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utile, contre l'Église et la liberté. L'n jour de diuianche, 15 septembre, le missionnaire venait de dire la Messe dans une chrétienté du Hou-Pé, lorsque les soldats surviennent, dévastent et pillent la chapelle, se mettent à la poursuite du prêtre, qui venait de se réfugier dans une forêt de bambous. La forêt est cernée; Jean-Gabriel est prisonnier : un Judas avait livré, trahi, pour trente onces d'argent, le secret de sa retraite : c'est le premier trait de la ressemblance de sa Passion avec celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
'( Mon âme est collée à Jésis-Curist », avait déclaré le saint prêtre. Elle le fut dans la mort aussi bien que dans la vie. Comme Jésus-Christ, il défend aux satellites qui l'emmènent de porter la main sur ses disciples. Comme Jésus-Christ, il défend à ses catéchistes de tirer le glaive pour sa défense. Comme Jésus-Christ, il va connaître l'apostasie des uns et l'abandon des autres; il va connaître les soufflets, les crachats, le manteau de dérision, en attendant la croix. Le Seigneur l'avait prédit : <( Le disciple ne sera pas mieux traité que le maître. »
L'interrogatoire des confesseurs de la foi est curieux, tant on y retrouve là-bas les raisonnements que nous servent ici la philosophie des sophistes et la politique des persécuteurs.
C'est d'abord le scepticisme bourgeois, lequel ne peut concevoir qu'un homme soit venu de si loin dans l'unique dessein d'apporter à d'autres hommes
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cette chose quelconque qu'on appelle la vérité. Quid est veritas? — ■ Mais, demande le mandarin à son prisonnier, puisque cette religion est acceptée dans votre pays, pourquoi vous être dérangé pour rapporter dans le notre? » Gela dépasse la conception de ce mandarin : cela n'en dépasset-il pas d'autres ailleurs?
Puis c'est le césarisme, avec la raison d'Etat : N'avons-nous pas ici notre grande, notre noble religion, la religion du Céleste Empire? Elle nous suffit, sans qu'il soit ni nécessaire ni permis d'en prêcher une autre. - C'est la religion de l'État- Dieu : ne serait-elle pas devenue la nôtre?
Puis vient le bas utilitarisme, qui demande : « Mais quel avantage espériez-vous donc en venant ici? » Le génie de la Chine est essentiellement positif : les juges insistent sur ce point. Hélas! n'est-ce pas aussi le point capital ailleurs?
Enfin, c'est le matérialisme, c'est le sensualisme, cest lépicurisme qui. entendant parler du paradis et de l'enfer, y font crûment cette réponse : (c Être riche, heureux, honoré, voilà le paradis: être pauvre, malheureux, méprisé comme vous Vêtes, voilà lenfer. - En vérité, chrétiens, mandarins de Chine et philosophes de France, auxquels des deux donner le prix?
Je ne rapporterai pas les calomnies ignobles ou les calomnies absurdes que ce magistrat, ce lettré ne dédaigne pas de jeter à la face de ce chaste et charitable apôtre. . . D'autre part, les esprits forts delà n'ont-ils pas imaginé, accrédité, que les mis.sion-
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iiairos ont pour pratique d'arracher les yeux aux malades? Coranie on accrédite chez nous T-opinion (jue nous les crevons aux enfants et aux fidèles quand nous les ouvrons à la lumière de i'Évanerile.
Debout devant ses juges, les mains liées, le front levé, le confesseur de la foi faisait à toutes les questions insidieuses ou injurieuses des réponses tranquilles. Ce qui l'avait conduit en Chine, c'était le besoin de faire connaître, aimer et servir Jésus- Christ. Le profit quïl en espérait, c'était de sauver les âmes pour la vie éternelle : le plaisir qu'il y trouvait, c'était de voir son Dieu glorifié et béni: et le devoir qu'il en avait était celui qui l'obligeait à prêcher l'Évangile à toute créature, Docete omnes ijentes, la Chine non exceptée. Quant aux calomnies et aux outrages, dès qu'ils tournaient à l'absurdité, ou à la lubricité, le confesseur de la foi ne leur opposait que le silence : Jésus autem lacebat.
Aussi bien d'autres étaient là qui répondaient pour lui. Ce fut une réponse, en effet, et ce dut être aussi un émouvaût spectacle que la comparution de ce chrétien indigène, nommé Stanislas, qui, lui-même prisonnier, passant devant le prêtre de son Dieu, s'incline et lui demande humblement l'absolution. Stanislas venait de faire à pied plub de cent lieues, attaché à la même chaîne qu'un pau^Te aveugle chrétien dont il était le soutien et le guide; et maintenant épuisé, meurtri, brisé d» coups, le saint captif se tramait pour demander * cet autre prisonnier comme lui de l'ahsoudre un»^
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dernière fois. Puis il rentre dans sa prison, où trois jours après il expire.
Ce fut une autre réponse, ce fut un autre beau spectacle que la comparution de cette vierge, Anna Kao, qui elle aussi a refusé de renier son Christ. (( Tranchez-moi la tète, vous le pouvez, mais abjurer, jamais! » Puis elle s'en va bientôt expirer dans l'exil. Ah! tout à l'heure les juges demandaient à Jean-Gabriel ce quïl était venu faire dans leur Empire : il était venu former des hommes comme cet homme, des femmes comme cette femme. S'il y en avait beaucoup de telles le long des grands fleuves de l'Empire, ce serait bien véritablement alors le Céleste Empire, car ce serait l'image du Royaume des Cieux.
On attendait .Îean-Gabriel à un acte décisif. Il faut forcer l'Européen à apostasier d'une manière éclatante, en lui faisant fouler aux pieds le crucifix posé à terre devant lui. C'est une question de vie ou de mort : " Si tu ne le fais pas, tu mourras. — Je ne le ferai pas, je mourrai! » telle fut sa première réponse. Il en fit une seconde plus éloquente encore. Soulevant le crucifix, il y colla ses lèvres, l'arrosant de ses larmes et bientôt de son sang. 0 Jésus !, vous avez reçu les baisers de millions de lèvres frémissantes de douleur, de repentir, d'actions de grâces, d'amour porté jusqu'à l'extase : avez-vous jamais reçu un plus ardent hommage .'
On le flagelle, il tombe sous les coups de rotin, on le relève tout tremblant. Mais il faut s'amuser maintenant, il faut une parade à ces juges : on
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demandera à ce prêtre de revêtir eu public les vêtements sacerdotaux étalés là comme pièces de conviction. Le prêtre réfléchit: il obéit. Est-ce ([ue la vêture des insignes du divin sacrifice ne convient pas à cette heure et à son oblation de son corps et de son sang? Il les revêt donc dans ce prétoire devenu soudain pour lui un sanctuaire, il les revêt là pour la dernière fois. Et ({uand il apparaît ainsi, debout comme <i l'autel, offrant secrètement à Dieu le sang qui coule de ses plaies, on entend courir autour des sièges de ce tribunal étonné cette parole ironique, étrange : «- Il est le Dieu vivant ! » Non, il n'est pas notre Dieu, mais il en est la vivante représentation : Sacerdos aller Chris tus.
Ce fut plus de vingt Ibis qu'à divers intervalles le confesseur de la foi comparut devant ses juges et porta ainsi témoignage. Je ne vous ai dit encore que le témoignage de la parole, mais celui de son héroïque patience, qui le racontera?
Dans les épitres sublimes qu'il adressait aux Églises de l'Asie-Mineure. saint Ignace d'Antioche désigne sous le nom de léopards les gardes dont la férocité préludait à celle des bètes de l'amphithéâtre. Et toutefois je ne sache pas que les Actes des martyrs du monde romain accusent des atrocités aussi effroyables que celles de ce drame chinois. A chaque interrogatoire on accable le prisonnier d'une grêle de coups de rotin. Ce sont dix coups, quarante coups, cent coups, une fois deux cents coups que lui assènent ces barbares.
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par les ordres et sous les yeux du justicier du Fils du ciel.
A chaque audience, le génie de l'enfer invente de nouvelles tortures; mais chaque fois aussi on a le spectacle de quelque chose de plus étonnant que la cruauté des bourreaux : c'est la magnanimité indomptable de la victime. Le corps est aux mains des soldats, l'àme est à Dieu, toute à Diku. On le fait tenir à genoux sur des chaînes de fer et des tessons de vase brisé: il s'agenouille et il prie. On le suspend à une poutre par les pouces des mains : il prête ses mains, il prie. On charge ses deux bras étendus d'une lourde pièce de bois pour qu'il la soutienne immobile : il la supporte, il prie. On le tire par sa chevelure, on lui arrache les cheveux : il souffre, il prie toujours. On lui étire les jambes avec des poids de fer : il se tait, il souffre, il prie. On le soulève par des poulies {ui le laissent lourdement tomber disloqué, brisé : il se laisse broyer, il prie. On le pend à un gibet, où il est donné eu spectacle depuis neuf heures du matin jusqu'au soir : il pense à Jésus en croix, il prie. On veut rompre le charme de ses prétendus maléfices en lui faisant ])oire, chose horrible! un verre de sang de chien : il pense à .Iksus- CiiRisr abreuvé de fiel, il boit. Le vice-roi luimême, bondissant de son siège, se précipite sur lui et s'arme contre la victime d'un bâton de bambou : .Jean-Gabriel pense à Jésus le divin flagellé du prétoire de Pilate. La victime avait dit : « Je suis chrétien, je m'en fais gloire; voici
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ma tète, tranchez-la, et vous me rendrez heureux. — Non, lui dit le magistrat, je te ferai mourir lentement, par de longues et extrômos soull'rances. » Ne croit-on pas assister à un festin de cannibales? Je me lasse, mes Frères, à vous décrire ces raffinements de cruauté. Mais il faut pourtant bien que nous sachions à quoi nous en tenir sur les mœurs et les lois de cet Extrême Orient que certains aujourdhui n'ont pas honte d'olTrir on exemplo à notre civilisation.
Après le tribunal, la prison. C <'st un autre et plus affreux supplice que celui-là : le supplice moral. Je ne parle pas des chaînes, des entraves, de la cangue, de la faim, de la maladie, de la putréfaction et de l'infection : j'aurais peur d'offenser votre délicatesse. Et qu'il faut que l'âme soit forte pour se tenir dans les hauteurs de l'union à Diei parmi de telles horreurs! Mais la société des pires scélérats du pays, mais le contact de leurs mœurs, de leurs habitudes, de leurs entretiens, de leurs blasphèmes I... C'était lenler ; et cependant Jean- Gabriel avait trouvé le secret de le changer en paradis, en y vivant avec Jésus, que l'on trouve partout, vmi à lui, pensant à lui, soutirant pour lui : Et esse cum Jesu dulcis paradisus.
Cela dura quatre mois. Le martyr avait vaincu, il ne lui restait plus qu'à recevoir la couronne. Comme son divin Modèle, il n'était plus qu'une plaie de la tète aux pieds. 11 n'avait plus forme humaine, ses pieds tombaient putréfiés par le
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contact de lliumide fumier de sa prison ; il n'avait plus la force ni de se mouvoir ni de parler. Il fallait bien en finir avec cet obstiné : on le condamna à être pendu et étranglé.
Cependant il fallut encore attendre plus de sept moisjusqu'àce que l'Empereur ratifiât la sentence. Ce furent des mois d'agonie; mais ce furent aussi des mois d'édification, d'apostolat et de charité parmi ces misérables, que tant de vertus avaient enfin touchés de compassion et d'admiration à la fois. Maintenant, comme le bon larron, ils se recommandaient à celui qui allait demain entrer en possession du royaume des Ci eux î
Le 11 septembre iS'tO, il se mit en marche vers réchafaud. Ce fut une marche triomphale. On eût dit que le Seigneur lui avait rendu ses forces miraculeusement : ses pieds avaient retrouvé le mouvement, ses blessures venaient de se refermer, ses traits avaient retrouvé leur native beauté : le Maître l'avait paré pour cette pompe suprême. Ce fut au son des cymbales qu'on le conduisit sur la place, entre une foule de païens qui, cette fois, ne savaient plus que le plaindre et l'admirer. Il s'agenouilla, il pria. On l'attacha au gibet : 6 Dieu! ce gibet était en forme de croix. « 0 hona crux, diu desiderata, sollicite amata, sine intermissione quœsita, et tandem ciipienti animo prœparala, accipe me, et redde me Magistro meol » On l'éleva un peu au-dessus de terre ; on lui passa au cou la corde qui devait l'étreindre, mais on eut soin de lui faire lentement savourer le sup-