‹ Salariat et SalairesChapitre 20 sur 111 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

<( La machine chasse l'ouvrier », diclon très accrédité, non seulement parmi les ouvriers d'usine et de manufacture, mais parmi les publicistes et surtout chez les socialistes. Les apparences semblent le justifier ; car une machine est destinée le plus souvent à remplacer du travail manuel en faisant à elle seule une besogne qui nécessitait auparavant l'emploi d'un certain nombre de travailleurs. L'entrepreneur qui occupait cent ouvriers hier n'a plus besoin que de cinquante ouvriers aujourd'hui, depuis qu'il a installé des machines. Les cinquante ouvriers qui sont sur le pavé ne paraissent pas avoir chance de se replacer ailleurs, car les patrons vont successivement, sous l'aiguillon de la concurrence, imiter l'exemple du premier.

Déjà Necker redoutait l'effet des machines sur le salaire. Avant lui, on avait eu des craintes du même genre ; Golbert, par exemple, n'avait voulu autoriser l'emploi du métier à tricoter que dans dix-huit villes, afin de ne pas laisser s'établir une concurrence ruineuse

LA MACHINE ET L'OUVRIER . Gl

pour le tricot à l'aiguille qu'il avait patronné en vue d'occuper les femmes de la campagne.

Lorsque Everth, en 1758, construisit la première machine hydraulique pour travailler la laine, les ouvriers, dit Karl Marx, y mirent le feu ; quand Arkwright eut inventé sa machine, les ouvriers protestèrent par des pétitions au Parlement. En France, les Caennais réclamèrent dans un cahier de doléances aux Etats généraux contre l'introduction des « mécaniques de filature». À Lyon, les canuts menacèrent, en chan son, Vaucanson :

Gara, gara la gratta, S'y tombe entre nos mains.

Ils firent pis pour Jacquart, en brûlant en place publique le métier qui, cependant, allait renouveler les industries du tissage et accroître la fortune de Lyon.

Le xixe siècle a entendu plus souvent que le xvnr5 des récriminations et il a vu des insurrections violentes contre les machines, parce que c'est au xixe siècle que la machine a définitivement pris possession de la grande industrie. De nos jours, l'évolution esta peu près accomplie dans l'usine et dans la manufacture, en ce sens que l'outillage mécanique ou chimique est installé partout dans la grande industrie. Mais chaque année apporte et continuera à apporter des perfectionnements dans l'outillage automatique ; le génie de l'invention réserve assurément encore à l'avenir des nouveautés qui changeront la face du monde industriel.

Néanmoins la question de l'influence des machines sur la condition des ouvriers est encore discutée et beau-

coup d'ouvriers répugnent à leur adoption. Exemple : en 1908, un fabricant de toiles d'Hazebrouck ayant monté des métiers Northrop, qui sont depuis plus de dix ans en usage aux Etats-Unis et dont l'emploi se propagera nécessairement parce que, permettant à un ouvrier de conduire une douzaine de métiers, il procure une économie considérable, les ouvriers de sa fabrique se sont mis en grève, et même ont mis son atelier en interdit pendant des mois, si bien que le syndical des fabricants a dû se solidariser avec lui (septembre 1908), afin de dominer par l'accord des patrons cet le insurrection contre la liberté de l'industrie et contre le progrès l. Karl Marx, posant le problème en pessimiste après Sismondi et d'autres, a cru le résoudre 2. « Dès que le maniement de l'outil échoit à la machine, dit-il, la valeur d'échange de la force de travail s'évanouit en même temps que sa valeur d'usage. L'ouvrier est comme un assignat démonétisé. Cette partie de la classe ouvrière que la machine convertit ainsi en popu-

1. A Fougères, à la suite d'une grève et d'un lock-out, les fabricants

de chaussures avaient augmenté leur outillage mécanique afin de moins dépendre de leurs ouvriers. Eu septembre 1908, l'annonce d'une nouvelle machine à couper suscita la protestation suivante du syndicat ouvrier : « Les coupeurs syndiqués, reconnaissant que la machine, objet de progrès, n'a point été laite pour aggraver le chômage et créer des sans-travail, n'accepteront la machine (pie le jour où des conditions de travail honorables auront été laites de part et d'autre, assurant aux travailleurs une part égale de salaire pour tous et un salaire normal leur permettant de vivre en travaillant sans qu'il soit porté atteinte à leurs intérêts communs. » Mais si la machine, destinée à procurer une économie à l'entrepreneur, ne doit pas lui en procurer, pourquoi en ferait-il la dépense et que deviendra le progrès de l'industrie ?

2. Voir l'examen et la réfutation du pessimisme de Sismondi dans l'Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France de 178'J à 1870, t. 1, p. 63i.

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lalion inutile pour les besoins momentanés de l'exploitation capitaliste succombe clans la lutte inégale de l'industrie mécanique contre le vieux métier et la manufacture ; elle encombre toutes les professions plus facilement accessibles où elle déprécie la force du travail. PouL, consoler les ouvriers tombés dans la misère, on leur assure que leurs souffrances ne sont que des inconvénients temporaires et que la machine, en n'envahissant que par degrés un champ de production, diminue l'étendue et F intensité de ses effets destructeurs. Mais ces deux fiches de consolation se neutralisent. Là où la marche conquérante de la machine progresse lentement, elle afflige de la misère chronique les rangs des ouvriers forcés de lui faire concurrence ; là où elle est rapide, la misère devient aiguë et fait des ravages terribles { . »

Qu'il y ait des cas où l'adoption de machines diminue d'une manière permanente la demande de bras, c'est ce que la statistique constate, par exemple en agriculture : ce qui se comprend. Ainsi, en France, entre les deux statistiques décennales de 1882 et de 1892, les seules qui soient suffisamment comparables, le nombre des journaliers et domestiques de ferme a diminué de 392.680 2. C'est que le nombre des machines à battre a doublé de 1862 à 1892 ; celui des semoirs, des faucheuses, moissonneuses mécaniques a presque doublé de 1882 à 1892.

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