‹ Saintes au XVIe siècle [microform]Chapitre 4 sur 5 · MÉMOIRE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE

LL- A LA SOCIÉTÉ ARCHÉOLOGIQUE DE SAINTES, DANS SA SÉANCE Dlî iO FÉVRIER 1843

On a cru jusqu'à présent que, pendant son séjour à Saintes, Bernard Palissy demeura dans le faubourg des Roches, sur la rive gauche de la Charente.

En l'absence de documents écrits et de toute trace matérielle de l'ateher du célèbre potier, cette opinion pouvait se soutenir.

Il était en effet raisonnable de supposer que Palissy avait choisi le voisinage d'une eau pure et abondante. Ensuite, les faïenceries actuelles des Roches, dont l'existence est in~ contestableraent très-ancienne, pouvaient bien, quoique ne donnant plus que des produits fort dégénérés, avoir continué l'humble étabhssement de celui qui, plus tard, perfectionna l'art de fabriquer les émaux. Enfin, le quai qui conduit de la place Belair au faubourg des Roches a été appelé quai Palissy, N'est-ce pas parce que le souvenir des travaux de

Bernard s'est transmis d'âge en âge, et la tradition de lieu n'a-t-elle pas dicté elle-même cette commémoration du génie longtemps malheureux et ignoré ?

Sans doute cette opinion avait de la vraisemblance ; mais aujourd'hui il n'est plus permis, ce me semble, d'y persévérer.

Au mois de mars 1576, un sieur de Launay rédigeait la «^^iipplique suivante :

u A nos Seigneurs les Maire et Eschevins de la ville de « XaiiilL^, liastien de Launay vous remonstre que par cy- <( devnîit vous auriez donné et arrenté audict de Launay (( une place et tour sise près la maison de maistre Bernard « Pallicis, pour le prix et somme de cinq soubz de rente que « ledict suppliant a toujours payé despuis ledict arrente- (( ment jusques à présent à la recepte de ladicte Maison « Commune, fors despuis quelque tems en ça qu'il auroit « cessé de payer ladicte rente, au moyen de ce que ledict (( maistre Bernard a occupé ladicte place et tour pour Cesten-

(( due de son œuvre comme ung chaiscung scayt et ce-

« pendant, et devant laquelle occupation par ledict maistre (( Bernard faicte comme dict est, Monseigneur le Séneschal, (( par provision et jusqu'à ce que ledict œuvre fust enlevé (( de ladicte ville et lieu occupé, auroit baillé à icelui sup- (( phant une aultre tour appelée vulgairement la tour du « Bourreau pour l'exercice et vacation de l'art dudict sup- <( pliant, laquelle tour il auroit ce néanmoings faict racous- (( trer à ses propres couslz et despens, d'aultant que durant « les troubles elle estoit tombée en ruyne et d'aultant qu'à « présent ladicte œuvre dudict maistre Bernard est para-

a chevée et que ladicte place demeurera inutile et de

(( la quelle aulcung n'en payroyt rente ; ce considéré, il vous

« plaise de vos grâces et que le revenu de ladicte ville ne « soict diminué, continuer ledict suppliant à payer ladicte « rente, et ce faisant le restablir dans ladicte tour et « place 6^. »

Ce précieux document établit clairement deux choses : la première, que la maison de Palissy était sise près d'une tour primitivement arrentée à de Launay; la seconde, que cette tour était devenue l'atelier de l'artiste, ou, pour me servir des termes de la supplique, qu'il l'avait occupée pour Vestendue de son œuvre.

Or, la tour'dont il s'agit ne pouvait être que l'une de celles comprises dans l'enceinte murale de la ville ; car il n'existait ailleurs aucune autre construction de ce genre, et la maison de Palissy devait être elle-même très-près des remparts, soit en dedans, soit en dehors; car ce ne fut sans doute qu'à raison de cette proximité de la tour et de la commodité otlerte à ses travaux que le modeste ouvrier en terre en obtint la concession des magistrats de la cité.

Si donc l'atelier de Palissy était dans une des tours des remparts, si sa maison était près de cette tour, ils ne pouvaient pas être dans le faubourg des Roches bâti alors, comme aujourd'hui, à une distance éloignée des fortifications de la ville.

Mais vers quelle partie de ces fortifications doit-on les chercher ?

Les murs de Saintes étaient flanqués de plus de vingt

68 Le dernier cahier du Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français renferme ce document avec son commentaire signé J. L. Le commentaire est un abrégé du travail de M. Dangibaud et les initiales sont celles de M. l'abbé Lacurie. (Avril et mai 1863 )

tours disposées sur une ligne quasi-circulaire, presque à égale distance entre elles, et faisant corps avec ces murs. L*une de ces tours avoisinant le terrain où est maintenant la place Belair ne justifierait-elle pas, du moins, la dénomination donnée au quai Palissy? Non.

Le 31 décembre 1575, M. de la Chapelle, lieutenant pour le Roi au pays de Sainton^çe, ré.i^lait par une ordonnance le service pour la garde de la ville entre les habitants et les soldats de la garnison. Après avoir indiqué les postes confiés à la surveillance des bourgeois, il continuait ainsi :

« Les trois capitaines des soldats pouseront leurs gardes « tous les soirs, savoir est : ung à la porte Esguière qui « estcndra les sentinelles et les mettra depuis la tour de « l'EspingoUe jusqu'à la tour qui est entre le corps de garde « et la bresche, appelée la tour de maislre Bernard.

« L'autre corps de garde sera près la porte du Pont, qui « mettra ses sentinelles àla bresche et à la porte du Chapitre.

« Et le tiers corps de garde sera à la porte Évesquo, qui « se fera pareifiement par lesdits soldats qui mettront sen- « tinelle à la tour du Cordier et à la Marsaude »>

J'admets comme hors de contestation que /a tourdemaistre Bernard^ mentionnée dans l'ordonnance de M. de la Chapelle, est bien la même que celle dont parle la supplique de de Launay. Cette ordonnance est aussi une nouvelle preuve que cette tour était attenante aux remparts de la ville; autrement, le lieutenant du Roi ne l'aurait pas indiquée comme devant recevoir une sentinelle. D'ailleurs, ces expressions : la tour qui est entre le corps de garde et la bresche y lèvent toute incertitude sur ce sujet.

Mais où était donc la tour entre ces deux points ?

Je remarque d'abord que M. de la Chapelle embrasse dans le premier paragraphe de son ordonnance tout l'espace compris entre la porte Esguière et celle du Pont, c'estàvdire tout celui que nous parcourons aujourd'hui, quand, partis du lieu où fut la première de ces portes, nous parvenons, en descendant le Cours royal, à l'extrémité occidentale du vieux pont, où s'élevait la seconde. C'est donc dans cet espace et près de la brèche que je dois chercher la tour de Pahssy.

Maintenant où placerai-je la brèche ?

Quand, au mois d'août 1570, René de Pontivy vint assiéger Saintes défendue par Jean de Beaufort, marquis de Canillac et comte d'Alais, le chef des Calvinistes attaqua d'abord la tour du Bourreau, située à l'entrée du pont, du côté de la ville ; elle fut promptement démantelée par le canon. Scipion Vergano, habile ingénieur, fit dresser ensuite une batterie contre la partie du rempart démasquée par la ruine de la tour, et la première décharge de l'artillerie y pratiqua une ouverture d'environ quatre-vingts pas.

C'est de cette brèche que parlent tous les monuments de l'époque. Il en est question dans un grand nombre de délibérations du Corps de Ville, et il n'est jamais parlé que d'une seule brèche. Il ne pouvait pas en effet y en avoir d'autre ; car lors de ce siège de 1570, qui, sans l'édit de pacification publié peu de jours après, aurait peut-être soustrait pour longtemps la capitale de la Saintonge au pouvoir catholique, la ville ne fut attaquée que du côté du du pont. Et si, antérieurement, elle tomba quatre fois aux mains des parties contraires, ce fut toujours par surprise ou par trahison et presque sans coup férir.

Je ne crains donc pas d'affirmer que cette brèche était

aussi celle désignée par M. de la Chapelle cinq années seulement après la capitulation de Saintes, alors que les malheurs du temps et la misère publique n'avaient pas permis anx bourgeois de relever la partie de leurs remparts croulée sous le canon des Calvinistes.

Si donc ces remparts furent battus vis-à-vis la tour démantelée du Bourreau, la brèche devait être en face ou presque en face de l'entrée occidentale du pont, défendue par cette tour, et il convient de la placer à l'endroit où s'élèvent aujourd'hui les maisons Coindreau; et comme la tour de Bernard était />m de la brèche, elle ne pouvait pas non plus être très-éloignée du pont.

Il me reste à faire une dernière remarque.

D'après l'ordonnance de M. de la Chapelle, la tour de maître Bernard était entre le corps de garde et la brèche ; en d'autres termes, elle était, de toutes les tours, la plus rapprochée de l'ouverture faite aux remparts par le canon de 1570.

Or, si j'examine le plan de la ville telle qu'elle existait en 1560 ^9, je vois que l'enceinte murale suivait une ligne droite depuis la porte Aiguière jusqu'à l'endroit où est actuellement la maison Bonnain. Là, tournant brusquement à angle droit, elle continuait sa direction vers la porte du pont. J'observe ensuite qu'entre cet angle, marqué sur le plan par une grosse tour dans laquelle était probablement le corps de garde dont il est parlé, et la brèche, ou, pour me faire mieux comprendre de ceux qui n'ont pas vu le

69 C'est l'estampe si curieuse de la Topographie de Braun : elle porte le n° <7 du

5» livre : VRBIVM PRAECIPVAaVM MVNDI THEATRVM «VINTVM. AVCTORE GEORGIO BRAV.MO Al.RlPPINATE.

plan, entre les maisons Bonnain, d'une part, et Coindreau, de l'autre, il n'y avait qu'une seule tour bâtie à peu près vers le miheu de cet espace, environ à l'endroit où s'élève de nos jours le café de la Couronne, et j'en conclus que cette tour était celle de Palissy. J'ajoute que la maison du potier devait être vers le même heu, puisque, suivant la supplique de de Launay, elle était sise près de la tour.

J'ai pensé. Messieurs, que vous ne rechercheriez pas sans intérêt avec moi les heux témoins des veilles, des travaux et (pourquoi faut-il le dire aussi!) de la misère de Pahssy. Si la ville de Saintes ne fut pas le berceau de cet homme célèbre, elle fut longtemps du moins sa patrie adoptive. Pendant près de vingt ans il donna à nos pères l'exemple de la persévérance dans les nobles entreprises, de la force d'âme dans l'adversité. Pourquoi une déplorable intolérance, source fatale de dissensions plus déplorables encore, le força-t-elle à chercher ailleurs la protection due à son génie? Son art aurait peut-être créé dans notre belle Saintonge une de ces industries vivaces et fécondes qui, bravant les révolutions du temps et des hommes, enrichissent et honorent un pays pendant une longue suite de siècles. Au contraire, à notre terre qu'entre toutes il avait choisie, il ne reste de lui pas même un tombeau 7^'; à peine un vague souvenir du grand et courageux

"0 Ce n'est pas le tombeau de Palissy, fiction de rêveur ! qui manque à la ville de Saintes ; c'est sa statue. Demandons-la à quelque grand artiste de notre époque. Elle aurait surtout inspiré David d'Angers; elle en inspirerait d'autres. La figure longue et impassible de Palissy, d'après sa figuline, telle que l'a comprise le crayon de Deveria, offre le type le plus parfait de la résignation. .. Impavidum ferient ruinae. . . Le jour que Palissy modela son visage, il semble s'être rappelé toutes les infortunes de sa vie, toutes les déceptions de ses labeurs, dont il nous a laissé un si admirable tableau.

artiste ! . . . Rendons du moins à ce souvenir sa vérité, et qu'une inscription trompeuse n'égare plus celui qui, dans se? pieuses pensées, cherche encore parfois les lieux qu'habita Falissy.

TA COT B DE .Tï STICK m 158^

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