‹ Salariat et SalairesChapitre 18 sur 111 · I. Op. vit · texte numérisé non relu

I. Op. vit

campagnes comme dans les villes, à peu près doublé depuis soixante à quatre-vingts ans ; nous le constaterons dans un autre chapitre. Et pourtant on ne peut pas dire que leur productivité soit devenue plus grande. Au contraire, ils ont aujourd'hui en général plus de liberté qu'autrefois ; dans une ville comme Paris, ils sont dispensés d'un certain nombre de travaux, n'ayant plus à monter l'eau, aidés quelquefois pour le charbon et les provisions par un monte-charge et faisant une partie de leurs commandes par téléphone ; ils ont des fourneaux à la houille ou au gaz qui leur donnent moins de peine que les anciens fourneaux ; ils ont plus rarement à faire des lampes. Grâce à ces perfectionnements, ils accomplissent leur service plus facilement et ils ne produisent pas davantage. Il faut donc chercher ailleurs que dans la productivité la raison de l'élévation de leurs gages. Nous la trouverons dans la cause B.

Nous pourrions en dire autant d'autres services, ceux, par exemple, des commissionnaires, ceux des porteurs et déchargeurs dans les gares et sur les ports. Le prix de ces services a suivi le mouvement général d'augmentation ; le service est moins pénible, mais n'est peut-être pas devenu meilleur et plus productif.

Nous pourrions citer, à un autre titre, les cochers de fiacre de Paris les jours de grand prix à Longchamp, qui, devant l'anTuence de la clientèle, oublient qu'ils sont régis par un tarif. Peut-être cependant peut-on dire qu'ils rendent un service plus grand les jours d'encombrement, puisque, si on ne les payait pas cher, il faudrait aller à pied ; c'est un cas de rareté. "

Même pour une industrie déterminée on ne peut pas dire que la productivité des ouvriers soit la mesure

universelle de leur salaire. Tel industriel possédant deux manufactures outillées de la même manière, l'une à la ville, l'autre dans une campagne éloignée, paie moins ses ouvriers dans la seconde que dans la première ; c'est même justement parce que la main-d'œuvre est à meilleur marché dans la seconde qu'il l'a choisie. Qu'on ne dise pas que c'est uniquement parce que le coût de la vie y est moindre, car nous montrerons dans un autre chapitre que, s'il est moindre, c'est en partie parce que les ouvriers ne jouissent pas d'un égal bien-être.

D'autre part, les entrepreneurs de la même profession dans la même ville paient leurs ouvriers à peu près au même taux ; et cependant, tandis que quelques-uns font fortune, la majorité végète, plusieurs se ruinent ; il y a presque autant de degrés dans la productivité des entreprises qu'il y a de patrons. Ce n'est pas une raison pour que le salaire varie d'un établissement à l'autre.

Enfin, comment calculer exactement dans un atelier la productivité industrielle de chaque salarié s'ils ne sont pas tous aux pièces ? Quelle est, dans le résultat général d'un atelier de modistes, la part de l'homme de peine qui balaie l'atelier ? Gomment même chiffrer exactement la productivité du caissier que nous avons cité comme justifiant souvent de gros appointements ? Où est la mesure précise de la productivité d'un concierge, d'un homme de peine qui fait les courses, d'un garde-barrière ?

B. — Fonds des salaires et accroissement de la richesse. — Adam Smith avait dit : « La demande de ceux qui vivent de salaire ne peut augmenter qu'à proportion de l'accroissement des fonds destinés à payer

des salaires. » Après lui d'autres économistes ont faussé cette proposition en voulant préciser la notion du fonds des salaires ; Mac Culloch, par exemple, J. Stuart Mill, Fawcett. Ce dernier l'a exprimée crûment : « Le capital circulant d'un pays constitue son fonds des salaires ; c'est pourquoi, si nous voulons calculer le taux moyen du salaire reçu en argent par chaque ouvrier, nous n'avons qu'à diviser le total de ce capital par le nombre des individus de la population ouvrière. » Son prédécesseur, J. Stuart Mill, tout en acceptant la théorie, se montrait moins absolu lorsqu'il affirmait que « le taux des salaires dépend principalement de l'offre et de la demande, autrement dit de la portion du capital circulant qui est consacrée au paiement de la main-d'œuvre et du nombre de personnes qui travaillent au prix d'un salaire ». « Si la loi ou l'opinion réussit à fixer le salaire de certains ouvriers au-dessus du taux qui résulte de la proportion entre la somme des capitaux et le nombre des ouvriers, il faut qu'ailleurs d'autres ouvriers chôment. »

Conclusion : « La hausse des salaires n'est possible que dans deux cas : augmentation des fonds à partager ou diminution de la population ouvrière partageante. Il n'y a pas d'autre sauvegarde pour les salariés que la restriction du progrès de la population. » Pourquoi Stuart Mill n'a-t-il pas ajouté : ou l'augmentation du capital qui constitue le fonds des salaires? Si Fawcett est beaucoup trop absolu en attribuant au prétendu fonds des salaires la totalité du capital circulant, lequel peut être, affecté aussi bien à l'achat de matières premières ou à l'amélioration de l'outillage, J. Stuart Mill est aussi dans l'erreur en limitant le nombre et

la rémunération des salariés à une certaine quantité de capital préexistant.

M. Laughlin, professeur à l'Université de Chicago, pense que l'abondance ou la rareté relative du capital est la véritable cause déterminante du salaire ; dans le cas où la somme des capitaux reste constante, il affirme que le salaire diminue si le nombre des ouvriers augmente, et qu'il diminue aussi pour la masse des salariés si un groupe particulier parvient à se faire donner, par un moyen quelconque, un salaire plus fort.

Sans doute, il faut un capital préexistant pour payer toutes les semaines ou toutes les quinzaines des ouvriers dont le produit ne sera achevé, vendu, payé que longtemps après. A ce titre, il y a en effet et il est nécessaire qu'il y ait un fonds des salaires. Mais l'économiste américain Francis A. Walker a opposé à la théorie du fonds nécessairement préexistant l'exemple des fermiers de la Nouvelle-Angleterre, qui ne payaient jadis leurs ouvriers qu'après la vente de leur récolte, parce qu'ils n'avaient pas d'argent auparavant, et même celui de manufacturiers qui ne réglaient avec leurs ouvriers qu'une fois l'an et qui portaient en compte intérêt et capital quand ils leur faisaient des avances. Il faut bien reconnaître que, dans ces cas, ce n'était plus sur un fonds des salaires préexistant que la rémunération des ouvriers était prélevée, mais sur le produit dont ils étaient les collaborateurs. L'auteur ajoutait que la théorie du fonds des salaires réduisait le salarié à une impuissance fatale d'améliorer par lui-même son sort, tandis que la théorie de la productivité lui donnait le droit de bénéficier des progrès de l'industrie, s'il savait faire valoir ce droit.

Le maçon dont nous avons parlé dans le premier chapitre pourrait avoir entrepris la construction sans posséder de capital, comptant ne payer ses fournisseurs et ses ouvriers qu'après avoir touché, dans un mois ou deux, un acompte du propriétaire. L'ouvrier ne serait pas moins un salarié, quoiqu'il ne dût pas toucher sa rémunération sur un fonds des salaires préexistant."

Dans la très petite industrie il arrive, en effet, fréquemment que le patron ne paie son ouvrier qu'avec l'argent qui lui rentre à la fin de la quinzaine.

Aujourd'hui encore, en France et ailleurs, les gages des domestiques de ferme ne sont réglés souvent qu'une ou deux fois l'an. Il en est de même dans certains ménages pour les bonnes. Il est vrai que ces salariés jouissent journellement de la nourriture et du logement.

Voici un chef d'établissement qui dispose d'un capital circulant de 100.000 francs. Il se proposait d'en affecter 5o.ooo à l'installation d'un nouvel outillage, mais il lui survient une commande très importante et pressée. Il remet son installation à l'année suivante et il dépense ses 100.000 francs en achat de matières et en salaires. Entre les différents emplois du capital circulant, il n'y a pas de cloisons étanches.

Une partie de San Francisco est détruite par un tremblement de terre et un incendie. Le capital disponible n'a certes pas augmenté. Cependant la demande d'ouvriers augmente tout à coup considérablement, et les salaires montent à un taux si exagéré qu'ils découragent pendant un temps les entreprises. On dira que* c'est parce que des capitaux sont venus des banques d'autres Etats, attirés par la hausse de l'intérêt. Sans doute ; mais ce fait montre que le fonds des salaires n'est pas

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en tout lieu et à toute époque une quantité invariable et, d'autre part, on n'a pas constaté, comme la théorie le suppose, que les salaires aient alors baissé dans les autres Etats par suite d'une raréfaction du fonds des salaires.

Un industriel, disposant d'un capital circulant d'un million, produit dans son année 100.000 objets qu'il vend et dont le prix, en fin d'année, reconstitue ce capital, lequel a servi à payer les matières premières et les salaires. Supposons qu'il installe un outillage qui lui permette de fabriquer les 100.000 objets en six mois et qu'il les vende à mesure qu'ils sont fabriqués. Sans que son fonds des salaires se soit accru, il pourra, dans son année, payer une somme double en salaire, comme en matières. La rapidité de la circulation produit dans un cas de ce genre — et ces cas sont très nombreux — le même effet qu'un accroissement du fonds des salaires. M. Clark a comparé avec raison le fonds des salaires à un réservoir qu'une pompe remplirait au fur cl à mesure des besoins ; la pompe c'est le travail (fui produit continuellement de la richesse.

Si le fonds des salaires était réellement une somme déterminée à chaque moment que les ouvriers eussent à se partager en totalité par portions inégales, il en résulterait que les petits salaires pourraient réclamer contre les gros qui réduisent leur part, que les ouvriers en possession du marché devraient s'opposer à l'admission de nouveaux ouvriers venant prendre une part du gâteau, que la classe ouvrière tout entière aurait intérêt à ne pas augmenter ses familles afin de ne pas se créer de concurrence, que les ouvriers ne perdraient rien à exiger une diminution des heures de travail, puisque le

fonds des salaires resterait le même, que les ouvriers pourraient flâner à leur aise dans l'atelier et produire peu sans préjudice pour leur rémunération présente, puisque celle-ci dépendrait non de leur productivité actuelle, mais d'un capital préexistant. Autant d'opinions erronées, dangereuses même et opposées au progrès, très répandues cependant dans la classe ouvrière, laquelle ne connaît pas l'économie politique, mais accepte comme articles de foi des idées qu'elle croit lui être avantageuses.

Si cette classe avait conscience des effets de la productivité, elle penserait autrement.

La théorie du fonds des salaires est étroitement liée à la question de la population ; elle s'est formée d'ailleurs dans la même période historique que le malthusianisme. Il est certain qu'une population ouvrière qui augmenterait rapidement en nombre dans un pays dont l'agriculture et l'industrie resteraient stationnaires risquerait de voir ses salaires baisser : ce serait un effet cle la loi de la concurrence. Mais il n'y a pas de raison pour que la production n'augmente pas dans la même proportion, et même dans une proportion plus forte que le nombre des travailleurs ; les Etats-Unis depuis leur indépendance et l'Allemagne depuis trente-cinq ans fournissent des témoignages irrécusables de ce double développement simultané.

Une population qui, en augmentant, devient plus dense offre de grandes facilités pour la division du travail, laquelle est propice à l'abondance et à l'économie de la production. Or, nous venons de démontrer que la productivité de l'industrie est la cause la plus efficace d'accroissement des salaires.

CAUSES DÉTERMINANTES DU TAUX DES SALAIRES 3q

D'autre part, la flânerie que des syndicats conseillent en s'autorisant peut-être inconsciemment de la théorie du fonds des salaires, outre qu'elle est un acte d'improbité (nous reviendrons sur ce point), peut être un très mauvais calcul ; car l'entrepreneur, trouvant son compte de frais de main-d'œuvre trop chargé, cherchera à le réduire en employant des machines, ou, s'il ne le peut faire, il fermera son atelier. Le capital qui payait ses ouvriers et qui n'avait pas la fixité que la théorie du fonds des salaires suppose sera dans le premier cas en partie utilisé à l'achat et au fonctionnement de ces machines et, dans le second cas, ira alimenter une autre industrie.

Il convient d'élargir le cadre et de substituer à l'expression de fonds des salaires celle d'état de richesse actuelle ou de prospérité croissante d'un pays ou d'un groupe social. Etat de richesse est une expression qui comprend non seulement le capital circulant actuellement et destiné à payer la collaboration des salariés de toute catégorie, mais la somme totale des capitaux mobiliers et des revenus de toute espèce dont dispose une population. Si cette population est riche, le travail est plus recherché et a plus de valeur que si elle est pauvre : c'est la principale raison pour laquelle les domestiques ont des gages plus élevés aujourd'hui qu'au temps passé. Ils sont plus payés à la ville qu'à la campagne ; l'augmentation est plus forte dans les grandes villes qu'ailleurs, parce que les particuliers y ont en moyenne plus de revenu et que la concurrence des demandeurs est plus vive ; ils sont plus payés dans les maisons riches que clans la petite bourgeoisie. Il est à remarquer que l'état de richesse d'un pays ou d'une classe sociale semble

ZjO SALARIAT ET SALAIRES

influer plus directement encore sur le taux des services personnels que sur celui du travail agricole ou industriel ; on peut citer à l'appui de cette opinion non seulement la domesticité, mais les professions libérales, notamment celles des médecins et des avocats en renom dont les honoraires se sont considérablement élevés depuis trois quarts de siècle.

L'état de prospérité croissante est celui d'un pays ou d'une industrie qui progresse. Adam Smith a l'ait, le premier peut-être, remarquer que c'était moins l'état de richesse que le progrès de la richesse qui poussait à la hausse des salaires. En effet, durant les périodes de croissance économique, et surtout d'accroissement de la productivité de l'agriculture et de l'industrie, le capital va d'ordinaire en augmentant; les profits des entrepreneurs augmentent aussi, et il est partant facile d'élever le taux des salaires ; on le fait même en escomptant des bénéfices futurs. Car alors les ouvriers réclament des augmentations ; parfois les patrons les offrent d'eux-mêmes afin de se procurer des collaborateurs nécessaires à un mouvement accéléré de production.

G. — Coût de la vie de la classe ouvrière. — Il est nécessaire que l'ouvrier ait de quoi vivre, nourrir sa famille et élever la jeune génération qui remplacera la sienne : triple obligation de l'ouvrier marié. L'ouvrier marié. ayant des enfants, est le type qu'il convient de prendre pour base du calcul, puisqu'il faut que les générations d'ouvriers se continuent en se renouvelant; mais il y a bien des manières de vivre, et ce qu'on appelle le « nécessaire » est loin de correspondre à une quantité fixe de moyens d'existence. Les besoins sont moins nombreux dans les pays tropicaux que dans les pays froids. Le

CAUSES DETERMINANTES DU TAUX DES SALAIRES !\l

nécessaire de l'Hindou qui vit de riz et qui n'a pour tout vêlement qu'une bande de calicot roulée autour des reins n'est pas celui du natif américain qui a l'habitude d'une nourriture substantielle, d'un « home » suffisamment confortable et dont la toilette d'été et d'hiver ne diffère guère de celle du patron. Entre les dépenses d'une fille de ferme de la Lozère et celles d'une cantatrice en renom de l'Opéra, il y a la même distance qu'entre leurs salaires.

Le nécessaire de l'ouvrier de Paris du xvme siècle différait beaucoup de celui de l'ouvrier du xxe siècle.

Le nécessaire d'un chef de famille n'est pas celui d'un célibataire. On peut sous ce rapport distinguer plusieurs périodes du coût de la vie dans la carrière de l'ouvrier ; jeune célibataire, il vit relativement avec facilité de son travail 's'il n'est pas débauché ; marié, il est souvent aidé par le salaire de sa femme, mais il a à supporter des charges qui vont en augmentant avec le nombre des enfants, tant qu'ils sont jeunes ; quand les enfants sont devenus capables de gagner de l'argent, la famille acquiert plus d'aisance ; mais ensuite, quand les enfants adultes se sont dispersés et que le ménage vieilli gagne moins, les difficultés de l'existence s'aggravent de nouveau.

De ces exemples qu'on pourrait multiplier, il résulte que le niveau de l'existence (Living standard, disent les Anglais) n'est pas un plan inflexible imposé par la physiologie à tout le genre humain ; c'est une conséquence de l'état social. Cependant on peut affirmer que dans chaque contrée il existe pour chaque condition sociale un certain niveau au-dessous duquel un individu ne tombe pas sans une grande souffrance morale s'il

vit dans les régions hautes ou moyennes et sans de cruelles privations s'il est dans la région inférieure.

Les dépenses premières et les pins nécessaires à la vie sont tout d'abord celles de la nourriture. Dans les degrés inférieurs du salariat elles absorbent 60 à 65 p. 100 du gain annuel d'un ménage, quelquefois même plus. Mais à mesure qu'on s'élève de degré en degré dans l'échelle du salariat ouvrier, on trouve une proportion moindre, jusqu'à 38 p. 100 dans certaines professions aux Elats-Unis (proportion rare d'ailleurs). Quelle est la raison de cette diminution i> C'est qu'une fois les besoins primordiaux, nourriture, logement, vêtement, satisfaits, et satisfaits par les hauts salaires beaucoup plus copieusement que par les bas, il reste un surplus qui est employé à d'autres satisfactions. Ce ne sont jamais les besoins qui manquent. On a même remarqué que les modiques salaires épargnaient souvent plus que les gros, parce que la nécessité leur apprenait à compter plus sévèrement avec la dépense. Que de besoins devenus nécessaires aujourd'hui étaient inconnus en France il y a quelques siècles : le café, le sucre, le tabac, à la ville et à la campagne le pain blanc et la viande de boucherie, le linge et les souliers pour les paysans, etc. !

Le niveau mobile du coût de la vie a, en effet, une tendance générale à s'élever à mesure que la richesse progresse, parce que, dans chaque catégorie sociale, on augmente ses jouissances dans la proportion de l'accroissement de son revenu, parfois même dans une proportion plus forte : ce qui devient alors une cause de gêne.

Les jouissances nouvelles, qui paraissent d'abord un agréable supplément, ne lardent pas à entrer dans les

habitudes et deviennent des besoins. Quand le niveau hausse, presque toutes les couches de la population en éprouvent le bienfait. Quand il baisse, la classe ouvrière fait entendre des plaintes qui sont fondées, quoique le mal soit souvent sans remède immédiat. Elle résiste autant qu'elle le peut, et sa résistance par divers moyens, particulièrement par la grève, a souvent plus d'efficacité pour la maintenir à peu près dans les positions acquises que pour lui faire gagner une position plus haute.

La statistique des Etats-Unis fournit des exemples de corrélation entre le salaire et le prix des subsistances qui sont intéressants. Pendant et après la guerre de Sécession, le papier-monnaie, très déprécié, avait occasionné une très forte hausse de toutes les marchandises, principalement des vivres. Les ouvriers exigèrent et obtinrent des salaires plus élevés, ne pouvant plus vivre avec les salaires de l'époque précédente. Mais cette élévation, conséquence du renchérissement de la vie, n'égala pas la hausse des prix, et les salariés, avec un salaire nominal supérieur, souffrirent d'une diminution de revenu. Nous citerons dans un autre chapitre d'autres exemples de ce déséquilibrement.

En cela le prix du travail, qui est incarné dans une personne vivante, ne saurait être considéré comme exactement soumis aux mêmes lois que le prix de la marchandise qui est une chose passive. La baisse de cette dernière peut avoir comme conséquence pour le patron un amoindrissement de gain, peut-être un redoublement d'efforts en vue de rétablir la somme des profits par l'extension de la clientèle. La baisse du prix du travail sera nécessairement un appauvrissement. Or, ceux

qui sont déjà pauvres se résignent difficilement à plus de pauvreté; ils essayent de défendre leur minimum. Le principe du coût de la vie régulateur du taux des salaires peut indiquer des degrés différents, coût minimum, coût moyen, coût maximum.

C'est le minimum que considérait ïurgot lorsqu'il disait que la force des choses rabaissait fatalement le salaire de l'ouvrier ordinaire vers ce niveau : théorie d'où découleraient des corollaires tristement pessimistes : i° quand il y aurait accroissement de la production et du bénéfice tout le surplus écherrait au patron, puisque la masse des ouvriers serait toujours réduite au minimum et une partie du travail du salarié resterait « impayée » ; 3° le travail à la tache, rendant davantage, serait ainsi tout à l'avantage du patron ; même quand les machines diminuent le priv des marchandises que consomme l'ouvrier, celui-ci n'y gagnerait pas parce que Je minimum du coût de la vie baisserait ; o° les secours et subventions de l'assistance privée ou publique auraient le même résultat (et l'ont en effet parfois). L'expérience contredit, en grande partie du moins, ces conséquences soi-disant logiques ; le minimum est non la règle générale du taux des salaires, mais une barrière, barrière mobile, qui retient, excepté dans des cas spéciaux et extraordinaires, la baisse de ce taux.

Le coût moyen 'de la. vie serait beaucoup plutôt la règle ; mais nous avons dit que cette moyenne varie beaucoup suivant la catégorie de travailleurs, suivant les lieux et les temps.

Le coûl maximum est un principe que préconisent surtout des syndicats ouvriers et qui a pour but de pousser à la hausse des salaires.

Aux Etats-Unis, les « Labor uniojas », adoptant la même doctrine que M. Gunton, posent comme un principe que le coût de la vie est la mesure du salaire ; ils engagent en conséquence leurs clients à porter au maximum le coût de leur vie, et pour cela à mener une existence large, afin de réclamer et d'obtenir une plus large part dans la répartition de la valeur des produits de leur fabrication.

Quand le niveau général de l'existence monte pour une classe quelconque de personnes, salariées ou salariantes, c'est que son revenu a augmenté et lui permet de faire plus de dépenses. S'il sullisait de dépenser davantage pour voir monter ce revenu, tout le monde s'empresserait d'élargir son train de vie.

Si le coût maximum de la vie était la règle suprême du taux des salaires, on trouverait ce taux non gradué d'après la capacité du salarié et le service qu'il rend, mais proportionnel «à ses charges de famille : ce qui est loin de la réalité. Les « Labor unions » se trompent donc en prenant l'effet pour la cause ; mais ils ne se trompent pas en disant qu'un haut niveau d'existence, une fois bien établi, est un rempart contre l'avilissement des salaires. Les ouvriers des Etats-Unis gagnent plus que les ouvriers européens et, malgré la baisse qui se produit en temps de crise, ils maintiennent cette supériorité ; ils la maintiennent malgré l'immigration italienne et slave qui tend cependant à abaisser le niveau, malgré les Chinois auxquels ils ont fait interdire l'entrée de leur territoire. L'immigration japonaise est devenue une grave question sociale en Californie.

Remarquez que-ces immigrants, qui s'offrent d'abord à un prix très bas, ne tardent pas eux-mêmes, quand ils

ont acquis la connaissance du marché, à réclamer davantage, et que quand ils ont obtenu une augmentation, ils modifient pour la plupart leur genre de vie. Comparez le paysan irlandais avant, qu'il émigré et le même après dix ans de séjour dans les ateliers des Etals- Unis; il semble que ce ne soit plus le même homme.

Sans sortir de France, nous pouvons constater que le coût de la vie n'est pas régulateur universel du taux des salaires. Par exemple à la campagne les salaires d'été sont généralement plus forls que les salaires d'hiver, quoique dans la mauvaise saison la famille ait plus de dépenses à faire pour le chauffage, l'éclairage, le vêtement. C'est dans la concurrence qu'il faut chercher la raison de cette différence. Dans les années de disette, où le pain est très cher, on ne voit pas augmenter le salaire du jardinier vivant au taux minimum ; au contraire, il diminue parfois, la demande de travail diminuant par suite de la diminution des ressources des consommateurs, obligés de dépenser davantage pour leur pain.

D. — Concurrence entre les travailleurs. — L'aphorisme de Cobden est juste : « Quand deux patrons courent après un ouvrier, le salaire monte ; quand deux ouvriers courent après un patron, le salaire baisse. » C'est la loi de la concurrence.

En premier lieu, il faut remarquer que cette concurrence ne se produit pas uniformément sur l'ensemble des capitaux et de la population ouvrière du monde civilisé ni même d'un pays. Elle est spéciale à chaque groupe d'industries et à chaque région, on pourrait même dire à chaque spécialité de travailleurs dans la même industrie. Il peut y avoir excès d'ouvriers, par suite chômage ou réduction de salaire dans une branche

de la production, pendant que dans une autre branche les patrons sont en quête de main-d'œuvre et que les salaires s'élèvent.

En second lieu, comme nous l'avons déjà fait remarquer, l'accroissement du capital mis à la disposition de l'entreprise n'a pas nécessairement pour corollaire l'accroissement du nombre des salariés ou l'élévation du taux de leur salaire. Car ce capital peut être employé à créer des moyens de production qui économisent le travail humain, ou qui permettent de remplacer des ouvriers d'élite chèrement payés par des ouvriers ordinaires. Necker signalait déjà, dans l'Administration des finances, ce phénomène quand il disait que « la rapidité de l'exécution, quand la science est devenue commune, no tourne pas à l'avantage des hommes de travail ». Sismondi a repris l'argument dans son réquisitoire contre les machines. Nous l'examinerons dans le chapitre suivant.

Dans les temps de prospérité, où le travail abonde et où les entrepreneurs sont en général pressés de livrer, ce sont les patrons qui courent après les ouvriers. Dans les temps de stagnation et surtout de crise, ce sont les ouvriers qui sollicitent du travail et dont beaucoup ne parviennent pas à se faire embaucher même à prix réduit.

Un des exemples les plus connus de l'influence de l'offre et de la demande est le salaire agricole qui, dans tous les pays, comme nous lavons dit, est plus élevé en été qu'en hiver, parce qu'à l'époque des récoltes il y a une demande considérable de travail qui ne souffre pas de remise et que la concurrence des cultivateurs l'emporte sur celle des journaliers. Le contraire se produit l'hiver.

En temps ordinaire, pourquoi le salaire des manœuvres est-il bas ? C'est que la masse des travailleurs sans éducation est celle où la concurrence dans l'offre du travail est la plus nombreuse, en même temps que leur productivité est faible. Leur salaire subit cette double influence, et il faut bien que le coût de leur vie se règle en conséquence.

Dans toute profession qui n'exige pas une habileté

particulière, cette concurrence est généralement très

vive, et, comme les entrepreneurs tendent à réduire le

plus possible leurs frais de fabrication, le salaire peut

descendre si bas qu'il justifie la triste expression de

« salaire de famine ». C'est ce qui arrive aux femmes

pour des travaux de couture ordinaire entrepris à façon

et à domicile. L'offre de travail n'a pas même dans ce

cas pour limite inférieure le coût de l'alimentation,

parce que beaucoup de femmes, voulant rester dans

leur ménage, acceptent une rémunération non comme

le prix nécessaire de leur vie, mais comme un simple

appoint au budget de la famille. Il est vrai que celles

qui n'ont pas de famille pour les aider doivent subir la

même loi, laquelle pourrait, dans ce cas particulier, être

qualifiée comme le faisait Lasalle. Cette condition du

salariat infime est désignée en anglais sous le nom de

u Swealing System ». A Paris, c'est principalement dans

le travail à domicile qu'il se pratique. A Londres,

à New- York, à Chicago, où afflue une immigration

d'étrangers ne connaissant jii la langue anglaise ni un

métier, on le trouve en atelier, surtout dans les ateliers

de tailleurs composés de recrues slaves.

Dans les emplois pour lesquels trop peu de personnes sont capables de répondre à la demande, les salaires,

CAUSES DÉTERMINANTES DU TAUX DES SALAIRES l\C)

au contraire, montent au-dessus du niveau moyen. Si dans la suite il se forme un nombre plus grand de personnes aptes à cet emploi, leur salaire peut descendre au niveau moyen. On a souvent observé des faits de ce genre : en France, par exemple, dans les filatures mécaniques, où il a fallu d'abord faire venir des contremaîtres d'Angleterre et où ils ont été remplacés ensuite à meilleur marché par des contremaîtres français. Même remarque a pu être faite pour les mécaniciens dans les premiers temps de l'exploitation des chemins de fer. V Lyon, il y a une quarantaine d'années, un cours était fondé qui préparait des jeunes tilles à la carrière commerciale. Dans le principe, elles se plaçaient facilement comme comptables à raison de 120 francs par mois ; puis, le nombre des aspirantes ayant augmenté avec le succès du cours plus vite que lès besoins du commerce, on ne leur offrit plus en général, au début, que 80 francs et même en 1890 que 5o francs.

C'est parce que beaucoup de jeunes gens trouvent plus honorable d'être employés de commerce qu'ouvriers et que l'emploi n'exige pas de préparation spéciale, que les petits employés ont à Paris des appointements inférieurs au salaire moyen des ouvriers.

En France, de 1880 à 1890, pendant la période de bas prix du blé et de diminution de la valeur de la propriété et du revenu agricoles, les cultivateurs ont cependant du augmenter, sinon le salaire du journalier, du moins les gages annuels des domestiques de ferme. Pourquoi P Ce n'est pas que la production fût plus grande ni que le prix des substances eût renchéri le coût de la vie ; c'est parce que l'émigration raréfiait la maind'œuvre. « On ne trouve plus de bergers, » disaient

5o SALARIAT ET SALAIRES

les fermiers de la Brie et de la Beaucc. La hausse avait pour cause principalement la réduction de la concurrence de l'offre de travail relativement à la demande, quoique l'introduction de machines agricoles réduisît dans certains cas cette demande.

La même observation peut être faite dans d'autres pays, notamment aux Etats-Unis, où le salaire agricole était en moyenne de 9 schellings 3 deniers (monnaie anglaise) en i854, pendant que le blé valait 38 schellings et demi le quarter et où, en 1902, il dépassait i4 schellings, quoique le prix du blé fût tombé à 28 schellings le quarter.

Il est utile de rappeler en dernier lieu que ce n'est pas le nombre absolu des bras s'offrant dans un métier ou dans une région qui mesure l'intensité de la concurrence ouvrière, mais le rapport de ce nombre avec la demande, résultant elle-même moins du nombre absolu des entrepreneurs que de la somme de travail dont ils ont besoin.

Ainsi aux Etats-Unis les « Census » ont relevé un nombre moyen de 967.059 salariés dans les manufactures en i85o et de 5.3 1 4-539 en 1900, soit un accroissement de 465 p. 100, tandis que le nombre des établissements était de 123. 025 en i85o et de 512.276 en 1900, augmentation de 3i6 p. 100 *. Cependant le salaire moyen annuel par tête a augmenté de 79 p. 100 (247 dollars en i85o, 438 en 1900) ; ce qui s'explique quand on sait que le capital d'exploitation a augmenté de 1.744 p- ioo2.

1. Total des salaires en i85o, 236 millions de dollars ; en 1900, 2.827 raillions.

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