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CAUSES DÉTERMINANTES DU TAUX DES SALAIRES 5l

La comparaison des recensements des professions en Allemagne pour les années 1882 et 1890 donne des résultais analogues1.

En France la statistique officielle fournit les mêmes éléments de comparaison que celle des Etats-Unis. Cependant, en consultant le recensement de 1901, on voit que les professions 011 le nombre des chefs d'établissement est le moindre relativement au nombre des ouvriers sont les mines et minières (sur 100 personnes,. 0,20 chef d'établissement, t\,[\i employés, 90, 38 ouvriers) et la métallurgie (0,22 chef d'établissement, 6,45 employés. 93,33 ouvriers). Ce ne sont certes pas pourtant ceux où les salaires sont relativement bas. S'il y a dans ces industries concurrence d'un grand nombre de salariés pour rire employés par un très petit nombre d'employeurs, la demande de travail n'en est pas moins forte, parce qu'il y a un besoin croissant de consommation et des capitaux pour payer les producteurs.

Dans les départements du nord de la France, la densité de la population ouvrière est grande et les ouvriers affluent constamment dans les usines et les manufactures. Cependant les salaires y sont plus élevés et augmentent plus que dans les départements du Massif central, où les ouvriers d'industrie sont rares et où la population diminue.

Dans l'agriculture les conditions sont autres. Les campagnards émigrent vers les villes et les fabriques.

1. La statistique a relevé, en 1882, 3.609.000 établissements et 7. 34 1. 000 personnes (patrons et ouvriers) ; en 1895. 3.G38.ooo établissements et 10.269.000 personnes. Le personnel avait beaucoup plus augmenté que les établissements, et cependant il y a eu hausse des salaires.

L'offre des bras diminue : c'est une des raisons pour lesquelles les cultivateurs ont dû augmenter les salaires afin de retenir la main-d'œuvre qui leur était encore nécessaire, malgré son remplacement partiel au moyen de machines.

E. — Institutions relatives au travail. — Les institutions politiques facilitent ou entravent le jeu naturel des lois économiques selon qu'elles protègent ou gênent sans nécessité la liberté industrielle, qu'elles créent des privilèges en faveur des maîtres, comme les corps de métier de l'ancien régime, ou en faveur des ouvriers, comme les entraves à l'immigration aux Etats-Unis. Ouvriers et patrons doivent pouvoir discuter leurs prix, offrir, accepter, refuser le travail, s'entendre et au besoin se soutenir collectivement. Le rôle de l'administration publique est d'assurer la liberté des deux parties, de faciliter l'organisation et l'entente soit des patrons entre eux et des ouvriers entre eux, soit des uns avec les autres, et de procurer dans certains cas une protection spéciale aux faibles.

Les institutions qui, en réglementant le travail, agissent sur le salaire sont d'ordre public ou d'ordre privé-, d'ailleurs la plupart des institutions d'ordre privé existent en vertu de lois d'Etat qui les autorisent.

Au nombre des institutions- publiques, signalons les lois qui fixent un maximum ou un minimum de salaires, celles qui règlent le temps de travail des enfants et des femmes, qui limitent la durée de la journée, le nombre des heures de la semaine, qui imposent une retenue aux patrons et aux ouvriers pour assurer à ces derniers des secours en cas de maladie ou une retraite dans la vieillesse , qui interdisent les coali-

lions ou qui autorisent les groupements en syndicats.

Dans les siècles passés, des ordonnances royales ont, à des époques de hausse des salaires, imposé un maximum. De nos jours, certains gouvernements sont plutôt enclins à imposer un minimum : témoin le décret du 10 août i899 qui. entre autres conditions pour les marchés passés avec l'Etat, oblige les entrepreneurs à payer à leurs ouvriers un salaire normal égal au taux courant dans la région.

Les lois limitatives <le l'emploi dos enfants et des femmes, en restreignant la concurrence de la maind'œuvre, onl pour effet moins d'élever le taux du salaire des hommes que de leur laisser la place plus large pour l'embauchage. Les lois limitatives de la durée de la journée ont pour effet tantôt d'amoindrir le gain hebdomadaire du salarié si le prix: de l'heure est resté le même, tantôt d'augmenter le prix de l'heure si les ouvriers ont obtenu de conserver leur gain hebdomadaire ; les deux cas se rencontrent en France dans la pratique de nos jours. Les lois qui. imposent des charges aux établissements en cas d'accident du travail, de maladie ou de reirai tes%paraissent, en Allemagne et en France, peser jusqu'ici sur les frais généraux de l'entreprise plutôt que sur le taux des salaires; mais, en augmentant ces frais, n'ont-elles pas rendu plus lent le mouvement de hausse qui résultait de la. prospérité de l'industrie ? La complexité des phénomènes économiques rend souvent difficile de discerner l'incidence d'une mesure législative.

Les coalitions en sont un exemple. Sous l'ancien régime, en France, il y a eu des grèves d'ouvriers, qnoique beaucoup plus rares qu'aujourd'hui. Mais il y

avait, sans coalition formelle, une entente constante des maîtres clans les professions organisées en corporation ; les maîtres, en effet, rédigeaient seuls les statuts du métier, et seuls ils les faisaient observer par leurs jurés ; sous leur autorité le salaire devait avoir peu d'élasticité ascendante ; l'histoire nous apprend cependant qu'il a varié. Le compagnonnage, qui prononçait des interdits et cherchait à répartir ses membres suivant les besoins des localités, pouvait réagir, il est vrai, mais il n'existait que dans un petit nombre de métiers, et les compagnons paraissent avoir été plus souvent occupés de leurs rivalités intestines que d'une lutte contre le patrora'.

La reconnaissance légale des syndicats et leur multiplication en Angleterre, aux Etats-Unis, en France, en Allemagne, au Danemark et ailleurs ont donné aux salariés une force de résistance efficace et une force d'agression souvent dangereuse. Les syndicats ouvriers sont même portés à exagérer cette force par amour-propre, pour attirer des recrues en faisant valoir leur puissance. Sans doute des grèves ont forcé des hausses de salaires, — nous en parlerons dans un autre chapitre, — cependant, depuis soixante #ans, la hausse générale des salaires a été beaucoup plus forte et plus continue que ne l'ont été les hausses partielles obtenues par coalition. Les syndicats de patrons, d'ailleurs, sans faire autant de bruit, ont au moins autant d'efficacité pour maintenir le taux des salaires que les syndicats d'ouvriers pour le changer.

Faut-il croire, avec les partisans du fonds des salaires, que dans ces cas un groupe d'ouvriers ne peut prélever sur la masse du capital un avantage pécuniaire qu'en privant le reste des salariés d'une somme égale ?

Telle n'eslpas notre opinion. Les groupes de salariés ne forment pas un système de vases communicants si bien lié que le changement de niveau dans l'un affecte nécessairement tous les autres. En outre, dans chaque groupe la proportion entre les divers emplois des trois éléments, capital fixe, capital circulant affecté au paiement de la matière et au salaire, profit de l'entrepreneur. iiVsl |kis invariable. Si la matière vient à renchérir sans que le fabricant puisse augmenter son prix de \ente, le profit diminue; il peut en être de même lorsque la main-d'œuvre renchérit. Encore une fois, pour la répartition du produit il n'existe pas, comme on l'a trop souveut dit, une quote-part déterminée d'avance, logiquement cl effectivement invariable, affectée à chacun des trois éléments de la production, capital (intérêt), travail d'exécution (salaire), travail d'entreprise (profit). Le débat est toujours ouvert. Le capital exigeait autrefois en général un intérêt plus fort ; le travail d'exécution réclame aujourd'hui une rémunération adaptée à l'accroissement de ses besoins.

Il peut arriver, contrairement à l'effet ordinaire d'une production rendue plus économique, que ce soit le consommateur qui paie la différence. On le lit clairement dans les mémoires des entrepreneurs de bâtiment à Paris qui, détaillant minutieusement tous leurs frais de production, portent en compte le prix des heures de travail employées et le majorent même d'un tant p. ioo à leur profit. Dans ce cas, l'incidence retombant sur la clientèle, il y a des chances pour que celle-ci restreigne ses commandes et qu'en définitive il y ait une moindre demande de travail, et par conséquent une moindre somme à répartir en salaires.

Dans certains groupes industriels, il y a des tarifs, sinon imposés par la loi, du moins plus ou moins officiels et plus ou moins acceptés par les parties ; tels sont la série de la ville de Paris et les prix publiés par l'Office du travail. Ces tarifs sont en général — mais ne sont pas toujours — adoptés par les parties contractantes ; à Paris, en cas de litiges, ils servent de base aux jugements des conseils de prud'hommes.

Le traitement des fonctionnaires et employés des administrations publiques est fixé par des institutions, sans que le jeu de l'offre et de la demande opère de la même manière que pour le salaire de l'ouvrier. L'administration qui est demanderesse de travail donne un salaire, gradué suivant certaines considérations, que l'employé, faisant, offre de son travail, n'est pas appelé à discuter. Cependant l'administration cherche à le régler autant que possible d'après la valeur des services et d'après le coût de la vie dans les diverses couches sociales.

F. — Coutume. — Quel est le salaire à la journée, à 1 heure, dans tel atelier, en tel lieu, demandc-t-on? Réponse : tant. Nous avons dit que la plupart des entrepreneurs, quand ils veulent ouvrir un établissement, n'en demandent pas davantage : c'est la coutume.

On objectera avec raison que ce taux coutumier s'est formé en vertu des causes que nous venons d'étudier. Assurément ; mais une fois produit, l'effet devient cause et peut persister un certain temps à un taux qui ne correspond plus aux conditions économiques. C'est pourquoi le salaire, tout en étant variable, l'est beaucoup moins que le prix des marchandises en gros qui se cotent chaque jour à la Bourse, moins même que le

prix, quoique plus stable, des marchandises au détail.

Quand le débit de la marchandise se ralentit et que le prix de vente baisse, c'est tout d'abord le profit qui supporte la perte ; l'ouvrier peut en souffrir aussi, mais par une diminution des heures de travail de la semaine plutôt que par une diminution du prix de l'heure. Quand le prix de la matière première hausse sans que l'entrepreneur ose augmenter ses prix de vente, c'est aussi le profit qui sourire. Si le patron propose de baisser le salaire, il rencontre une très vive résistance de la part des ouvriers qui arguent de la coutume et du coût de leur vie établi d'après cette coutume.

La coutume a moins de force aujourd'hui que dans les temps passés, parce que la population ouvrière connaît mieux l'état du marché et est plus capable de défendre ses intérêts, surtout quand elle est organisée en syndicat. Il faut ajouter : parce qu'elle a plus de facilités pour changer de résidence. L'émigration en est une preuve : il est certain qu'au xvme siècle la marine n'aurait pas pu transporter par année aux Etats-Unis jusqu'à un million de travailleurs à la recherche d'une meilleure position. Il est remarquable qu'en France le déplacement des populations rurales à l'intérieur du territoire, très ancien assurément, n'a pris un développement toujours croissant que depuis la construction des chemins de fer.

uver

Il n'est pas possible à un théoricien de pro qu'une seule de ces six causes explique tous les cas du

ALAIUAT ET SALAIRES

salariat. L'expérience montre au contraire que plusieurs causes interviennent dans chaque cas comme prépondérantes ou accessoires. N'y en a-t-il que six ? Un économiste très autorisé, critiquant cette pluralité qu'il a d'ailleurs acceptée récemment, dit que M. Levasseur aurait dû mettre à la suite de son énumération un et cœtera. En effet, plusieurs des causes que nous venons d'étudier pourraient être subdivisées ; nous ne prétendons pas avoir épuisé le sujet *. Ce qui est intéressant -à constater, c'est :

i° Que sous l'apparente diversité et variabilité des salaires il y a des lois économiques qui en déterminent et en expliquent le laux, comme il y a des lois qui déterminent le prix des marchandises ;

2° C'est qu'il y a une complexité de causes agissant en des sens divers, opposés souvent, aboutissant, comme beaucoup d'autres phénomènes économiques, à une résultante, laquelle est Yéquation de l'offre et de la demande.

Nous pensons donc qu'il faut renoncer à la conception logique, mais idéale, d'une cause unique du taux des salaires et qu'il convient de rechercher, par l'étude expérimentale des faits, les causes diverses qui le déterminent et le font varier.

Pourquoi poursuivre la recherche de l'unité là où la diversité est manifeste !} La seule unité est dans la loi générale de l'offre et de la demande.

Les principaux termes de cette équation sont : En première ligne : d'une part, la productivité que le salariant

i.M. Maurice Block (Les proyrès de la science économique, II, p. 258 et suiv.) énuruère nouf causes principales et neuf causes spéciales.

considère avant tout et l'argent dont il peut disposer pour payer le travail ; d'autre part, le coût delà vie qui marque la limite inférieure des prétentions du salarié ; En seconde ligne : la concurrence qui agit, suivant les cas, sur l'une des deux parties, la coutume qui le plus souvent établit l'équilibre automatiquement et sans débat, enfin les institutions publiques ou privées dont le poids dans la balance peut modifier, par une influence factice, l'équilibre des forces économiques.

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