LE SALAIRE DES FEMMES
A l'argument de la concurrence s'ajoute celui des devoirs sociaux de la femme. Sa place, dit-on, est dans son ménage et son rôle est celui d'épouse et de mère. Sans doute il serait très désirable qu'elle pût, quand elle est mariée, se consacrer tout entière à son rôle de ménagère, comme le font en général les femmes de la bourgeoisie, bien que dans le petit commerce beaucoup de bourgeoises secondent leur mari. Restant à la maison, la femme peut tenir plus proprement son logemenU s'occuper de la cuisine, rendre son intérieur plus attrayant pour son mari, veiller sur ses jeunes enfants. Au contraire, si elle passe ses journées à l'atelier, elle n'a pas le temps de s'occuper de cet intérieur et par suite elle risque de n'en avoir même pas le goût ; ses enfants vagabondent peut-être quand ils ne sont pas à l'école, le mari va au cabaret. Par les contacts de l'atelier elle est plus exposée que chez elle à là séduction, laquelle est encore plus à redouter pour la jeune fdle que pour la mère de famille.
Cependant il faut vivre, et le gain de l'ouvrière est le plus souvent nécessaire à sa vie et à celle de sa famille. La loi peut, dans un intérêt social, lui interdire certains travaux, comme ceux de l'intérieur des mines ; mais elle commettrait une injustice et une barbarie si elle l'excluait d'une profession en vue de ne pas faire concurrence au salaire masculin. Voudrait-on que la femme ne travaillât que chez elle ? Mais nous venons de voir que le travail à domicile est d'ordinaire moins rémunérateur pour l'ouvrière que le travail en atelier,.
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que c'est lui surtout qui fournit matière au « salaire de famine ». Pour que la femme mariée reste à son foyer et n'y travaille pas à façon, au compte d'un entrepreneur, il faut que le gain du mari soit suffisant à l'entretien de toute sa famille. En effet, là où le salaire de l'homme est très élevé, comme aux États- Unis, on rencontre moins de femmes mariées dans les manufactures que dans les pays industriels où le salaire est bas ; il est vrai, d'autre part, qu'il se trouve plus de personnes du sexe féminin dans la catégorie des employés de commerce et dans les professions libérales en Amérique qu'en Europe.
Mais le salaire du mari est loin d'être toujours suffisant. Est-il vraisemblable, comme l'imaginent certains réformateurs, qu'il le deviendrait si l'entrée des ateliers était interdite aux femmes? Quand on sait comme les lois régulatrices du salaire sont complexe, on s'abstient d'être affirmatif sur ce point. Quels ateliers d'ailleurs leur interdirait-on au profit des hommes, puisque les femmes ne se trouvent en masse que dans ceux qui conviennent à leur sexe ?
Il n'y a pas d'ailleurs que des femmes mariées qui soient intéressées dans cette question. Sur il\ millions et demi de personnes du sexe féminin âgées de plus de quatorze ans, le recensement de 1 901 en a enregistré 6 millions et demi qui étaient célibataires ou veuves *, N'est-il pas nécessaire que la veuve puisse vivre de son travail et faire vivre ses enfants si elle en a? N'est-il pas juste que la jeune fille puisse aider sa
1. 6.571.000, dont /1. 172. 000 célibataires et 2.399.000 veuves contre 7.94/1.000 mariées.
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famille ou se rendre plus libre et amasser un petit pécule et, si elle doit rester célibataire, qu'elle puisse se procurer ainsi les moyens de sauvegarder son indépendance.
Quant aux femmes mariées, il faut souhaiter que le salaire des maris s'élève assez pour que leur nombre diminue dans certaines manufactures : résultat à obtenir non pas des lois prohibitives, mais par la producti\ité du travail et l'abondance de la richesse. Pour les célibataires et les veuves, il faut souhaiter que leur salaire, qui a augmenté non moins que le salaire des hommes depuis trois quarts de siècle (excepté dans les salaires infimes aux pièces à domicile), s'amélioro. encore. Il est regrettable qu'à travail égal corresponde rarement pour elles un salaire à l'heure égal à celui de l'homme. Au lieu de dire qu'elles ont moins de besoins que les hommes, on dirait plus exactement qu'elles s'en font moins. Ce qui pèse le plus lourdement sur le salaire de la femme vivant exclusivement de son travail, c'est la concurrence de la jeune fille et de la femme mariée dont le gain est un simple appoint au budget familial *.
i. Ce n'est pas seulement dans les ateliers que le salaire des femmes est généralement inférieur à celui des hommes, malgré l'égalité du service rendu, C'est aussi dans les administrations publiques et dans les professions libérales : le traitement des institutrices est inférieur à celui des instituteurs ; celui des professeurs du sexe féminin dans les lycées do jeunes filles est inférieur à celui des professeurs dans les lycées de garçons. Cependant leur traitement ne saurait être considéré comme un simple « appoint » dans le ménage quand elles sont mariées, et beaucoup ne le sont pas. Ce serait là le cas de demander : « Ont-elles leur juste salaire ? »
Les moyennes que fournissent pour le travail des enfants les statistiques décennales de l'agriculture n'accusent qu'un très faible progrès du salaire des enfants. Il n'y a pas, en réalité, un taux moyen de la rémunération des enfants employés dans les ateliers de France. Autrefois, dans les métiers organisés en corporation, l'enfant logé et nourri chez son maître payait son apprentissage par une somme d'argent ou par une durée plus longue de service. Il en était encore à peu près de même dans la première moitié du xixe siècle : l'apprenti recevait au bout d'un certain temps quelque gratification hebdomadaire. Maintenant il est beaucoup plus rare dans la petite industrie que le maître loge et nourrisse son apprenti ; mais il lui donne plus tôt une petite rémunération. Dans la grande industrie, on ne fait guère d'apprentis ; on emploie de petits ouvriers auxquels on donne souvent o fr. 5o dès le premier jour, et dont le salaire augmente peu à peu avec l'âge et la capacité du jeune travailleur.
L'important pour l'enfant ne doit pas être le gain présent ; c'est la préparation par l'apprentissage, l'école ou le cours qui le rendra plus tard apte à avoir une productivité et en conséquence un salaire plus fort : grand problème d'éducation que nous ne traiterons pas dans ce volume.