‹ Salariat et SalairesChapitre 62 sur 111 · CHAPITRE \1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE \1I

Nous avons marqué au chapitre précédent la place du loyer dans le budget ouvrier. Il y a lieu d'insister quelque peu sur les conditions du logement.

Le logement a une importance considérable pour la santé et le bien-être. Il est fâcheux que la même pièce serve de chambre à coucher, de salle à manger et de cuisine ; que le logement ne soit pas suffisamment aéré faute de fenêtres, que le jour ne soit pris que sur des courettes étroites, que les lieux d'aisances, quand il y en a, soient malpropres et nauséabonds, etc. Les médecins considèrent l'insalubrité du logement comme une grande cause de propagation de la tuberculose. On a calculé que 38 p. ioo des 101.496 décès causés par la tuberculose à Paris s'étaient produits dans des maisons insalubres. Le logement, d'autre part, exerce une in fluence très grande sur la moralité de la famille ouvrière, car il est inconvenant que parents et enfants couchent dans la même chambre, que plusieurs enfants partagent Je même lit. Un logement trop étroit et misérable n'encourage pas la ménagère à le tenir avec soin ; elle n'y prend pas le goût de l'ordre. De sou côté, le

mari est porté à déserter un intérieur déplaisant et à aller au cabaret. Les enfants sont exposés à contracter des habitudes de désordre, de saleté et de vagabondage.

A la campagne et dans les petites villes dont la population n'augmente pas la question du surpeuplement ne se pose pas. Mais les logements sont loin d'y être partout salubres, quoique dans maintes régions ils se soient améliorés depuis soixante ans. Le nombre des maisons à une seule ouverture a diminué en France de 85.ooo entre les années 1871 et 1891 *. Là, l'ouvrier est à peu près logé comme le paysan ; l'air libre des champs corrige ou du moins atténue les inconvénients de l'insalubrité intérieure.

C'est dans les grandes villes que le mal se fait sentir. M. Bertillon a calculé que 55 p. 100 des logements pouvaient être considérés comme surpeuplés ou insuffisants à Paris, 60 à Lyon, 75 à Saint-Etienne ; d'autre part, qu'en 1901, sur 1. 000 habitants, à Paris, 1 44 occupaient moins d'une pièce pour deux personnes, à Lyon 1^7, à Saint-Etienne 358. On a même constaté à Paris que 2.o45 ménages composés de 6 personnes et plus vivaient dans une seule pièce. L'état déplorable de l'habitation du prolétaire dans beaucoup de grandes villes n'est pas un fait nouveau. Comme dans les campagnes, cet état était, à part quelques exceptions, pire autrefois ; aujourd'hui même, bien des concierges et de petits com-

1. Il avait déjà diminué de i33.ooo de 18/46 à 1871. Le nombre des maisons à deux ouvertures a diminué aussi (de 18.860.000 en 187 1 à 17.360.000 en 1 891), surtout dans la campagne. Par contre, le nombre de maisons ayant plus de deux ouvertures a beaucoup augmenté, si bien que pour loger la population qui depuis 1871 n'a augmenté que de 10 p. 100, le nombre des maisons a augmenté de 22 p. 100.

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merçants n'ont pour domicile qu'une loge, une arrièreboutique, une soupente, logements aussi peu confortables que l'unique pièce d'un ménage ouvrier pauvre.

Il y a sous ce rapport des différences caractéristiques entre les Etats, comme il y en a entre les localités diverses d'un même Etat.

Dans i Ouvrier américain nous avons exposé la situation des logements ouvriers aux Etats-Unis, où le salaire est plus fort qu'en Europe et où les habitudes de vie sont autres qu'en ^urope. Dans la ville de Boston une enquête de 1891 a constaté que le type le plus fréquent était celui du logement à quatre chambres, au prix de 8 à 10 dollars par mois. On en citait de 17 dollars. Le taux de 7 à 8 dollars (soit en nombre rond 4oo à 5oo francs) et de quatre pièces peut être accepté pour moyenne dans les Etats du nord-est. Les logements sont en général plus petits et moins confortables, de même que les salaires sont moindres. Dans nombre de villes et surtout dans les banlieues, des familles ouvrières occupent une maison entière et il n'est pas très rare qu'elles en soient propriétaires. Dans d'autres, au contraire, on trouve des entassements d'habitants dans de vastes bâtiments.

New-York en est un des plus affligeants exemples ; on y citait en 1880 un de ces bâtiments, un « tenemenl house », dont les [\o logements renfermaient 478 personnes. Aux Etats-Unis les bureaux de santé et nombre de municipalités font la guerre aux logements insalubres ; des sociétés et des manufacturiers ont entrepris la construction de logements à bon marché. Quelque nombreux que soient les bouges, dans ce pays, ils y sont l'exception ; en général l'ouvrier y

est mieux logé qu'en Europe. Dans l'Ouvrier américain l, nous' avons, opposé au type de bon logement américain celui de l'ouvrier d'industrie russe qui se place à l'autre extrémité de l'échelle, l'ouvrier couchant souvent dans des baraquements, longs dortoirs où les sexes sont à peine séparés et où il n'y a pas même de cabinets d'aisances.

En France, comme aux Etats-Unis et comme dans la plupart des pays manufacturiers, la concentration del'in dustrie et l'accroissement des agglomérations dans les vil les ou autour des usines et manufactures isolées ont attiré l'attention des philanthropes sur des misères qui existaient antérieurement, mais que le sentiment crois sant du bien-être rendait plus intolérables aux misérables et pour lesquelles le progrès de la richesse rendait plus facile l'application du remède. De multiples efforts ont été faits en vue d'améliorer l'habitation de la classe ouvrière.

Ces efforts ont été faits en premier lieu par des chefs d'établissement qui ont construit des maisons convenables pour leur personnel et qui les lui ont louées à prix réduit ou qui ont aidé par des prêts ou par des cessions de terrain leur personnel à en construire. La plupart des^ grandes compagnies de chemins de fer, des exploi tations minières, comme Anzin, Lens 2, plusieurs

i. Deuxième partie, chap. m.

2. En 1900, la compagnie d'Anzin avait fait construire 2.884 maisons avec jardin qu'elle louait en moyenne 69 francs par an ; elle en avait vendu une centaine et avait prêté à ses ouvriers de l'argent pour en acheter plus de 700. La compagnie de Lens avait, en 1907, 5.573 maisons louées de 4 fr. à io fr. 5o par mois ; elle avait établi des concours pour l'entretien des jardins par les ouvriers. Ces maisons lui ont coûté, intérêt, entretien;

grandes usines, comme le Creusot, ' et manufactures, comme celle de M. Menier 2, ont procédé ainsi. C'est l'action du patronat. Elle a déjà rendu des services signalés dont profitent de nombreuses colonies ouvrières, et elle en rendra encore.

La vente du terrain ou de la maison est le système le plus préconisé par les philanthropes qui aspirent, en créant un foyer familial, à rendre l'ouvrier stable et à l'intéresser à l'ordre social par le sentiment de la propriété : résultat moral tout à fait digne de considération. Toutefois ce système n'est pas sans soulever des objections: d'abord de la part du manufacturier qui, en aliénant les terrains voisins de sa fabrique, pourrait se trouver un jour, si beaucoup d'ouvriers le quittaient pour aller chez un concurrent, dans l'impossibilité de loger, peut-être même de se procurer un personnel nouveau ; ensuite de la part même de l'ouvrier pour qui la propriété peut devenir une chaîne et un obstacle à la recherche d'une position plus avantageuse dans un autre lieu, et dont la mort peut devenir un désastre pour le patrimoine de la famille s'il n'a pas achevé d'acquitter ses annuités. D'ailleurs, à la seconde ou troisième génération, il peut

cl amortissement, un million de plus qu'elle n'a perçu par les loyers. D'après une enquête du Comité des houillères le total des maisons construites en 1907 était de 38,3i2.

1. En 1901, la compagnie du Creusot avait vendu à ses employés et ouvriers des terrains à prix réduit, leur avait fait près de !\ millions 1/2 d'avances pour construire, avait elle-même construit des maisons (i.i63 logements en 1907) qu'elle louait i/r. 20 à H francs par mois, leur avait loué des jardins. A Champagne-sur-Seine, elle a construit un village où les loyers sont de I2.r) à 280 francs par an

2. Dans la fabrique Menier-Noisiel, les maisons ouvrières sont louées à un prix décroissant avec le nombre d'années de service de l'employé.

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arriver que les immeubles passent en des mains étrangères ou même suspectes à la manufacture1.

L'assurance peut obvier à cet inconvénient; mais elle n'obvie pas à la difficulté de déplacement quand l'ouvrier trouve ailleurs une meilleure condition.

Le parti socialiste, qui critique toutes les formes du patronage, objecte que l'ouvrier se trouve non seulement attaché moralement à l'établissement, mais matériellement asservi, parce que, s'il a acheté la maison payable par annuités, il ne peut plus, sans s'exposer à une grosse perte, quitter la manufacture, quel que soit son salaire, et, s'il est locataire, le patron peut lui causer un grand embarras en le mettant sur le pavé d'un jour à l'autre avec sa famille.

Le parti socialiste prétend d'ailleurs que le patron n'a souci en cette affaire que de son intérêt personnel, qui est de s'assurer de la main-d'œuvre. Sans doute le patron en a souci, mais il est injuste de prétendre qu'il ne s'y mêle pas, chez beaucoup de chefs d'établissement, une idée philanthropique et un souci du bien-être des autres. En tous cas, les deux parties y trouvent leur avantage : c'est la raison d'être et l'éloge de la combinaison.

D'importants résultats ont été obtenus aussi par des oeuvres philanthropiques qu'on ne peut taxer d'égoïsme manufacturier. Dans cette catégorie, on peut citer d'abord, comme une des plus anciennes et des plus florissantes, la Société lyonnaise des logements économiques, à laquelle est attaché le nom de Mangini et

i. La Société mulhousienne des cités ouvrières, fondée en i853 sous l'inspiration généreuse de MM. Jean Dollfus et Perrot, l'a éprouvé.

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qui, fondée en 1886, logeait environ 8.000 personnes dans ses i34 maisons en ioo3, au prix d'environ 2Ôofr. en moyenne pour deux ou trois pièces avec cabinets d'aisances ; la Société des cités ouvrières de Paris- Auteuil, qui loue ou vend ses maisons ; la Société philanthropique de Paris, à laquelle des donations ont permis de construire sept maisons modèles très bien tenues, divisées en logements d'une à trois pièces d'un prix de 160 à 38o fr. par an, et d'installer trois hôtels pour jeunes personnes ; la Société française des cités ouvrières, fondée en 1870 ; la fondation Rothschild, créée en 190/1 par une donation de 10 millions.

La philanthropie ne base pas ses combinaisons sur la gratuité. Elle tient à tirer un intérêt modique des capitaux qu'elle emploie, afin d'intéresser les prêteurs à son œuvre, et elle établit le taux de ses loyers en vue non de faire une aumône, mais de procurer à des familles peu aisées un logement sain et commode au prix le plus modique possible.

Des capitalistes ont compris, d'après certains résultats obtenus par la philanthropie, que la construction de maisons spécialement aménagées en petits logements à bon marché pouvait être une opération fructueuse, et ils en ont construit, principalement à Paris * et à Lyon.

Des maisons à bon marché ont été construites au moyen de l'association suivant divers systèmes. Le plus réputé est la « Building Association », mode de société

1. M. Kouville, inspecteur général des ponts et chaussées, a construit dans le quartier de Grenelle des maisons composées de petits logements de deux et trois pièces avec cuisine, cabinets d'aisances, caveau, qu'il louait .220 à 3Go francs, et d'où il obtenait un revenu net de 6 p. 100.

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coopérative de construction qui n'est guère pratiqué en France, mais qui l'a été beaucoup en Angleterre et aux Etats-Unis. Entre autres associations françaises on peut citer la Ruche roubaisienne, fondée en i8q5 entre ouvriers et patrons, la Pierre du foyer de Marseille, la Société anonyme des habitations économiques de la Seine, la Société des logements économiques pour familles nombreuses, l'Association fraternelle des employés et ouvriers des chemins de fer français, le Coin du feu de Saint-Denis.

Le type de l'association est le seul sur lequel on possède en France des renseignements statistiques précis, parce qu'il est placé sous le contrôle de la Commission supérieure des habitations à bon marché. A la fin de l'année ioo5 le nombre des sociétés de construction approuvées s'élevait en mai 1908 à 216 (i23 sociétés coopératives, 89 sociétés anonymes possédant les 2/3 du capital réalisé, f\ sociétés civiles). Le capital social des 117 sociétés qui avaient envoyé leurs comptes à la fin de l'année 1906 était de 18 millions i/3, auxquels s'ajoutaient près de 8 millions d'emprunts ; la valeur de leurs terrains et constructions était de 20 millions i/3, sur lesquels les acquéreurs avaient déjà amorti plus d'un million. Paris et, à sa suite, Calais, Lyon, Marseille étaient les villes qui comptaient le plus de sociétés de ce genre.

Des lois (3o novembre 189^, 20 juillet 1895, 16 avril 1 906) ont encouragé ce genre de construction par des exemptions d'impôt et autres faveurs. L'exemption de la contribution des portes et fenêtres est maintenant de douze ans ; les caisses d'épargne, les bureaux de bienfaisance, les hospices et hôpitaux, peuvent employer

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une partie de leurs fonds en prêts à des sociétés de construction. Un Conseil supérieur des habitations à bon marché et des comités locaux surveillent et facilitent ces opérations.

Certaines municipalités, surtout en Angleterre, ont fait plus qu'encourager ; elles ont pris une part directe à l'œuvre. Elles ont fait des règlements relatifs à l'hygiène des logements. Elles ont garanti, comme Lille, un intérêt aux capitaux engagés dans les sociétés de construction, elles ont alloué des subventions à ces sociétés sous forme de prêt ou de concession à bon marché de terrains communaux ; enfin plusieurs, en Angleterre notamment, ont entrepris directement la construction de maisons à bon marché.

On fait de très sérieuses objections aux modes d'intervention municipale qui s'exercent avec l'argent de contribuables. Si l'argent ainsi employé ne rapporte pas à peu près l'intérêt ordinaire, le logement à bon marché, pour quelques-uns, devient un impôt sur tous, au lieu d'être, comme dans les autres modes, une libéralité intéressée ou désintéressée, une spéculation, une mutualité. Il est vraisemblable qu'une municipalité ne construira pas avec autant d'économie que des entrepreneurs particuliers et n'administrera pas avec la même sévérité. En outre, il est à craindre que la municipalité, construisant et louant elle-même, mais ne pouvant loger tout le monde, ne soit poussée par la force des choses à avoir pour le choix de ses locataires des préférences politiques ou autres, à réduire ses loyers, à exempter même des misérables qu'elle n'oserait pas mettre dehors après les avoir admis. Si elle loue à perte, elle fait œuvre de charité et en même temps de

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partialité, puisqu'elle ne logera pas tous les prolétaires, petits employés, ouvriers ou vieillards sans famille. Comment choisir et où s'arrêter ? Une fois le budget engagé dans cet engrenage, la charge financière n'aurait pas de limite.

Si la municipalité veut louer véritablement au prix courant, son entreprise ne paraît pas avoir une raison d'être suffisante. Si elle loue au-dessous, elle décourage les entreprises privées du même genre, entreprises de spéculation ou de philanthropie qui sont obligées de rémunérer leurs capitaux.

Les logements salubres à bon marché, par quelque combinaison qu'ils soient offerts, ne sont pas le privilège exclusif de l'ouvrier. Tous les petits revenus sont admis, le cas échéant, à en profiter, employés d'ordre inférieur non moins que travailleurs de l'atelier. Néanmoins, en ce qui concerne ceux-ci, ils peuvent être considérés parfois comme un supplément de salaire nominal, dans les houillères par exemple, et d'autres fois comme un accroissement de bien-être à dépense égale et par conséquent comme un appoint du salaire réel. C'est pourquoi nous avons consacré un chapitre à la question du logement.

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