M- ViLLir.z, évèque d'Àrras, Boulogne et Saint-Omer
Au cours de ces douze siècles d histoire, que de choses se sont passées ! Que d'événements et que de combats, que de victoires et que de désastres autour de vos remparts, ù vieille citadelle de France î Vos annalistes l'ont écrit. Que de choses sont tombées aussi I Empires et dynasties, institutions et constitutions, quen avez-vouspasvu passer et disparaître I Par-dessus toutes ces ruines, une chose demeure, immortellement belle : l'Église est toujours là. Voici son temple, son beau temple, paré des dépouilles éloquentes de tous les âges qui ont été ses tributaires. Et dans ce temple le môme Dieu ; et près de ce Dieu sa Mère ; et autour des autels de Dieu et de sa Mère, le même peuple fidèle; et à la tète de ce peuple ses prêtres et son évèque, le successeur d'Omer, nous apportant avec l'honneur de sa présidence la bénédiction de ce Christ u qui est d'hier, qui est d'aujourd'hui et de tous les siècles, à jamais ».
Allons, mes Frères, partons ensemble et remontons le cours de ces siècles écoulés. Ne le voulezvous pas? De vous raconter en détail la vie de votre fondateur dont seules les grandes lignes ont survécu, je désespère de le pouvoir faire dans ce discours. Et d'ailleurs on vous l'a redite tant de fois que vous la savez mieux que moi. Mais si, par ce grand exemple, je vous montrais aujourd'hui comment c'est l'Église qui fait les cités et les peuples; et comment ensuite et conséquemment, c'est elle seule qui peut encore Ips maintenir ou les refaire, voudriez-vous m'entendre sur ce grave
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sujet? 11 y aura là, ce me semble, une utile matière d'instruction et d'édilication. Que Marie, reine de ce lieu, m'accorde donc sa bénédiction, et vous, vos attentions. Écoutez, mes Frères, écoutez, c'est votre histoire que je dis, c'est votre gloire que je chante.
Lorsque Dieu prédestine un homme de sa droite à être le premier de quelque chose dans son Église, il le fait passer d'ordinaire par trois phases successives: une phase àe préparation, une phase à'action, une phase (\^immolalion, .Je les retrouve toutes trois dans la vie de l'homme de Dieu que nous vénérons en ce jour.
Nous sommes au vif siècle, sous les Mérovingiens. Quels sont donc, mes Frères, ces deux voyageurs que vous voyez s'avancer à travers les montagnes de la Suisse et des Vosges, et qui, des bords charmants et grandioses du lac de Constance, remontent vers les âpres régions de notre Jura? C'est un père et un fils. Le fils sera votre grand apùtre et rédempteur; et son père a été sa première conquête à la vie monastique, qu'ils vont embrasser ensemble. Ensemble ils s'entretiennent de Dieu dans le voyage, et aussi d'une sainte femme qui est retournée à Dieu : c'est l'épouse, c'est la mère chrétienne qu'ils ont perdue. Ensemble ils s'entretiennent, dans l'allégresse de leur cœur, d'une retraite bénie où ils vont, au pied des Vosges, passer leurs
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jours inséparables en la présence de ce Dieu.
Cette retraite cherchée, ils l'ont trouvée, c'est Luxeuil, la métropole monastique de l'Austrasie et de la Bourgogne d'alors. C'était là. que cinquante ans environ auparavant, le grand Irlandais Colomban avait pétri desa rude main une race d'hommes dont il avait fait des hommes de fer comme lui. les pionniers de la colonisation en cette région sauvage, les pionniers de l'Évangile presque en tout lieu. 0 terre d'Irlande, tu fus alors pour l'Europe une pépinière d'apôtres, avant de devenir, depuis trois siècles, une terre de martyrs.
Il y avait alors, sur toute la face de la Gaule franque, de ces grandes officines de conquérants des âmes, d'où sortirent les vrais pères de la patrie française. Et qu'apprenaient-ils là? ïis^apprenaient à travailler, mes Frères, c'est la première chose. Toute cette contrée qui forma ensuite l'illustre région delà Franche-Comté, n'olirait alors, sur une longueur de soixante lieues, que des chaines^parallèles de défilés inaccessibles, entrecoupés par des forêts impénétrables, hérissées d'inmienses sapinières où les bêtes fauves avaient établi leur inabordable empire. Le travail des moines devait en faire ces cultures et ces pâturages qui descendent aujourd'hui le long des eaux rapides du Doubs, du Dessoubre et de la Loue.
En second lieu, ils apprenaient ;à «?72ff/2>r. On y étudiait les lettres humaines et divines, ces sources étemelles d'inspiration et de vie, la musique, la calligraphie et la peinture des manuscrits, tous les
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arts libéraux, tout ce qui élève la vie et qui l'embellit. On y étudiait surtout la doctrine de Dieu; et à cette étude sacrée Luxeuil apportait une passion telle qu'il fallait tenir en garde contre elle l'ardeur des jeunes disciples irlandais : Mais, répondait un de ces studieux, si je possédais la science de Dieu, je n'otienserais jamais Dieu! Si j'avais la science des anges, j'aimerais Dieu comme eux! > C'était l'excuse.
Us y apprenaient sur toutes choses à se sanctifier. Se sanctifier, mes Frères, cela consiste en trois choses : se désemplir de soi-même et se remplir de Dieu, pour ensuite donner Dieu aux hommes. Ainsi se sacrifier, se renoncer, s'humilier, se corriger, se vaincre, s'immoler, s'effacer : c'est se désemplir de soi. Puis dans cet abime d'abnégation appeler un autre abime, celui de l'amour: y mettre la prière, l'adoration, la donation totale de notre pauvre être humain à l'Être infini, di\in; y prendre la forme du Christ, ses vertus, ses puissances : c'est se remplir de Dieu. Il faisait cela, votre saint , dans cette vie de sacrifice dont le premier acte avait été l'abandon de sa patrie, et dont le dernier fut quelque temps après la mort toute sainte de son père. Il faisait cela, votre saint, dans cette vie d'oraison et de contemplation di\ine qui, à Luxeuil, avait créé cette Laus perennis ainsi qu'on l'appelait, et qui consistait à ne jamais interrompre les louanges du Seigneur sur leurs lèvres monastiques. Il faisait cela dans la parfaite transfusion de l'àme de Jésus-Christ dans son âme. pour en
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faire, à son exemple, une àme de force et de douceur, de charité, de chasteté et de paix. Mes Frères, si Luxeuil est le cénacle d'où sortit votre apôtre, vous êtes les fils de ce travail d'abnégation de luimême et d'assimilation à la divinité. Cette sève généreuse de la vie monastique, vous en cueillerez le fruit.
■ Aussi bien quand une âme s'est ainsi, dans une double opération intérieure, vidée d'abord d'ellemême et toute remplie de Dieu, il lui reste le devoir de s'extérioriser, en se déversant sur le monde. Il faut qu'elle déborde, quelle répande la plénitude divine qui est en elle : cette grâce, cette charité, cette ardeur, cette flamme, cette vie qui ne lui est pas donnée pour elle seule, mais pour d'autres.
Après la préparation, c'était l'action désormais, l'action de l'apostolat. Un saint évêque d'alors, le vénéral)le Achar, lui aussi un enfant de Luxeuil, évêque de Tournai et de Noyon, demanda Audemar, — votre Omer, — pour pasteur des peuples de la Morinie.
On raconte qu'à l'annonce de cette mission redoutée, votre père futur frissonna avant de se jeter dans la bataille. Qui ne le comprendrait? Mais il y avait des voix lointaines qui lui disaient : venez! C'était la voix de vos pères, la voix de leur misère, de leurs infirmités, de leurs péchés, de leur captivité, dans Terreur et le mal : « Venez à nous, guérissez-nous, éclairez-nous, sauveznous! » C'était aussi la voix de Dieu, de Dieu qui venait d'armer son bras, sa tête et son cœur, son
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bras par le travail, sa tête par la doctrine, et son cœur par l'amour. C'était tout cela qu'il lui commandait de vous apporter. Omer obéit à Dieu, il partit.
La ville de laquelle Omer devenait évoque était la ville de Thérouanne, îe peuple auquel il était envoyé était celui des Morins. Votre nom, Messieurs, se trouve à la première page de l'histoire de France. C'est ici, à Cambrai, à Tournai, jusqu'à Soissons, que régnaient les premiers princes francs, les aïeux et les frères de Clovis et de tous les rois à la longue chevelure. C'est d'ici qu'ils partirent à la conquête des Gaules, ces rudes nomades germains, emportant sur leurs lourds chariots attelés de bœufs, leurs femmes, leurs enfants, leur patrie et leurs dieux. Ces hommes « du bout des terres », comme Virgile les appelait, extremi hominum Morini, César avait pu les vaincre, mais non les dompter. Ce que n'avait pas pu la force, la religion l'avait tenté par des missionnaires plus anciens, Athalbert, Antimond, dont le nom seul nous est connu. Mais le flot de la barbarie avait ensuite recouvert et noyé ces premières semences. Et quand au vu' siècle Omer vous fut donné, tout était à refaire. Le sol inculte, les âmes en ruine, l'Évangile profané, et les mœurs perdues : c'est le tableau qu'on en fait. Là où nous sommes assemblés, il n'y avait qu'un marais, au pied d'une pe-
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tit<' colline, sorte de nid de pirates où venaient s'abriter les écumeurs de l'Océan chars-és de dépouilles et de rapines.
Or d'où vient que quelques années après, là même, une ville s'élève, les marais sont desséchés, les cours deau endigués, les rives cultivées, les mœurs respectées, la famille honorée, et que votre cité prend place dans l'histoire du pays, non seulement comme un boulevard militaire, mais aussi comme un boulevard moral et religieux de la France? D'où vient cela? Gela vient de ce qu'un homme de Dieu a passé là. Le lieu sauvage où il vous trouvait s'appelait alors Sithiu : c'est le nom du temps de sa barbarie ; ce même lieu s'appellera bientôt après Saint-Omer. c'est le nom de sa civilisation, comme celui de son civilisateur. Cet homme a transformé tout, et ce nom seul explique ces métamorphoses.
Mais comment s'y prit-il. mes Frères? Une cité, comme toute société régulière, se compose de trois éléments essentiels : il y a le pouvoir civil, le pouvoir religieux et le peuple. C'est à régulariser chez vous ces trois puissances par le christianisme que son zèle s'emploie.
Le pouvoir était ici un pouvoir désordonné, tyrannique, en même temps qu'idolàtrique. Le maître de ce lieu et des lieux d'alentour s'appelait Adroald, nous rapporte l'histoire. Adroald était un pirate enrichi. Des cotes du Boulonnais qu'il surveillait et sur lesquelles campaient ses recrues de forbans, il donnait la chasse sur mer aux marchands
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flamands OU saxons; ou bien il faisait allumer des feux perfides sur les récifs pour y attirer leurs embarcations qui s'y brisaient et laissaient leurs riches épaves à cet oiseau de proie. Il y avait bien au-dessus de lui le pouvoir royal ; mais le pouvoir royal des derniers Mérovingiens, Je pouvoir des rois fainéants, vous savez ce qu'il était; et le faible Clovis. H n'aurait pas même eu Fidée de se mesurer avec ce leude opulent : il y avait du reste trop de profit à être bien avec lui, afin de partager ensemble.
La force ne l'eut pas dompté, mais la grâce le dompta. C'était la règle de nos premiers apôtres de frapper droit à la tête de cette barbarie, d'aller aux princes, aux rois, aux seigneurs et chefs de ces bandes farouches, et de prendre par les cornes ces taureaux sauv^ages qu'ils plaçaient sous le joug. Le nouvel évêque de Thérouanne s'en fut à Adroald. Il lui montra ses mains rouges d'un sang humain qui appelait vengeance. Il lui montra un Maître plus haut, plus grand, et plus puissant que lui. Adroald courba la tête, comme Clovis avait fait la sienne; et lui aussi brûla ce qu'il avait adoré et adora ce qu'il avait brûlé.
Orner respecta son sceptre et lui laissa son épée, mais à la condition que cette épée ne serait tirée désormais qu'au service de la seule justice. Orner lui laissa ses richesses ; mais en lui recommandant les intérêts de la charité. Le seigneur de Sithiu en consacra une large part aux pauvres et à l'église. Les pauvres eurent désormais des champs à cultiver, et Dieu une modeste église que les siècles
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allaient transformer en la monumentale cathédrale où nous sommes assemblés.
Ainsi le pouvoir devint-il régulier et équitable, honnête et bienfaisant, en devenant chrétien. Ainsi vit-on, d'âge en âge, les petits tyrans de partout doter l'Eglise de ces biens qui en réalité devenaient ceux des malheureux. Ainsi se sont perpétués en haut lieu la charité, le travail, l'ordre, les bonnes mœurs et la paix sociale; jusqu'à ce que vînt le jour où tout serait oublié, méconnu par l'ingratitude des hommes et la violence des révolutions; et qu'une nouvelle barbarie n'aurait pas assez de mains pour la déprédation, pour la démolition et pour l'écrasement.
Après l'épée, la charrue. C'est une vérité banale que les moines ont défriché l'Europe, les terres comme les âmes. La barbarie en passant par là avait fait le désert. Partout le sol cultivable, abandonné faute de mains, était usurpé, envahi par des broussailles et d'épais halliers hérissés de ronces et d'épines, ou par d'impénétrables marais formés par les stagnations des livières ou des fleuves qui n'avaient plus de digues. Chez vous, parait-il, ici, le marais était roi; et votre rivière s'endormait languissante et fangeuse sur des fonds de tourbières où s'engloutissaient betes et gens assez risqués pour s'y aventurer, et où trouvaient leur repaire d'innombrables fauves dont la férocité ne se faisait peur ni d'aucuns engins ni d'aucunes armes. Tel était, est-il décrit, le domaine de Sithiu.