ACTE II
Pourtant elle ne lui donne pas la clé.
Que fais-tu d'un manteau?
THÉRÈSE
très souriante
Tout à l'heure J'irai, — j'ai l'agrément de la mère prieure, — Adorer l'Agonie aux haltes de la Croix; Et j'ai pris ce manteau. Les soirs sont déjà froids. Tu me grondes toujours de n'y pas avoir garde.
JUA> A
Tu pourrais, en sortant, reprendre cette harde.
THÉRÈSE
Non. Je ne pourrais pas. Quand je ressorlirai Il faudra, comme on fait d'un enfant égaré. Me mener par la main, car je n'y verrai goutte.
JUA>A
Pourquoi?
THÉRÈSE riant presque
J'aurai fait vœu de ténèbres sans doute. Tu me dirigeras sous les arcades. Si L'on s'étonne à me voir, tu répondras ceci : (( C'est notre sœur Thérèse ; un frisson l'a reprise « De ce mal de langueur qui la charme et la brise; « Et nous allons vers sa cellule, à petits pas. » Moi, qu'on me parle ou non, je ne parlerai pas En te suivant d'un air de plaintive indolence.
JUANA
Pourquoi?
THÉRÈSE
J'aurai fait vœu sans doute de silence. Devant le grand portail tu diras à la sœur Que j'eus, du bienheureux Joseph intercesseur, Le signe de gravir le saint chemin dans l'ombre. Tu gagneras, le seuil franchi, quelque coin sombre; Alors celle que tu conduisis par la main Relèvera la tête et saura son chemin; Et toi, tu reviendras l'asseoir ici.
JUANA
qui a compris, effarée.
Tu veux donc qu'elle vive?
THÉRÈSE
A moins qu'au ciel ne plaise !
Et le délicieux efiort de ma pitié M'est trop cher pour ne pas t'en offrir la moitié.
JUA>'A
Cette femme est en proie au mal, toute lépreuse D'impuretés, funeste, impie!
THÉRÈSE
Et malheureuse.
Jésus, laissant sa grâce à sa rigueur mentir, Dans tout supplicié feint de voir un martyr.
JUA>A
Remets donc son salut à la grâce hypocrite.
THÉRÈSE
Mieux vaut qu'en s'amendant la pauvre le mérite.
JUANA
Les Pères t'ont dicté cette lâche douceur.
THÉRÈSE
D'eux, je l'ai dans l'esprit, mais, de Dieu, dans le cœur.
Juana! j'ai cru longtemps en un blasphème étrange
Que le Maître tantôt bénit, tantôt se venge,
Colombe par l'amour, aigle par la fureur.
Mais, grâce à l'oraison, j'ai connu mon erreur.
Il n'est qu'amour. Il a sur son parfait Calvaire
Tant souffert qu'il n'a plus besoin d'être sévère;
Sa seule Passion racheta tout le Mal.
Comme par un nouveau sacrement baptismal,
Une onction profonde et que je sentais tienne
Christ! en nos unions m'a refaite chrétienne.
Par tes bonheurs d'absoudre et ta joie à chérir,
J'ai su la cruauté stérile de punir.
Et que ceux dont le cœur, sans borne et sans paresse,
Console, aide à subir, guérit, sauve, caresse
Et veut, s'étant toujours offert, s'oftrir demain.