérieures Tabandonnent : sentant par là croître les siennes, elle peut mieux jouir de sa gloire*. » Mais nous parlions tout à Theure de défaillance ; même pour le corps, le mot n'est pas exact, ou il faut tout au moins le bien comprendre. Si le corps n'a plus rien à donner à ses relations sensibles avec le monde, il garde ou plutôt il retrouve au*dedans de lui-même une vigueur inaccoutumée, a Quelque temps que dure cette oraison, elle ne nuit pas à la santé ; il en a été du moins ainsi pour moi, et je ne me souviens point d'avoir reçu de Dieu une telle faveur, même au plus fort de mes maladies, sans en éprouver un mieux très sensible. »

Ce surcroit d'énergie intime est-il uniquement l'effet de l'accroissement des forces spirituelles dont il est accompagné ? Est-il à son tour pour quelque chose dans la forme particulière que celles-ci vont revêtir ? En tout cas, écoutons encore une fois la sainte : « L'âme, après cette faveur, se sent un tel courage, que si, en ce moment, on mettait son corps en lambeaux pour la cause de Dieu, elle en éprouverait la plus vive consolation. C'est alors que germent en elle comme à l'envi les promesses et les résolutions héroïques, la vivacité des désirs.... » Elle est donc bien loin de se rétrécir et de se ramasser sur elle-même en une jouissance maladive et en une rêverie sans conscience la mettant indifféremment à la merci de toute suggestion quelle qu'elle soit. Au moment même où Dieu commence à lui prodiguer ses faveurs, elle raisonne, pour ainsi dire, avec lui, elle prend les intérêts de sa gloire, et le supplie dans son humilité de ne pas les compromettre en sa personne. « Souvent

i« Fie, xTiii,

dit-elle, j'ai laissé échapper ces paroles : Seigneur, prenez garde à ce que vous faites, ne perdez pas si tôt le souvenir de mes si grandes ofTenses. Ne vous suffit-il pas d'avoir voulu les oublier afin de m'en accorder le pardon ? Je vous supplie d'en garder la mémoire pour modérer vos largesses. Ne mettez pas, ô mon créateur, une liqueur si précieuse dans un vase si fragile. Ne déposez pas un semblable trésor dans un cœur où le désir des consolations humaines n'est pas, comme il devrait l'être, encore entièrement éteint. » Et ce n'est point là un pur gémissement*. « Pleinement convaincue que les fruits du jardin ne viennent pas d'elle, elle peut désormais commencer à les distribuer sans crainte de s'appauvrir. Elle fait connaître par divers «ignés les trésors du ciel dont elle est enrichie ; elle souhaite ardemment d'en faire part aux autres et demande instamment à Dieu de n'être pas seule à les posséder. Déjà elle travaille au bien spirituel de son prochain sans presque s'en apercevoir.... »

Quand parle-t-elle ainsi ? Ce n'est pas seulement dans les élans lyriques de ce que le dédain de quelques-uns appellera ses crises ; c'est dans les lettres remplies de bon sens où elle fait l'éducation mystique de son frère, et où les explications qu'elle lui doiine pourraient se résumer dans la formule suivante : les sentiments passent, les grâces restent.

a Lorsque le Seigneur s'empare d'une âme, il lui donne graduellement un empire souverain sur toutes les choses créées. Le sentiment de sa présence et la suavité que l'âme goûte alors passent, il est vrai, comme si vous n'aviez rien éprouvé ; c'est précisément

r, Fie^ xviii et xix

ce dont vous vous plaignez ; mais cela doit s'entendre seulement des impressions des sens que Dieu a voulu appeler à partager la joie dont Tâme est inondée, et non de l'âme qui possède toujours cette faveur et qui n'en demeure pas moins très riche de grâces, comme les effets ne tardent pas à le démontrer. »

Nous n'en avons pas fini cependant avec les effets sensibles et plus ou moins passagers de cette action surnaturelle.

Jusqu'ici tout se passait a à l'intérieur » , presque toujours de la même manière, avec une suite d'états ayant leur commencement, leur milieu, leur fin — ce sont les expressions mêmes de celle que nous n'avons guère ici qu'à écouter. Nous en venons maintenant avec elle à des faits dont une partie se passe à c l'extérieur » . Cela veut- il dire qu'étant plus corporels et plus physiques, ils soient d'une essence moins noble et aient une valeur plus douteuse? Ce n'est pas ainsi qu'elle l'entend; car elle dit expressément que ces phénomènes sont « d'un ordre plus élevé », et elle le prouve dans les descriptions si sincères qu'elle en donne sous le coup même ou au lendemain de ces sublimes contacts. Il est bien certain que tant que dure cette partie exclusivement contemplative de sa vie, jamais on ne remarque en elle, ni amoindrissement, ni recul de spiritualité. Son âme ravie a beau soulever son corps et en troubler les fonctions ; nous la voyons constamment marcher vers un amour de plus en plus pur et vers la création, vers l'emploi, vers l'application de plus en plus efficace de ce qu'elle aime tant à appeler « les forces apostoliques » .

Dans sa Fie^ écrite vers i565, elle groupe ensemble

ce qu'elle appelle ravissement, élévation ou vol de Tesprit, transport, extase: tous ces noms, dit-elle alors, expriment la même chose.

Or, dans Tunion, qui précédait tous ces états, « nous trouvant encore, pour ainsi dire, dans notre pays, nous pouvons presque toujours résister à l'attrait divin, quoique avec peine et avec un violent eflfort; mais il n'en est pas de même dans le ravissement, on ne peut presque jamais y résister. Prévenant toute pensée et toute préparation intérieure, il fond souvent sur nous avec une impétuosité si soudaine et si forte, que vous voyez, que vous sentez cette nuée du ciel ou cet aigle divin vous saisir et vous enlever. »

Le lecteur ne pourra échapper ici au souvenir de ces beaux vers du poète.

Ainsi quand tu fonds sur mon âme, Enthousiasme, aigle vainqueur....

Mais si a inspiré » que soit le poète, au sens convenu du mot, nul d'entre nous ne voit dans ces vers autre chose qu'une suite de belles métaphores. Si nous disons maintenant que la mystique éprouvait réellement dans tout son corps les effets de cette force extérieure qui la transportait, nous renverrat-on de nouveau vers les grandes formes de la névrose? Mais nous sommes ici à mille lieues de l'état passif ou de l'agitation désorganisatrice de la maladie. En réalité, l'état surnaturel que nous étudions est aussi supérieur à l'un qu'à l'autre de ces deux états, quoique superficiellement il ressemble à tous les deux.

« Comme vous ne savez où vous allez, nous dit la sainte, la faible nature éprouve à ce moment, si

délicieux d^ailleurs, je ne sais quel efiroi dans les commencements. » — a L'àme, ajoute-l-elle, doit montrer ici beaucoup plus de résolution et de courage que dans les états précédents. Il faut en effet qu'elle accepte à Tavancetout ce qui peut lui arriver, qu'elle s'abandonne sans réserve entre les mains de Dieu, et se laisse conduire par lui, où il lui plait. » En vain elle-même, par une sorte de honte, fruit de l'humilité, lutte-t-elle, se cramponne-t-elle ou se jette-t-elle à terre pour dissimuler ces phénomènes aux yeux des autres.

a Tous mes efforts, dit-elle, étaient inutiles; mon âme était enlevée, ma tête suivait presque toujours ce mouvement sans que je pusse la retenir, et quelquefois même tout mon corps était enlevé de telle sorte qu'il ne touchait plus à terre. »

La description des effets physiques, il est vrai, ne s'arrête pas là. Elle s'en souvient, son corps devenait souvent si léger qu'il n'avait plus de pesanteur. Il restait en même temps comme mort, dans une impuissance absolue d'agir, conservant c l'attitude où il avait été surpris ». Impossible de nier, dira-t-on; c'est la catalepsie ! — En effet ! mais en médecine même un symptôme ne vaut que par la place qu'il tient dans une série de faits qui évoluent en se déterminant les uns les autres; c'est de l'ordre dans lequel ils se succèdent, c'est de la fin où ils tendent et aboutissent qu'ils tiennent leur signification véritable. Or, avons-nous donc ici devant nous la catalepsie du vulgaire somnambule?

Admettons cependant (allons jusque-là !) que naturellement et physiquement sainte Thérèse ait été dans l'état de cet hypnotisé qui va subir une suggestion irrésistible. Nous le savons, la suggestion

qui agît sur un sujet préparé, suspend les sens, en crée presque de nouveaux, transforme Timagination, entraîne la volonté sans trouver en elle de résistance, impose enfin des mouvements que le sujet exécute par cela seul qu'on Toblige à se les représenter. Eh bien! où est dans notre mystique la suggestion première de laquelle tout dépend? La voici : « Tout d'un coup, l'âme sent en elle je ne sais quel désir de Dieu. » Et le reste suit! Quels sont maintenant les eflfets? Celle qui les éprouve les analyse avec une sagacité surprenante : elle sent la puissance souveraine de Dieu, elle la craint, mais en même temps elle l'aime et elle la bénit. Elle devient plus étrangère que jamais aux choses de la terre, mais elle se rend compte qu'elle est encore trop éloignée des choses du ciel, et, affligée de se voir absente d'un bien qui renferme tous les biens, « elle sent croître sa soif de Dieu et la rigueur de sa solitude. Elle se voit comme crucifiée entre ciel et terre, et il lui semble qu'elle va se consumer dans le désir de mourir. » C'est un martyre assurément, mais qui, comme le martyre proprement dit, est accompagné de foi, d'amour et d'espérance : aussi le corps même va-t-il se sentir bientôt régénéré, ce Souvent infirme et travaillé de grandes douleurs avant l'extase, il se sent plein de santé et admirablement disposé pour l'action. » — « Parvenue à cette hauteur, l'âme ne forme pas seulement des désirs pour Dieu, mais elle reçoit de lui la force de les réaliser.... j>

ce L'âme n'est plus ce jeune oiseau couvert d'un léger duvet, elle a de puissantes ailes pour prendre son essor vers le ciel. Le moment est venu pour elle de lever hautement l'étendard de Jésus-Christ. Elle monte, ou plutôt le Seigneur la transporte à la plus

haute tour de la forteresse dont elle a la garde, et elle arbore à son sommet la bannière de Dieu. De cette hauteur où elle se voit en sûreté, elle regarde ceux qui sont dans la plaine ; loin de redouter les dangers des combats, elle les appelle, parce que Dieu lui donne comme la certitude de la victoire..,. La yStitt , maintenant, cette âme, chargée tout ensemble et de la défense de la forteresse et de la culture du mystique jardin. Elle ne respire que pour accomplir en tout la volonté de son maître.... Son unique vœu est désormais de ne rien posséder en propre, et que le Seigneur dispose de tout selon son bon plaisir et selon les intérêts de sa gloire.... »

Environ dix ans après avoir écrit ces lignes, elle reprenait une fois de plus l'analyse de ses états et elle confirmait l'exactitude de la description qu'on vient de lire. La seule diflférence qu'elle aperçut', après une expérience et une attention réitérée, était celle-ci : « Si l'extase est un état où l'âme, secouée plus vivement, comprend mieux que dans l'union les biens dont elle jouit, à son tour, le ravissement proprement dit est supérieur à l'extase : il est plus prompt, il dérive plus vite d'une simple connaissance que Dieu donne au plus intime de l'âme, et les vertus qui en découlent sont encore plus grandes que dans l'extase. Bref, le ravissement confine davantage au vol de l'esprit et au transport, états où l'âme se sent à la fois plus libre et plus prête à se donner à Dieu. »

De plus en plus, nous en acquérons la certitude, les phénomènes physiques n'apparaissent en notre héroïne que comme un épisode inévitable entre les

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