OUVRIÈRES
IOO
De diverses sources nous tirons quelques exemples du salaire comparé des deux sexes. Dans la bonneterie de Troyes, les hommes gagnaient en fabrique environ 6 francs, les femmes 3 fr. 5o ; dans l'horlogerie, à Saint- Àliermont, les hommes 3 à 6 francs, les femmes 1 fr. 5o à 2 fr. 5o ; au Catelet, dans la laine, f\ à 10 francs les hommes, 2 à 3 francs les fdlettes. A. Paris, les salaires sont naturellement plus élevés. Dans les maisons de couture une fripière gagne au moins 4 fr- 5o et son salaire, si elle est habile, monte à 5 et 6 francs, comme
1. 4 fr. 20 ea moyenne générale pour les hommes, 6 fr. i5 pour la Seine, 3 fr. 90 pour les autres départements. Au Japon, comme dans les pays de race blanche, le salaire de la femme varie entre la moitié et lès deux tiers du salaire de l'homme.
l34 SALARIAT ET SALAIRES
celui d'une mécanicienne. En général il paraît, d'après des témoignages dignes de foi, qu'une ouvrière suffisamment habile et régulière peut à Paris se faire toute l'année ou presque toute l'année A à 5 francs. Dans les Bordereaux de salaires on voit que, pendant qu'à Paris les couturières en robes sont portées pour [\ fr. 26, les lingères pour 3 fr. 20, les giletières, dentellières, brodeuses pour 5 francs, les modistes pour t\ francs, les mêmes professions ne le sont dans les autres villes que pour 1 fr. 96, 1 fr. 78, 2 fr. 16 à 2 fr. 3o, 2 fr. i£.
Au-dessous du niveau des salaires ordinaires d'hommes et de femmes adultes, il existe une région, malheureusement trop peuplée, de salaires dépréciés et de salaires infimes.
Les salaires sont dépréciés dans les industries délaissées par le progrès ou par la mode ; par exemple pour le tissage domestique du drap dans plusieurs campagnes de la Normandie, dans le tissage du coton à bras à Cholet, où ils sont tombés de 2 fr. à 1 fr. 70 à peine pour quatorze heures de travail.
On trouve des salaires infimes surtout dans les travaux de couture à façon. Ces salaires, très bas autrefois, sont restés bas et choquent davantage par leur contraste avec la hausse générale. De grandes maisons de confection de Paris et même de province ont organisé et distribué des travaux de couture à façon dans les campagnes, notamment dans les Vosges et dans le centre de la France ; le gain journalier de leurs ouvrières ne monte guère au-dessus de 1 fr. i5 et descendjusqu'à ofr. 25. Ces maisons n'ont pas, en général, abaissé les salaires ; elles ont seulement profité de leur taux infime et souvent même elles ont procuré un gain,
LE SALAIRE DES FEMMES l35
quelque minime qu'il soit, à des femmes qui n'avaient pas auparavant d'autre occupation que leur ménage.
A Paris, M. Charles Benoist, dans une étude sur les ouvrières à l'aiguille, a signalé des salaires de i franc à i fr. 5o pour quatorze heures de travail à domicile, de i fr. 20 à 2 francs chez de petites couturières, de i fr. 65 au plus aux pièces dans la lingerie, l'ouvrière ayant à fournir le fil et les aiguilles. Le comte d'Haussonville, dans des études un peu plus anciennes, évaluait le salaire des modistes à 3 ou [\ francs, celui des couturières à 2 fr. 5o et 3 francs, jusqu'à 5 francs même pour les plus habiles ; mais il ajoutait que le salaire descendait pour certains articles à i fr. 25 et même en morte saison o fr. 90. Une enquête faite à Paris en 1906 par l'Office du travail sur la main-d'œuvre féminine dans les travaux de lingerie a constaté que la grande majorité des 217 ouvrières questionnées ne gagnait que 5 à 25 centimes l'heure l ; d'autre part, sur
1. Sur 5 io ouvrières interrogées, 217 ont fait connaître leur gain ordinaire à l'heure.
58 gagnaient de 5 à 10 centimes.
54 — de 11 à i5 —
/|5 — de. -, 16 à 20 —
3a — de 21 à 25 —
i4 — de 26 à 3o —
7 — de 3i à 35 —
6 — de 36 à /jo —
t\ — plus de. ... [\o —
Sur 3q6 ouvrières en lingerie, le gain net annuel (défalcation faite du fil, des aiguilles et des déplacements) était pour
35 inférieur à i5o francs.
58 — de i5i à 25o —
128 — de a5i à 4oo —
90 — de l\oi à 600 —
57 — de. ..... 600 à 1.000 —
10 supérieur à 1.000 —
l36 SALARIAT ET SALAIRES
3()6 ouvrières interrogées, /|6p. ioo ont déclaré se faire un revenu de 200 à ^00 francs, i4 P- 100 un revenu moindre et /jo p. 100 un revenu supérieur. Dans ces conditions le salaire moyen ne dépasse pas 1 fr. 2 5 à
1 fr. 5o.
Les deux cinquièmes de ces ouvrières travaillaient moins de 10 heures par jour; deux cinquièmes travaillaient 1 2 heures ; il n'y en avait guère qu'un dixième qui prolongeât plus longtemps la journée.
À Lyon, la pose des mouches dites chenilles sur le lulle est payée o fr. 25 le mille à l'entrepreneuse, qui ne donne que o fr. i."> ào IV. 18 à l'ouvrière. Celle-ci a peine à gagner ainsi o fr. 90 à 1 fr. a4> pendant que l'entrepreneuse, qui occupe une cinquantaine d'ouvrières, peut se faire des journées de 20 francs. Dans ce cas, c'est la femme qui exploite la femme.
« Des ouvrières, employées dans des maisons de confection de Paris, de Lyon, de Lille, d'Angoulême, etc., écrit un Glermontois, pour ne pas abandonner leur ménage et souvent par amour-propre, préfèrent travailler chez elles tout en gagnant moins. Elles ne peuvent arriver à un salaire nécessaire que par un travail assidu fait dans les plus mauvaises conditions de production et d'hygiène. Pour arriver à un gain moyen de
2 francs par jour, elles devront peiner plus longuement et plus durement que l'ouvrière en atelier qui en gagne 3, jusqu'à 12 heures par jour dans les mois de mars, avril et mai. C'est cette main-d'œuvre qui contribue le plus à faire descendre les salaires dans l'industrie de la confection. »
Des enquêtes en Angleterre et aux États-Unis ont fait connaître dans ces deux pays les misères du « Sweating
LE SALAIRE DES FEMMES iS'J
System », qui y est plus étendu et qui sévit plus misérablement qu'en France. A Londres, il s'est trouvé pour treize heures de travail et plus un salaire moyen d'environ i schelling par jour, descendant parfois jusqu'à 4 pence et demi ; on impute une partie du mal aux secours donnés en vertu de la loi des pauvres.
Nous avons montré dans le chapitre m que l'introduction des machines n'avait pas eu autant qu'on le dit pour conséquence la substitution des femmes aux hommes dans les ateliers. Les femmes ont toujours été et elles sont en petit nombre dans les industries minières, métallurgiques, mécaniques, et dans le bâtiment. C'est surtout dans les industries textiles et dans le vêtement, industries propres aux femmes, qu'on lés trouve en grand nombre.
Dans la plupart des professions où les hommes étaient en possession exclusive du travail, ils se montrent très hostiles à l'introduction des femmes, dans l'imprimerie particulièrement. Ainsi un imprimeur de Lille ayant (septembre 1902) embauché une femme comme linotypiste, une assemblée générale du syndicat a mis l'imprimerie à l'index *. Les recensements en France comptent une proportion de femmes plus forte que ceux des pays voisins dans l'ensemble des professions industrielles : 1 femme contre 2 hommes, tandis que la
1. La grève des linotypistes de Paris en 1908 a fait embaucher momentanément au moins quelques femmes comme linotypistes.
Belgique en compte i contre 3 et l'Allemagne i contre [\. Il faut observer d'abord que les cadres ne sont pas les mêmes exactement dans les trois pays, ensuite qu'en France les industries des tissus et du vêtement ont une importance relative, plus grande qu'ailleurs l.
Dans plusieurs métiers les ouvriers se plaignent pour des motifs autres que l'emploi des macbines de la concurrence des femmes, et ils cherchent à l'écarter, alléguant qu'elle avilit le salaire : les compositeurs d'imprimerie par exemple. Il est vrai que les femmes, étant en général moins payées que les hommes, les entrepreneurs sont portés à les employer de préférence quand le genre de travail le permet. Mais l'objection n'est pas valable pour le travail aux pièces ; si la femme gagne moins dans ce cas, c'est qu'elle produit moins.
i. Voici la proportion des femmes par ioo hommes dans les dix granùV groupes professionnels. Voir Journal de la Société de statistique, juillet 1902, article de M. March.