Le Capital, p
Il n'entre pas dans notre sujet d'exposer en détail l'action et les effets des machines sur la production, la circulation et la consommation. Nous nous sommes borné à signaler les conséquences de leur introduction sur le travail de la classe ouvrière.
Résumons en quelques lignes les conditions des machines et les avantages qu'elles procurent aux salariés.
Le perfectionnement des instruments et des procédés de fabrication et de transport mécanique sont des progrès de la civilisation. Ils facilitent la satisfaction d'une infinité de besoins, depuis l'aiguille de l'ouvrière jusqu'au plus puissant électro-moteur. On désigne ordinairement par le mot outil les instruments de travail qui se manœuvrent à la main, et par celui de la machine les instruments mus par une force autre que celle de l'homme, distinction dont la limite est imprécise. C'est pourquoi on a créé l'expression de machineoutil. Le tour est-il outil quand l'ouvrier le fait tourner au moyen d'une pédale, et machine quand il est actionné par un moteur ? La machine à coudre n'est-elle pas machine que dans un atelier où des poulies lui communiquent le mouvement ?
L'emploi des machines est subordonné à plusieurs conditions.
D'abord à l'invention ; la machine relève de la science qui la crée. L'entrepreneur qui l'a conçue ou qui l'a appliquée le premier recueille les bénéfices qu'elle procure jusqu'au jour où l'emploi de cettemachine ayant été vulgarisé par la concurrence, les bénéfices se par-
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{agent, à doses diverses, entre l'entrepreneur, les salariés et les consommateurs ; c'est à ces derniers qu'échoit souvent en définitive la plus forte part.
En second lieu, l'adoption des machines est subordonnée à la quantité de capital dont disposent les entrepreneurs. Il en faut, et souvent beaucoup, pour changer l'outillage d'un atelier. Les machines sont surtout le propre des sociétés riches.
En troisième lieu, l'emploi des machines est subordonné aux débouchés, c'est-à-dire à l'importance présumée de la vente, dans les cas où la machine est destinée À accroître la production. Sous ce rapport, les chemins de fer et la navigation à vapeur ont beaucoup aidé à la multiplication des machines industrielles en étendant ces débouchés.
En quatrième lieu, l'adoption des machines dépend dans une certaine mesure du taux du salaire. Un industriel examine s'il doit acheter une machine qui lui coûtera 5o.ooo francs et qui remplacera six ouvriers, mais qui devra être amortie en dix ans ; il n'hésitera pas à en faire l'achat dans un pays où le salaire est de 2.000 francs par an. Au contraire, dans un pays où le salaire est de 600 francs, il ne l'adoptera pas si elle n'a pas d'autre raison d'être que l'économie, parce qu'elle accroîtrait sa dépense annuelle au lieu de la diminuer. C'est une des raisons pour lesquelles on multiplie tant les machines aux Etats-Unis, où le taux des salaires est très élevé.
D'ailleurs, l'adoption des machines n'est pas, quand les conditions lui sont favorables, une fantaisie des entrepreneurs. Tôt ou tard, si elles fonctionnent utilement quelque part, les nécessités de la concurrence les
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imposent à tous les chefs d'établissement de la même industrie !.
Sous le rapport de la production, les machines la rendent plus rapide, plus abondante, plus économique, souvent plus parfaite.
Relativement aux ouvriers, elles augmentent considérablement leur productivité, soit en puissance, soit en précision et en délicatesse, elles leur épargnent les travaux de force les plus pénibles ; quand elles constituent un outillage compliqué et savant, elles contribuent à développer leur intelligence professionnelle, quoique la division du travail les cantonne dans une besogne plus limitée; elles les disciplinent en les habituant à un travail plus actif et très régulier.
D'autre part, les machines ont fortement contribué à l'accroissement de la demande de main-d'œuvre et à l'accroissement du taux général des salaires, parce qu'elles ont élargi les débouchés d'industries anciennes et créé des industries nouvelles. Elles ont employé des femmes, mais sans que cet emploi ait, somme toute, été préjudiciable à celui des travailleurs du sexe masculin. Elles sont contemporaines delà diminution des heures de travail sur laquelle les grands établissements n'ont pas été sans influence. Si elles ont rendu, par suite de la concentration, le chômage plus apparent, elles ne l'ont pas en réalité aggravé, et la disparition des pro-
i . Les manufactures de l'Etat qui jouissent d'un monopole ou simplement d'un privilège ne sont pas à cet égard soumises, comme les établisseme"Qts privés, à la loi de l'offre et de la demande pour l'adoption des machines perfectionnées, car elles ne sont pas obligées d'abaisser leur prix de vente et par suite leur prix de revient pour se maintenir au niveau de la concurrence.
fessions à la main qu'elles ont causée a été amplement compensée par la création d'industries mécaniques.
Qu'adviendrait-il si quelque jour la production devenait si complètement mécanique que l'industrie pût se passer de presque tous ses ouvriers, et si elle devenait si abondante que les consommateurs n'eussent ni les moyens pécuniaires ni même le désir de l'acquérir tout entière? C'est une double hypothèse qu'a faite Sismondi pendant une crise qui entravait les ventes au temps de la Restauration ; il s'alarmait d'une production toujours grossissante et il menaçait l'industrie d'une surproduction fatale.
Cependant, aujourd'hui, dans les deux pays auxquels s'appliquait sa prédiction, l'Angleterre et la France, la production industrielle est peut-être quintuple de ce qu'elle était alors, et s'il y a, comme jadis, arrêt de circulation en temps de crise, il n'y a pas surproduction générale et définitive. Les produits s'achètent avec les produits, enseigne l'économie politique. Chaque travailleur, en produisant davantage, crée la valeur nécessaire pour acquérir le surplus des produits créés par d'autres. Ce n'est jamais le désir de bien-être qui manque à l'humanité.
Sismondi a poussé l'hypothèse jusqu'à imaginer un temps où le roi d'Angleterre suffirait à mouvoir la manivelle d'un immense mécanisme qui fabriquerait tous les produits nécessaires aux Iles Britanniques, et il s'est demandé quel serait le sort du peuple anglais privé ainsi de travail et de salaire. Mais ce que le roi pourrait faire, d'autres le pourraient aussi, et de multiples mécanismes en mouvement jaillirait presque sans effort une telle abondance que l'Angleterre devien-
drait un vrai pays de Cocagne, chacun consommant ses produits ou les échangeant contre ceux de ses voisins. Ce n'est là qu'une boutade fantaisiste sur laquelle il n'y a pas à s'arrêter. La statistique nous apprend que la réalité est tout autre, sans nous laisser ignorer, toutefois, qu'il se peut trouver des industries qui aient atteint leur plein développement et même d'autres qui diminuent par suite du déplacement des besoins. Mais c'est l'ensemble qu'il importe d'envisager, et sous ce rapport l'expérience du passé ne fait pas concevoir de craintes pour l'avenir.
Une dernière considération qui n'est pas négligeable, c'est que la baissé du prix de beaucoup de marchandises, grâce à la fabrication ou au transport mécanique, a profité aux ouvriers comme à la masse des consommateurs. La catégorie des petits consommateurs qui recherche le bon marché et dont les ouvriers font partie est même la plus favorisée sous ce rapport, car ce sont les articles qu'elle consomme que les industriels se sont surtout ingéniés à rendre économiques, afin de les rendre accessibles à une clientèle de plus en plus nombreuse.
Et il n'y a pas que les produits manufacturés qui aient été ainsi mis à la portée des petites bourses. Il y a aussi, grâce aux moyens de transport par la vapeur, des produits naturels. Quel ouvrier français, il y a trois quarts de siècle, aurait eu des bananes sur sa table ?