SAINT LOUIS DE GONZAGLE
ce temps, si, au milieu du cliemin de votre ardente jeunesse et au sein m» 'me de votre fiera liberté, Jésus-Christ vous dit le mot éternel qui fait les ap«')tres : « Viens et suis-moi 1 ^> comprenez que Thonneur qui vous est fait est grand, courbez la tête sous le poids d'une gloire trop sainte: et acceptez, en tremblant mais en aimant, cette couronne du sacerdoce qui a ses épines, comme celle du Christ, mais qui n'ensanglante le front de l'homme que pour le service des hommes et pour l'amour de Dieu ! »
Louis de Gonzague rêvait de l'héroïque apostolat des Glissions étrangères ; mais est-ce que In France n'est pas devenue de nos jours un pays de missions: et faut-il sortir de chez nous pour se rencontrer en face de l'inhdélité? Louis de Gonzague sacrifia sa jeunesse et gagna finalement la mort au service des pestiférés : et, aujourd'hui, ici, est-ce qu'iln y a pas. tout autour de vous, bien des blessures à panser, bien des misères à guérir, misères de l'âme, misères du corps qui appellent votre main de bons Samaritains?
Puissiez-vous faire ainsi, puissiez- vous le faire longtemps! Mais si Dieu daignait vous prendre, et même vous prendre jeunes au sein de tels travaux, je ne saurais vous plaindre; car. à défaut dune grande œuvre, vous auriez un grand sacrifice à offrir. Et c'est avec confiance que, vous aussi, vous pourriez chanter votre Te iJeiim, et dire : « Je vais au Ciel ! « Louis de (ionzague vous y reconnaîtrait et recevrait comme frère. Ainsi-soit-il.
LA DKC0LVEKT1-: DE I/AMEUIoLE
Discours prêché en la Basilique de N.-D. de la Treille
le 20 octobre 1892, en la célébration du 4- centenaire
de la Découverte de l'Amérique.
Messielrs.
Il y a donc quatre cents ans. que, le 12 octobre 1V92, l'Amérique était découverte par un grand envoyé de Dieu. Les deux moitiés du globe, inconnues Tune à l'autre depuis des siècles sans nombre, se donnaient enfin la main par la main de cet homme; et l'humanité, ainsi agrandie par lui et remphssant désormais toute l'étendue de ce nom, inaugurait ces destinées nouvelles qui de plus en plus font des deux mondes une seule et vaste famille.
Je vous l'avoue, clirétiens, je ne connais rien de plus grand ni de plus étonnant que cela dans l'histoire du monde. Par quel mystère cet autre
260 CIIIUSTOPIIE COLOMB.
continent a-t-il vie si longtemps dérobé à nos yeux? A quel dessein Dieu Ta-t-il fait un jour surgir de ces mers ignorées? Et pourquoi à ce jour et à cette heure de l'histoire?
Et puis quel a été pour cette œuvre l'homme de sa droite, et le révélateur hardi qui le premier s'en alla percer et déchirer le voile qui séparait en deux le temple de la création?
Enfin quelles conséquences cette découverte devait-elle avoir pour les siècles à venir, principalement en ce qui regarde le divin règne de Celui à qui « le Père a donné les nations en héritage? »
C'est ce que je voudrais pouvoir vous faire entendre ce soir. Et il est bien que ce soit ici, dans une église, dans une chaire chrétienne; car s'il est peu d'événements où l'audace du génie de l'homme s'affirme plus manifeste, il n'en est pas non plus où la sagesse de Dieu se fasse mieux reconnaître. 11 n'en est pas non plus où l'Église catholique soit plus en cause qu'en celui-là. On parle beaucoup de la philosophie de l'histoire, Messieurs, c'est de la théologie de l'histoire que je désirerais faire ici, en vous montrant successivement quel a été \e plan divin de cette œuvre, Voiivrier (\ç^ celte œuvre, enfin Vourrage lui-même, à l'heure qu'il est présentement '.
0 vous, hommes de nos cotes, dont les pères ont si souvent interrogé, du haut de leurs dunes.
I. Celle Iroisièine partie, trop considérable, n'a pu trouver place ici.
LA UECULVEIITE DE L AMEIUQUE. 2i;i
les horizons sans bornes qui ne leur renvoyaient alors aucun nom; vous qui maintenant, derrière ces barrières enfin tombées, ou devenues transparentes, avez placé tant de sollicitudes, et d'intérêts d'aifaires, et tant d'afi'ections de famille peut-être, ne voulez- vous pas vous associer au Te Deum d'action de grâces que chantent à l'unisson l'Église et la Patrie, et que se renvoient aujourd'hui, comme le flux et reflux: de leur reconnaissance, les deux rivages de TAtlantique?
Considérez d'abord, Messieurs, le plan de la Providence dans le choix qu'elle fit des temps et des lieux pour ce merveilleux ouvrage. L'Éternel « a la science des temps », nous disent et redisent les Livres saints. C'est sa main qui appelle et fait surgir les événements humains dans l'ordre et à l'heure déterminés par la prescience divine, et pour des fins qui ne sont d'abord connues que de lui seul. C'est ensuite seulement que son dessein éclate aux yeux dans une harmonieuse opportunité, qui fera l'admiration de la postérité, en attendant le ravissement que nous en donnera la vision céleste dans la lumière de gloire.
C'était donc, Messieurs, en 1^92. Luther venait de naitre. Déjà, dans l'Église, de sourds craquements faisaient présager des déchirements prochains. Quelques années encore, et c'était le tiers
de l'Kurope qui allait briser le lien de 1" unité catliolicjue, au cri prestigieux de : Réformel Héforme I Quelques années encore ; et voici que TAllemagne, la Suisse, l'Angleterre, la Suède, les Pays-Bas, se séparant de Rome, auront violemment rompu avec la vérité, sous prétexte de liberté. C'est par millions et millions que l'Église romaine aura vu ses enfants s'arracher de son sein, pour s'égarer et se perdre loin des « sources du Sauveur ». Et cela pour combien de siècles I 0 Jésus! 0 Jésus, lorsque avant de mourir, vous recommandiez à vos apôtres assemblés l'unité du troupeau qu'il leur fallait grouper sous la houlette de l'unique Pasteur, au sein de l'unique bercail, comment consolerez-vous l'Église de cette rupture; et. pour refaire sa catholicité, Pasteur universel, que lui ménagez-vous? L'ancien monde lui échappe ; pour réparer ses pertes en avezvous un autre?
C'est alors que Dieu fit un signe. Un homme s'était préparé, un homme avait étudié, un homme avait prié, un homme avait souffert. C'était un voyant, Dieu en fît son apôtre. Il lui montra là-bas, dans l'immense inconnu, des terres que sa Providence tenait en réserve depuis des siècles, et dans ces terres des âmes. L'heure était venue pour elles du lever de la vérité dans leur ciel, tandis que, dans le nôtre, elle allait traverser une des plus graves éclipses qu'ait connues son histoire.
0 Christophe, ô porte-Christ, comme le géant de la légende dont tu as reçu le nom, lésus
est venu à toi dans une nuit de tempête. Il t'a demandé de le prendre sur tes fortes épaules, et de lui faire passer le torrent débordé qui nous entraine aux abiraes. Prends-le donc, et t'en va bravant les flots courroucés, le transj)orter, comme il te le commande, sur cet autre rivage. Il ïen coûtera, la charge est lourde ; mais le fardeau est divin : tu portes le Sauveur du monde !
Ce que fit Christophe Colomb, vous ne tarderez pas à le voir. Ce que je veux vous dire d'abord, c'est que le jour où il eut débarqué Jésus-Christ sur ce nouveau rivage, une grande espérance fut permise, une grande consolation fut ménagée à l'Église.
Le champ ouvert à l'apostolat catholique se trouvait doublé de moitié. Le Pape en fit le partage dans une Bulle d'unlangage plein de magniUcence: Domini est terra et plenitudo ejus! Les desseins de Dieu se révèlent; son plan se réalise. Luther viendra hélas! ce larron ravisseur duquel il est écrit : fur non venit nisi ut furetur, et mactet et perdat. L'Eglise est déchirée en deux. D'un cùté tombent les nations apostates de l'ancienne Europe. Mais, de l'autre côté, depuis Colomb et par lui. Dieu pour la consoler et rétablir ses afiPaires, a fait surgir l'Amérique, la jeune Église de l'avenir.
Cependant, autre question : pourquoi l'honneur de cette découverte et celui de cette conquête, échurent-ils à l'Espagne ? En nom peut répondre à tout : C'était l'Espagne du Cid. Derrière son rem-
part inexpugnable des Pyrénées, aux avant-postes des combats de la chrétienté contre l'Islamisme, il était une nation qui, depuis sept cents ans, avait plus qu'aucune autre excellemment mérité de Dieu, de son Christ et de sa mère. Les croisades, chez elle, n'avaient pas été une épisode de son histoire : c'avait été le poème de toute son existence. Elle avait porté la croix sur tous les champs de bataille : Tolôsa de Las Navas, Tarifa, Alarcos, oii elle avait versé à flots son sang pour sa religion, animée ou consolée par l'apparition de ses saints et de ses anges combattant en armes dans ses rangs I Elle avait le droit de s'appeler la nation catholique : elle l'était, dans «a foi, dans ses lois, dans son culte, dans ses arts, et elle élevait à la mère de Dieu ou à ses saints ces cathédrales de Burgos, de Séville, de Compostelle, dont chaque pierre est une prière et chante le Credo.
Maintenant Théroïque campagne de sept siècles touchait à son terme glorieux. Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon avaient planté obstinément leur campement à Santa-Fè, au pied des tours de Grenade, qui n'avait plus qu'à se rendre au Christ vainqueur. N'était-ce pas l'heure et le lieu pour ce peuple, ce soldat de la sainte foi, de recevoir le prix de son héroïque défense? C'est là en effet et alors, c'est au pied même de Grenade, au lendemain du jour où Grenade venait d'abattre le croissant etd'arborer la croix, que Christophe Colomb vint offrir aux princes victorieux d'aller prendre possession pour l'Espagne de nouvelles terres desquelles l'in-
tuition lui était donnée et qui seraient Ja solde, la récompense de Dieu à sa nation fidèle. Elle était magnifique comme il convient à Dieu. L'Espagne avait rendu un royaume à Jésus-Christ, Jésiis-ChHst l'en payerait en lui donnant un monde.
Tel est l'ensemble de faits que j ai osé nommer tout à l'heure le plan divin. Je ne sais si je me trompe, et ne voudrais pas prêter un si grand nom à ce qui ne serait que l'illusion de ma propre pensée et l'enchantement de mon cœur. iMais j'avoue que cette entrevue dû Conseil divin et de l'action providentielle, en si grandioses événements est une des choses qui transportent mon âme d'admiration, de reconnaissance et de confiance.
Dieu n'est pas moins admirable dans le choix de l'ouvrier. J'ai hâte de vous le faire voir.
Lorsque récemment, le Souverain Pontife Léon XIII, glorieusement régnant, adressait au monde entier une Lettre mémorable, le conviant à rendre grâces à Dieu pour le quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique, il appelait Christophe Colomb un a homme incomparable », et je le comprends bien. Tous les genres de grandeurs se réunissent sur cette tête, trois fois sacrée par le génie, la sainteté et le malheur.
Arrêtons-nous, Messieurs, devant cette grande figure, pour y saluer donc premièrement le génie.
mais le génie illuminé et inspiré par la foi; et pour y relever en même temps la force qui est son caractère : la force pour vouloir, la force pour agir, la force pour souffrir. Aussi bien Colomb n'est pas seulement un génie, il est encore un héros... N'y reconnaitrons-nous pas aussi bientôt un apùtre, et finalement un martyr?
Un de nos écrivains parlant des intuitions transcendantes des esprits supérieurs les a nommés " la partie divine du génie ». Cette seconde vue, si jamais un génie la posséda, ce fut bien assurément l'homme dont le regard, perçant les horizons de « la mer ténébreuse » ainsi qu'on nommait rAtlantique. voyait se lever ces terres nouvelles dont son doigt marquait la place, encore insoupçonnée. Non, je me trompe, Messieurs. 11 ne faut pas l'oublier : il y avait bien longtemps que dans l'Église on en avait le soupçon; les hommes d'étude dans les cloîtres avaient préparé les voies aux hommes d'action sur les mers^. iMais quelles lueurs indécises encore et tremblantes que celleslà! Le génie de Colomb, lui, n'hésite pas. ne doute pas. Ce que les autres ont conjecturé, il l'affirme; ce qu'ils soupronnent, il le voit : c'est là I Et comme il a la seconde vue du génie, il en a aussi Fassu-
1. LeVénéra}>le Bcde au vin su;cle, le prêtre Honorius dAutiin au xii% P.oger Bacon au \ni% avaient pressenti lexislence d'un autre hémisph<.'re. Ils y voyaient une conséquence nécessaire de la sphéricité du filoi)e. II n<^ faut pas omettre notre Cardinal Pierre d Ailly, évêqup de Cambrai, dont l'ouvrage intitulé l'Image du monde habitable, lu, relu, annoté par Colomb, devint dans ses rnain^ roir.in • son fil conducteur.
rance, et avec lassurance l'opiniâtreté et le courage : la force.
La force pour vouLjir. Ce qu'il veut c'est que premièrement une nation catholique entre dans ses vues, s y associe, les adopte, et lui donne le mandat et les moyens de les réaliser, en allant prendre, pour elle, possession de cet héritage divin. Ainsi voyons-nous d'abord le conquistador au travail d'une première découverte non moins laborieuse que l'autre : celle d'un État qui consente à recueil- Hr le bénéfice d'honneur et de fortune de cette expédition, en la prenant à ses charges. Que si Gênes sa patrie refuse de l'entendre il s'adressera à Venise, au Portugal, à la France, à l'Angleterre, à l'Espagne. Pendant sept ans, il s'en va ainsi, ses caries à la main, de royaume en royaume, par toutes les cours de l'Europe. Mais il est inconnu, il est pauvre, il est seul. Ce génie qui a son idée, cet apôtre qui se sent une mission. ce héros qui pour la remplir est prêt à donner sa vie, vous le représentez-vous allant ofirir à ces princes cette autre moitié du globe qu'il porte dans ses mains, pour n'en recevoir qu'incrédulité, contradiction, dédain ou pire encore? Christophe ne se rebute pas.
Maintenant, il est en Espagne. Regardez, Messieui-s! Cet étranger, ce voyageur d'Orne quarantaine d'années, un vagabond, un mendiant, qui frappe à la porte du couvent franciscain de Sainte- Marie de laHabida, à Palos, tenant parla main son jeune lils de douze ans : c'est le ,2 rand homme infatigable. Ce qu'il demande, ce qu'il mendie, ce
n'est pas seulement du pain et un abri pour son enfant et pour lui : c'est un esprit qui le comprenne, un cœur qui le console, un bras qui le soutienne.
Il le trouva, Messieurs, dans le père gardien du couvent. Ah ! chrétiens, prononçons avec reconnaissance le nom de .luan Perez, devenu désormais son père, son ami, son appui! C'est un sage et un saint que ce grand religieux : comment n'eiitil pas compris l'homme de foi et de génie? En vénération dans toute la Castille, il était particulièrement en crédit auprès de la Reine Isabelle, et c'est par lui, par ce moine, que lui est présenté l'hôte de son couvent, et que l'œuvre de la découverte de l'Amérique commence à descendre de la sphère des spéculations sur le terrain des possibilités, puis des réalités.
La grande reine qu'on a appelée « la plus noble créature humaine qui ait porté le sceptre », sourit à son entreprise, et convoque une Junte à l'effet d'examiner le projet. Là encore ce sont des hommes d'Église qui le défendent : l'Église dans la personne du nonce apostolique; l'Église dans h personne du grand Cardinal Gonzalez Mendoza^ l'Église et les moines dans les Dominicains quj mettent leur éminente doctrine au service de cetti cause patriotique et de l'homme qui la représente, Isabelle est conquise enfin par tant de conviction,] d'énergie et de constance. Elle donnera des navires desquels Colomb aura le commandement elle lui assure le gouvernement des terres qu'il découvrira. Et c'est pour aller là-bas en prendra
possession, comme de droit, qu'il monte sur les trois esquifs au nom de la reine. Que dis-je... Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
En somme le souverain Roi dont il est le mandataire et l'envoyé, c'est le Christ : « Il a plu, dit-il, à Notre-Seigneur de m'ouvrir l'entendement sur la possibilité de naviguer d'Europe vers les Indes nouvelles. » A l'audience des souverains de Caslille et d'Aragon, Colomb s'est présenté comme le légat de Dieu, « pour faire service à Notre-Seigneur, et répandre son saint nom parmi tant de peuples qui peut-être ignorent le Messie ». Là donc où les autres voient des terres à conquérir , lui voit des âmes à sauver, c'est un missionnaire. Là où d'autres se disputent déjà l'or qu'on en pourra tirer, lui y voit déjà la rançon future du Saint-Sépulcre : c'est un croisé.
En somme, Messieurs, c|u'est-ce donc que Christophe Colomb? Un de ces grands amants de Jésus- Christ, que leur passion pour lui, que leur confiance en lui, rendent capables de tout pour son nom et sa gloire. Un de ces grands enthousiastes de Jésus-Christ comme ceux du moyen âge, tel ce François d'Assise, dont Colomb est le tertiaire, partout sur terre et sur mer, fidèle à son observance. Sa méditation de chaque jour est celle de l'Évangile de saint Jean, qui lui fait contempler et adorer le Verbe par qui furent créés les mondes; mais le Verbe fait chair et habitant parmi nous. Tout à l'heure, c'est lui, c'est Jésus-Christ dans son corps adorable, qu'il est allé recevoir avant de
lever l'ancre. C'est son image sacrée qu ii a fait peindre sur la grande voile ; et la croix se dresse sur la mâture de chacune des trois caravelles, interrogeant le ciel et montrant le chemin.
Il est parti. Mais là encore sur les mers ignorées, pleines d'épouvantes, d'autres luttes l'attendent, luttes contre les révoltes des éléments et les révoltes des hommes. Il marche quand même, il voit. Son génie est sa lumière, et sa foi est sa force. Or une nuit, voici qu'un feu intermittent passe et repasse à l'horizon, comme un signal d'appel. Quel main l'a allumé, et quel est ce rivage ? " Terre! Terre! » C'est l'Amérique. L'équipage de Colomb tombe à genoux devant son chef pleurant dadmiration et de reconnaissance: son génie a triomphé!
Non, c'est le Christ qui triomphera. C'est la croix qu'il fait planter sur le rivage où il vient de prendre terre. C'est le Te Dejim qu'il entonne à genoux, à l'apparition de cette terre nouvelle qu'il baise à î^enoux trois fois. C'est le nom de San Salvador qu'il donne à cette Ile, sa première conquête qu'il arrose de ses larmes. On l'entendit alors prononcer à haute voix une solennelle et sublime prière à l'Éternel qui « venait de permettre que, par son humble serviteur, son nom sacré fût connu dans cette autre partie du monde! » Vexilla Begis prodeuiit, chantaient ces voix enflammées ; et le nom de Jésus-Christ, Roi des rois, retentissait pour la première fois dans ces forêts du Nouveau-Monde, qui ne devaient plus loublier.
Que manquait-il à la grandeur, à la sainteté de cet homme que son génie et sa foi avaient porté si haut? Il lui manquait la souttrance. Colomb fut malheureux. Malheureux, il devait l'être. Sa stature intellectuelle et morale dépassait trop la taille moyenne de l'humanité pour ne pas susciter renxie. Il avait l'ait trop de bien pour ne pas connaître l'ingratitude et les ingrats.
Qu'il est beau dans son infortune, cet homme, et qu'il est grand ! Après un accueil triomphal fait par le peuple et les princes au sublime révélateur du globe, bientôt tous se tournent contre lui. I.e Vice-roi de ces Ues et de ce continent, reconnus dans quatre voyages, ne sera plus demain qu'un heureux aventurier. Dépouillé de ses biens et déchu de ses droits, outragé, calomnié, il ne manquait plus à la grande victime que d'être encore frappé au cœur par la mort de cette grande et pieuse Isabelle de Castille, son dernier soutien et son dernier espoir. Est-ce assez? Un jour, un jour viendra où le Révélateur du globe sera ramené chargé de chaînes dans cette Espagne, qu'il aportée si haut parmi les nations. Quel spectacle! Le Ciel même s'en émeut d'attendrissement. Et il faut que .lésus-Christ vienne lui-même, une nuit, le consoler, le soutenir comme un frère, dans une vision que (olomb a racontée lui-même! C'est ineôable!
On vit Colomb traîner sa vie comme un mendiant vulgaire, d'auberge en auberge, sur les grands chemins d'Espagne, n'ayant plus d'autres amis que ces Frères Franciscains auxquels il fut
272 CFIRISTOPHE COLOMlî.
linalement demander un tombeau. Lu jour on apprit que lancien vice-roi des Indes Occidentales, le grand amiral de l'Océan, dont personne ne parlait plus, venait d'expirer obscurément et saintement dans une auberge de Valladolid, revêtu à sa dernière heure de Thabit de l'Ordre de Saint-François. De tous ses trésors du Nouveau- Monde, il emportait pour tout bien les chaînes qu'il voulut qu'on mit dans son cercueil, les chaînes dont l'avait chargé l'ingratitude des hommes et dont l'avait honoré l'amour de Jésus- Christ. Le repos ne fut pas même assuré à ses cendres transférées jusqu'à six fois sur l'un et l'autre Continent. Et, comme si l'ingratitude n'avait pas eu assez de sa vie pour s'acharner contre sa gloire, elle le poursuivit jusqu'au delà du tombeau : le nom d'un étranger allait usurper l'honneur de nommer l'Amérique 1
Tout lui était donc dérobé en ce monde. Mais tout, j'espère, lui a été rendu abondamment dans l'autre. Le monde d'aujourd'hui, je le sais, vient de lui décerner, sur la terre et les mers, des honneurs grandioses qui ont mis en fête toutes les stations maritimes de l'Atlantique, de Gênes à New-York et de Palos à Chicago I L'Église, elle non plus, n'a pas voulu demeurer en dette de reconnaissance envers le grand hérault des commandements de son Dieu ! La Lettre encyclique de notre père Léon XIII a été un beau cantique consacré à sa gloire. Est-ce tout? Et la couronne des bienheureux et des saints que l'Église ro-
maine réserve à ses apôtres, ne descendra-t-elle pas quelque jour, sur cette tête chargée de tant de travaux et mérites, de tant de souffrances et de tant de vertus?
Ses mérites : Christophe Colomb n'a-t-il pas droit à la première part de ceux qu'ont acquis, pendant et après lui, ces missions auxquelles il avait ouvert la porte, et qui ont fait longtemps si prospères ces chrétientés qui sont encore pour l'Église une espérance, en même temps qu'une sollicitude?
La sollicitude inquiète de TÉglise, c'est celle que lui donne, à celte heure, de ce côté de l'Atlantique, rimpiété maçonnique, représentée dans le Nord seul par les trente mille loges des États? C'est plus qu'uQ nuage, c'est un cyclone qui se forme et menace de renverser l'Église catholique coupable de s'élever trop haut , trop vite et de prendre trop de place. Qui lui résistera? Que lui opposerons-nous? Christophe Colomb nous l'apprendra.
C'était en décembre 1502. Le grand amiral était dans les eaux de Panama, entre les deux i\.mériques, où il cherchait un passage d'un océan à l'autre. Une effroyable trombe s'élève, se dresse, tourbillonne entre la mer et le ciel, qui vont se rejoindre dans un instant pour tout rouler dans l'abime. Un cri de désespoir réveille Christophe Colomb qui gisait, presque agonisant, sur un lit de douleur. Il se ranime. Il monte sur son pont ; donne le commandement d'allumer les ciereres bénits
dans les fanaux, ceint le cordon de Saiut-Fran-
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çois, s'aruie de son épée. prend en main le livre de rÉvaneile de saint Jean, l'ouvre à la première page, et en face de la trombe muÊrissante, il entonne d'une voix sublime qui domine la tempête : (( Au commencement était le Verbe et le Verbe étadt en Dieu, et le Verbe était Dieu! » Puis, en étant venu à la parole du mystère : « Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous I » il tire son épée nue, et, face au typhon, trace contre lui une croix du tranchant de son glaive. La trombe est détournée, et le navire est sauvé.
Clirétiens. la prière, rÉvangile, la croix, la foi en Dieu fait homme : voilà le salut de l'Amérique, voilà le salut du monde en face de la trombe prête à nous engloutir.
Hue les deux mondes s'unissent donc dans le même espoir en Dieu ; qu'ils s'unissent pour procurer le règne de ce divin Roi sur la terre comme au ciel ! Et qu'ainsi s'accomplissent les paroles évangéliques du premier télégramme qui passa d'un continent à l'autre par le câble transatlantique, le 18 août 1858 : " Gloire à Dieu dans les cieiiXy et paix sur la /erre aux hommes de bonne volonté! »
LA FLANDRE MEKUMNGIENNt:
ÉVÊQUE DE THÉROUANXE
En la célébration solennelle du douzième centenaire de sa mort, dans l'église monumentale de Notre-Dame, à Saint- Oraer. le 20 octobre 1895.
Monseigneur', mes Erères,
11 y a donc douze cents ans que votre patron et fondateur a été rappelé dans le ciel. Douze cents ans, tel est votre âge. Le berceau de votre ville repose sur ce tombeau; et vous voici, mes Frères, assemblés en ce jour pour célébrer ce souvenir, remonter ]e cours des siècles jusqu'à ces origines, y retrouver une grande mémoire, y apporter votre liommage aux pieds de votre premier ancêtre, et y entendre sa leçon, celle de la fidélité à la religion de vos pères.