SON MARTYRE
qui ï^e font égorger » ? Voiln ce i[ue dit la toi.
Puis c'est respérance qui parle : • Puisque rien ne vaut sur la terre, et que tu es fait pour le Ciel, si tu en prenais le chemin le plus prompt, le plus beau, le plus divin? Si tu l'emportais d'assaut, au lieu d'en faire le siège lent, périlleux, incertain ^ Si tu courais à la couronne, au lieu de l'attendre lentement, amèrement : et si pour cela tu donnais ta vie à Celui qui a promis de la rendre à qui la lui aurait sacritiée? • Voilà ce que dit l'espérance.
Enfin, c'est la charité qui dit. et plus haut encore : « Puisque le Dieu de ton cœur est le Dieu de la croix: puisqu'il t'a aimé jusqu'à cet excès de souffrir et de mourir pour toi, si tu mourais pour lui? Si tu trouvais quelque part un prétoire, des juges, des bourreaux, un gibet, une lance pour te percer le cœur, afin que ton sang devienne une libation à Celui qui t'a donné tout le sang de son cœur, est-ce qu'alors ce ne serait pas en vérité que tu pourrais affirmer que tu l'aimes > Voilà ce que dit la charité. Et ces trois voix s' unissant forment ensemble un accord d'une puissance qui ravit ces âmes, les soulève, les pousse à cet héroïsme do souffrances, qui sans doute, est pour eux le plus grand de tous les biens, puisqu'elles vont le chercher même par delà les mers, et jusqu'au bout du monde!
Ces voix. Jean-Gabriel Perboyre les entendit de bonne heure. Il n'était encore qu'un jeune écolier de rhétorique lorsque, traduisant déjà l'idéal qui commençait à luire devant lui, il prit poui
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thème d'éloquence : La croix est le plus beau des monuments! > Et, montrant ses désirs : « Ah ! qu'elle est belle, cette croix, plantée au milieu des terres infidèles et arrosée du sang des apôtres de Jésus-Christ! » Il ne la perdra plus de vue : c'est son autel qu'il salue; il y montera un jour.
L'oblation sainte a commencé. S'il entre dans l'apostolique Congréi:ation de la Mission, c'est bien pour qu'elle lui ouvre les Missions Etrangères, lesquelles lui seront la porte du martyre. Et lorsqu'il prononce ses serments religieux, au jour de la fête des innocentes victimes de la fureur d'HérodC;, il espère bien que le présage de ce jour ne sera pas trompeur. C'est à quoi le prépare la sainteté de cette vie, telle qu'on vous Fa décrite; car la victime sera pure.
Cette oblation restait secrète; elle se faisait comme en confidence, à voix ))asse. Elle éclata un jour. Jean-Gabriel avait un frère, deux fois frère pour lui, du même sang que lui, de la même Religion ou Congrégation que lui ; frère aussi en amour de Dieu et du procliain, car il venait de partir pour les missions de la Chine, lorsqu'on apprit qu'il avait succombé dans la traversée. Lui aussi avait rêvé la couronne du martyre ; la couronne lui échappait, mais il la léguait à son frère. Celui-ci la réclame : c'est un bien de famille. Écoutez-le, il écrit : « Mon cher Louis s'est élancé à travers les mers, cherchant la mort des martyrs. Il n'a rencontré que celle dun apùtre. Que ne suis-
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je trouvé digne d'aller prendre sa place: Que ne puis-je aller expier mes péchés par le martyre, après lequel soupirait son âme innocente ! » Puis cette parole plaintive : Hélas! voilà que j'ai déjà plus de trente ans, qui se sont écoulés comme un songe; et je n'ai pas encore appris à vivre! Quand apprendrai-je à mourir? •■ H veut qu'on se hâte; car, s'il faut que la victime soit pure, il faut que la victime soit jeune; Jean-Gabriel estimerait indigne de n'offrir à Dieu que des restes.
Sa résolution est prise, et il en parle clairement. Il en parle à sa famille, à son père, à sa mère, à son oncle prêtre, mais discrètement encore : il ne faut pas leur mettre d'avance le glaive dans le cœur. Mais, d'autre part, il ne faut pas non plus que leur tendresse s'illusionne. « Vous êtes de santé trop faible pour partir! lui objecte un des siens; vous succomberez en route comme votre frère Louis. — J'espère être plus heureux que lui, et arriver au terme. — Mais, quel terme? En Chine ce peut être le martyre? — Tant mieux! c'est là ce que je souhaite. »
Il en parle aux novices dont il est chargé, à Paris. Là se gardent, en lieu d'honneur, les vêtements ensanglantés qu'a portés un des fils de la famille de saint Vincent de Paul, le Vénérable Clet, martyrisé en Chine dix ans auparavant. Pour Jean- Gabriel, ce martyr est un précurseur et un modèle. Il conduit ses jeunes disciples auprès de ces tro-
phées du sai nt vainqueur , il étale sous leurs yeux les instruments de son supplice : « Voici l'habit qu'il
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portait; voici la corde qui l'étrangla. Quel boaheur pour nous si nous pouvions avoir le même sort! » Il leur fait toucher, il leur fait compter, il leur fait baiser les taches de sang empreintes et semées sur ces rehques, comme des rubis sur un manteau royal. Ce sang a une voix, il lui crie : Viens, viens à nous I ■ Cette salle des martyrs, c'est une école ; et la le(:on qu'il y entend, c'est l'ordre de les suivre. Un jour se penchant vers un de ses jeunes disciples : ■ Priez pour que ma santé me permette d'aller en Chine, afin d'y prêcher Jésus-Christ comme ce digne père, et d'y mourir comme lui!>
Il en parle avec les ardeurs de saint Paul, lesquelles il transporte dans chacune de ses lettres : ' Nous gémissons dans notre désir d'être revêtus de la gloire, et de quitter ce corps pour venir en la présence de Dieu. » — Et ces autres de lApôtre : « Mon attente ne sera pas trompée. J'ai la confiance que Jksus-Christ sera glorifié dans mon corps, soit par la vie, soit par la mort, car Jksus-Christ est ma vie, et la mort m'est un gain : Mihi rirerc Christ us est, et mrjri twnim. »
Il en parle à ses supérieurs de Saint-Lazare, de qui la sagesse et la paternité opposent longtemps des objections et des délais à son départ. Mais lui ne se rend pas : <' Je suis trop faible! dites-vous: mais j'ai vu des navires en apparence bien fragiles, et qui ont fait cependant plusieurs fois le tour du monde, pour les pauvres petits intérêts de cette vie. Et je ne me risquerais pas pour les inté-
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rêts de l'éternité î... >> Mais non, pendant trois ans il lui faudra « supporter les délais du Seigneur Vj et. comme lui, soupirer après le sacrifice dans une angoisse mortelle : Coarclor usquedum perfUiatitr!
Enfin le Seigneur parla, Marie intervint, les médecins capitulèrent et le grand signal fut donné : Partez donc, Jean-Gabriel, partez, allez et mourez ! Quittez le sein de Jéscs, où vous reposiez si doucement, pour gravir avec lui la montée du Calvaire. Ce n'est plus l'heure de l'oblation, cest celle de la consommation ! Il y a bien là au village, dans le midi de la France, sous un toit de laboureurs, un père, une mère, à peine guéris de la blessure que leur a laissée la mort de votre frère; mais ils sont chrétiens eux aussi, et leur fils les consolera d'une manière digne d'eux : « Cher père et chère mère, si là-bas j'avais quelque chose à souffrir, ce serait chose à désirer et non à craindre !» Il y a bien aussi sa famille spirituelle, la Congrégation de Saint-Lazare, et cette maison de Paris qu'il a longtemps embaumée du parfum de sa grâce. Elle s'est réunie pour recevoir >es adieux; les vieillards mêmes se sont traînés pour baiser les pieds de « l'évangéliste de la paix» 11 embrasse la communauté qui ne doit plus le revoir. Détrompez- vous, ù bienheureux Martyr: elle vous reverra, vous lui reviendrez un jour dans un triomphe à la fois funèbre et glorieux: et vous lui rapporterez votre sang répandu, vos ossements brisés pour l'amour de Jéscs-Christ :
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Elle les enchâssera dans la soie et dans l'or; elle baisera vos reliques, vos vêtements ensanglantés, comme vous faisiez baiseï- ceux de vos saints devanciers. Un jour, elle les transportera en grande pompe sur les autels, et elle en enverra des parcelles qu'on se disputera dans toui l'univers chrétien. Surtout vous lui rapporterez, plus que vos reliques : votre àme. Elle passera dans l'àme de vos novices d'hier, et elle les consumera de la sainte envie de vous suivre. Vous leur aviez montré à Paris comment on prépare son martyre : achevez la leçon, et montrez-nous maintenant comme on l'embrasse. C'est cette consommation dont il me reste, chrétiens, à jvous présenter le tableau.
Ce que fut eu Chine Tapostolat de Jean-Gabriel Perboyre. j'ai déjà eu loccasion et l'honneur de l'expliquer dans un autre discours et dans une autre ville, en des fêtes semblables. Or, il n'y avait que quatre ans que notre Bienheureux arrosait de ses sueurs ce champ d'épines, lorsque Dieu lui demanda de le féconder de son sang.
C'était en 1839. On évoqua contre les chrétiens de vieilles lois édictées au siècle précédent. La Chine elle aussi, parait-il, possède cette ressource malhonnête de tirer de vieilles armes rouillées de ses arsenaux législatifs, pour les tourner en temps