LE SIECLE DES PERES
s'était voilé de ténèbres, s'éclaira soudain : le soleil resplendit, la création tressaillit d'une joie inconnue, et les oiseaux chantèrent dans la lumière de << ce jour que le Seigneur avait fait ». L'Église militante, l'Église persécutée, l'Église crucifiée a aussi, dans l'histoire, de ces lendemains radieux : ce sont les grands siècles chrétiens. Le lendemain de sa lutte contre le paganisme, c'est le iv^ siècle; le lendemain de sa lutte contre la barbarie, c'est le XIII- siècle: le lendemain de sa lutte contre le protestantisme, c'est le xvii' siècle. « Ne saviezvous pas, demandait le Seigneur à ses disciples, le soir même de ce jour de sa résurrection, ne saviez-vous pas qu'il fallait que le Christ souftrit pour entrer dans sa gloire? » Telle est, Messieurs, la genèse de toutes les choses chrétiennes, qu'il s'agisse des sociétés aussi bien que des âmes; et volontiers, dirions-nous, empruntant l'image d'un docteur anglais, que ces rares sommets auxquels la main de Dieu porte parfois l'humanité sont « des chaînes de montagnes formées par les soulèvements souterrains de la douleur ».
Kn vous disant. Messieurs, que le siècle des Pères fut le lendemain et la revanche divine des siècles du martyre, je n'entends pas que ce fut toutefois le règne sans nuage du Christ sur la terre comme au ciel. Après le paganisme, sévit l'arianisme: après l'arianisme, et en même temps que lui, ce fut rhellénisme hypocrite de Julien. Athanase reprend trois fois le chemin de l'exil ; Hilaire de Poitiers est déporté en Orient: Ambroise est assiégé dans
SALNT GUliGUiUb: DE .NAZIANZl.
Sa propre Basilique; Grégoire est rejeté de soa siège de Constantinople ; Clirysostome expie sa courageuse liberté par un exil où il laisse ses os. Puis vienneut les Barbares : la patrie envahie, les frontières violées, les temples profanés, les cités en cendres, les familles en deuil, les légions prisonnières.
Ah ! ces désastres nationaux nous en rappellent dautresque nous n'avons que trop connus. Mais ce que je prie Dieu de nous épargner, à nous, c'est la désespérance, dans le sentiment découragé que ces maux sont peut-être sans remède, et que cet ébranlement est le commencement de la fin.
Les Pères du iv' siècle eurent-ils ce pressenti- ULcnt de l'avenir pour l'antique Empire romain? Il le semble parfois. Mais cette ruine menaçante de la chose publique, ils la retarderont, en sontenant le poids de l'édifice qui penche : et dans ce laborieux effort, ils gran lissent encore. Mais, si leur âme est forte, cette àme est triste. Comment ne le serait-elle point? Ambroise. le grand romain, s'écrie < que la vie lui est à charge, et qu'il aime mieux mourir ». Augustin, son disciple, assiégé par les Vandales, expire dans Hippone qu'il ne peut plus défendre. Jérôme, à Bethléem, recueille les fugitifs de la grande Babylone bnilée par Alaric: et il commente dune voix étouffée par les pleurs, les prophéties trop littéralement accomplies de la vision de Pathmos. A Rome, le cœur de saint Damase, Pontife universel, est comme le confluent où viennent se verser de tous les points
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du glol)e ces torrents d'amertume. Il les porte dans une àme plus Grande que ses maux. Et cest lui, le STand Pape, que nous voyons marcher à la tête de ce chœur de docteurs, de saints, de confesseurs, j'allais dire de martyrs, portant cette croix que Jésus a prophétisée à Pierre, et du haut de laquelle aujourd hni encore, Pierre, toujours attaché, n'a pas cessé d'attirer tout à lui.
C'était chez tous semhlahlement l'attraction de la sainteté et de la charité, enfantant un nouveau monde dans la douleur. Ilsensonthien lesauteurs. Les iv^ et v*' siècles ne portent pas dans l'histoire, comme d'autres âges illustres, le nom d'un prince qui les remplit de sa grandeur, fût-ce un saint Louis, un Louis XIV ou un Napoléon. On ne les a appelés ni le siècle de Constantin, ni le siècle de Théodose. C'est le siècle des Pères de V Église; de l'Église qu'ils ont illuminée de leur doctrine et ser^âe de leur parole : de TÉg lise qu'ils ont imprégnée de leurs vertus, enflammée de leur charité, vivifiée de leur grâce. Ainsi la tête dans la lumière et le cœur dans l'amour, ils sont apparus à leur .siècle comme des astres bienfaisants et éclatants qui se levaient sur ses ombres et ses tempêtes, pour une saison meilleure, et le renouvellement de la face de la terre.
Dans cette riche galerie des Pères de l'Église, la physionomie de saint Grégoire de Xazianze se
;8 SAINT (.REC.nlHE DE NAZIANZE.
détache en relief, par sa pure et attirante originalité. Nous avons pris, Messieurs, sa vie et ses écrits pour sujet de notre cours, pendant cette année académique, non seulement parce que poète et théologien il nous semblait prédestiné à former la transition entre la Faculté des let'res dont nous jouissons aujourd'hui et la Faculté de théologie que nous aurons demain : mais surtout parce que, grand par le cœur autant que par linteliigence, il s'est présenté à nous comme une exemplaire parfait de l'humanité supérieure chrétienne.
L'histoire voit apparaître, de distance en distance, de ces heureux génies qui, réunissant les dons en apparence les plus incompatibles, pétris, à dose inégale il est vrai, de raison et de sentiment, de philosophie et de poésie, de pensée et d'amour, ayant des pieds par où ils s'appuient fortement sur le sol, et des ailes par lesquelles ils s'élèvent naturellement aux cieux. Natures exquises, harmonieuses, j'allais dire musicales, dont toutes les facultés vibrent en parfait accord : leur génération, qui fait remonter ses ancêtres classiques jusqu'à Platon et Virgile, après avoir produit, dans le christianisme, des âmes telles que saint Augustin et saint Bernard, a trouvé parmi nous, je devrais dire parliculièrement chez vous, jeunes diocésains de Cambrai, son type le plus populaire dans l'immortel Fénelon !
C'est un rare assemblage que celui qui chez Grégoire, est fait d'un théologien qui est un poète, d'un ascète qui est un apôtre, d'un orateur qui est
THEOLOGIEN ET POÈTE. iO
un solitaire, de riiomme du désert qui sera le pontife aimé de la capitale de l'Empire; toutes les facultés, toutes les activité^) convergentes au service du Verbe, fils de Dieu et à la défense de la foi de Nicée.
Nous étudierons celte Ame, Messieurs : ce sera beaucoup une étude d'âme que ce cours. Nous entrerons dans cette intelligence sublime : elle est tout éclairée du triple rayon de la Trinité sainte, à laquelle Le Théoloriien a consacré ses chants, ses lèvres, sa plume, comme sa vie. Nous nous laisserons charmer, éblouir par Téclat de cette imagination qui reflète les beautés du monde invisible, celui de Dieu, celui des âmes, de préférence à celles d'un monde dont la face passe. Grégoire est le poète de lame.
Nous entrerons dans son cœur, c'est le cœur d'une vierge. Il en a la pureté, il en a la tendresse. Un de ses poèmes raconte comment la Virginité Ta visité dans son berceau, et comment c'est elle qui l'a emporté jusque dans la lumière de la Trinité sainte : « Bienheureux les cœurs purs parce qu'ils verront Dieul -
Dans ce vaste cœur, tous les amours procèdent de ce premier amour. La patrie, la famille, Tamitié sur fout y ont des élans, des délicatesses, des générosités, et y trouvent des accents, qui sont bien ce qui, dans la langue des hommes, est ce qui a davantage la puissance de nous émouvoir et de nous conquérir. Il a un vieux père, une vénérable mère, dont il eût désiré de n'être jamais se-