Voir la Question de Vor, par E. Levasseur
APERÇUS SUR LE SALARIAT DES TEMPS PASSÉS ïo3
Au xiii9 siècle, les textes relatifs aux salaires sont très rares. On trouve, par exemple, 2 sous pour un maçon de Saint-Gilles en 1261, 9 deniers en Artois pour un manœuvre en i320, 1 sou à 1 sou 1/2 pour les ouvriers ordinaires du bâtiment vers la fin du xme siècle: salaires infimes, semble-t-il de prime abord. Mais quand on sait que le sou contenait autant d'argent fin que 1 franc aujourd'hui (avant la réforme monétaire de i865), on en prend une plus juste idée. M. le vicomte d'Avenel affirme que ce sou pouvait acheter 10 litres de froment ou 2 kilos de viande '.
Après la peste noire, la rareté des bras, avonsnous dit, fit hausser les salaires 2. Mais ensuite la dévastation et l'appauvrissement du pays réagirent sur le salaire, qui diminua.
Un phénomène tout différent se produisit vers la fin du xv8 siècle et dans le premier quart du xvie siècle. L'industrie et le commerce étaient alors redevenus actifs, et la production des mines d'argent d'Europe, qui augmentait peu, était trop restreinte pour suffire à l'accroissement de la demande. Par conséquent le prix des marchandises et le salaire nominal des travailleurs diminuèrent, sans que les salariés eussent cette fois à en souffrir dans leur salaire réel. Au contraire, les chiffres
' 1. M. d'Avenel estime, à l'aide il est vrai d'un nombre restreint de documents comparables, que le salaire annuel du manœuvre travaillant i5o jours équivalait en moyenne à ia5 francs de notre monnaie de 1226 à 1275, qu'il s'éleva à 226 francs de i35i à 1875, mais qu'il était retombe après la fin de la guerre à i/j5 francs.
2. Sauf, d'après M. d'Avenel, de 107G à i4oo. De i&5i à 1^75, M. d'Avenel estime que ce salaire équivalait au prix de 18 litres ko. En Angleterre, sous Henri VII, l'ouvrier gagnait alors un salaire égal à deux ou trois fois plus de blé qu'un siècle plus tard.
recueillis par plusieurs auteurs, particulièrement par le vicomte d'Avenel, autorisent à dire que le manœuvre avec sa paie journalière pouvait acheter plus de blé dans la seconde moitié du \ve siècle qu'aux époques antérieures.
Dans la seconde moitié du xvi" siècle, les salaires, comme nous l'avons dit, perdirent cet avantage ; le prix des denrées et particulièrement celui du blé monta plus vite et plus haut que le taux des salaires. De i5oi à i 525 les maçons et tailleurs de pierre faisaient des journées de 3 à 5 sous ; de 1 58o à 1606, on les trouve payés, sauf exception, io à 12 sous. Mais, la monnaie ayant été affaiblie, ils touchaient en réalité un poids d'argent égal à 60 centimes dans la première période et à 78 dans la seconde, soit une augmentation en métal fin de 3o p. 100. Or, les marchandises avaient augmenté de prix dans une proportion beaucoup plus forte. Avec son salaire journalier le manœuvre, qui achetait (moyenne approximative) i4,6 litres de blé dans la période i5bi-i52 5, n'en achetait plus que 3,90 dans la période 1 576-1 600 ; au lieu de 4 kg. 3 de viande de bœuf, il n'achetait plus que 1 kg. 8. Il y avait donc diminution du salaire réel quant aux vivres et probablement quant à bien d'autres marchandises de consommation ordinaire l.
Le bien-être de la classe ouvrière s'amoindrit alors, dans le temps même où l'activité industrielle et la richesse mobilière se développaient, contraste bizarre au premier abord, mais qu'on a observé plusieurs fois
1. Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France avant 1789, t. II, p. 971 (résumé).