‹ Salariat et SalairesChapitre 67 sur 111 · VIN DES TRAVAILLEURS SALARIAIS ET SALARIÉS · texte numérisé non relu

VIN DES TRAVAILLEURS SALARIAIS ET SALARIÉS

de l'accumulation des épargnes de toutes les années antérieures, tandis que le salaire de l'ouvrier est pris sur le produit de chaque année et que la plus grande partie en est consommée aussi chaque année. D'autre part, il ne faut pas croire, comme les critiques semblent l'admettre, que cette accumulation soit formée seulement des profits épargnés par les entrepreneurs ; elle Test, quelle qu'en soit la source, par la totalité des épargnes : épargnes des artisans, épargnes des employés et fonctionnaires, épargnes des professions libérales, épargnes des rentiers, épargnes des ouvriers même, etc., aussi bien que par les épargnes des entrepreneurs. Il n'y a donc pas lieu d'opposer le taux d'accroissement des annuités successorales { au taux d'accroissement des salaires, comme mesurant, l'un le gain des patrons réalisé aux dépens de la main-d'œuvre, l'autre le gain des ouvriers réduit par le prélèvement patronal. Nous avons déjà fait plus haut cette observation.

des trente-cinq années qui ont précédé la troisième République, 1 835-1 86g)? on trouve ioa,8 milliards ; en additionnant les trente-cinq années de la troisième République, on trouve anj,6 milliards. D'une période à l'autre il y a eu doublement, à peu près comme pour le salaire. Mais ces périodes sont trop étendues pour donner une idée satisfaisante de l'accroissement. Mieux vaut prendre l'annuité moyenne de périodes quinquennales : 1866- 1870, 4.729 millions ; 1901-1902, 6.618 millions ; accroissement de 4o p. 100 De 1892 à 190/i l'annuité a très peu augmenté. En 1907 elle a été de (>.73g millions.

i>. Les annuités successorales, qui sont un des meilleurs instruments de mesure de la richesse nationale, sont très loin de représenter exactement le montant de cette fortune ; on peut à cette mesure faire nombre d'objections. Mais, si elles sont imparfaites quant à la détermination précise de la fortune des Français à une date déterminée, elles ont plus de valeur pour mesurer le progrès relatif de cette fortune, les causes d'inexactitude restant, malgré quelques changements, comme la déduction du passif depuis 1901, les mêmes à peu près aux différentes époques.

Aussi, au nombre des sources qui ont alimenté la richesse nationale en France et qui sont comptées dans l'annuité successorale sont les dépôts dans les caisses d'épargne (caisse nationale et caisses privées) qui ont doublé en vingt-deux ans (2.365 millions on i885, 4.770 millions en 1906). Or ces dépôts proviennent pour la plus forte part des versements faits par des salariés K

Les capitaux ont-ils été d'une manière générale plus favorisés dans la répartition des revenus que le salaire ? Problème ardu, avons-nous déjà dit, qu'on n'a pas de données précises pour résoudre, \oici cependant quelques observations que nous soumettons au lecteur. La somme des capitaux, étant grossie d'année en année par les apports successifs de l'épargne, a plus augmenté vraisemblablement que le nombre des travailleurs : ce qui n'est pas assurément à regretter. D'autre part, il est certain que le taux de la rémunération de ces capitaux a baissé depuis trois quarts de siècle, pendant que le taux des salaires haussait.

Le syndicat des agents de change a relevé le fait suivant qui est intéressant pour l'histoire du capital et de ses bénéfices. Les titres mobiliers cotés à la Bourse de Paris avaient au 3i décembre 1904 une valeur totale de i3o milliards de francs (valeurs françaises et étrangères) sur le marché ; et, tout calcul fait, il s'est trouvé que ces mêmes titres avaient été émis précisément pour la somme de i3o milliards. Si la valeur du capital des uns, tels que les actions des grandes compagnies de

t. Sur 12.462.000 livrets il y en avait près des trois quarts (71,82 p. 100) qui ne dépassaient pas 5oo francs.

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chemins de fer ou de la Banque de France, valent davantage, d'autres valent moins ; pour tous, ioo francs de capital achètent un revenu inférieur à celui qu'ils achetaient il y a soixante ans ; donc, puisque le capital est à peu près resté le même, le revenu total doit être moindre. Le même calcula été fait pour 1902 et pour 1906 et a donné à peu près le môme résultat. En outre, ce relevé ne comprend pas les valeurs qui avaient été cotées et qui sont aujourd'hui perdues ; or on sait qu'il y a tous les ans des sociétés anonymes qui sombrent et disparaissent, causant même dans certaines années des pertes colossales, dont la plus fameuse de notre temps a été la faillite du Panama t. On sait aussi que chaque année beaucoup de petits capitaux engagés dans l'industrie sans l'être sous forme d'actions ou d» obligations sont consommés improductivement ; les faillites n'enregistrent que la moindre partie des pertes de ce genre. En tout cas, il suffit de la constatation du syndicat des agents de change pour infirmer complètement l'argument que M. Coste avait fondé sur quelques entreprises florissantes. La somme totale des revenus nets de l'industrie et du commerce est-elle en 1908 supérieure à ce qu'elle élaità la fin du second Empire ? Nous inclinons fortement à le croire, toutefois sans pouvoir en fournir la preuve par des chiffres globaux de production. Nous savons cependant que le commerce extérieur de la France (com-

1. Les actions des 53 principales mines d'or de l'Afrique sont aujourd'hui en perte de plusieurs milliards relativement à leur taux d'introduction sur le marché. M. jNeymarek a calculé qu'un rentier qui aurait acheté mie action de chacune de ces compagnies au prix où elles ont été émises, avec une forte prime sur le marché, aurait déboursé G./ji3 francs et que «es 53 actions n'auraient valu sur le marché que 3.8 1 5 francs en octobre

merce spécial sans les métaux précieux) a été de 6.277 millions en 1869 et de 11. 363 millions en 1908 : c'est un accroissement de 80 0/0. Comme le salaire moyen se compte par tête, c'est peut-être par tête aussi qu'il convient de compter l'accroissement du commerce pendant cette période ; or, cet accroissement est de 76 0/0 l. C'est à très peu de choses près le même que celui que nous avons cité pour le salaire dans le chapitre v 2. •

Les statisticiens évaluent par approximation le revenu annuel des habitants de la France entre 20 et 3o milliards3. Admettons provisoirement, d'après un des économistes qui ont étudié la question, M. Colson, 20 milliards, à savoir 7 milliards pour le revenu des capitaux, propriété foncière non bâtieet bâtie, et valeurs mobilières; 9 à 10 milliards pour les salaires en argent et en nature de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, delà domesticité, des fonctions publiques4; 8 milliards au

1. Si l'on calcule sur le commerce par tête (iGi fr. en 1869, 289 fr. en 1908) on trouve en effet un accroissement de 76 0/0.

2 Nombre-indice, i63 en 1870, 289 en 1908, soit une augmentation d,> 76 0/0.

3. Depuis une trentaine d'années les évaluations les plus autorisées des statisticiens et des financiers ont varié entre 2 5 et 3o milliards (Leroy - Beaulieu, 1 883), 20 à 25 (de Foville, 1886), 22" 1/2 (Administration des finances, 1895-1907).

h. En 1886, M. Coste, calculant sur une population de 6.900.000 travailleurs industriels, évaluait à G milliards la somme de leurs salaires. Le nombre des ouvriers de l'industrie enregistrés par le recensement de igoi est de 7.850.000 et le salaire a augmenté depuis 1886. Aussi MM. de Lavergne et Paul Henry croient-ils pouvoir, pour 1902-1907, fixer le total des salaires et traitements des ouvriers et employés de l'industrie, domestiques, employés des professions libérales, à 9,2 milliards, en adoptant comme salaire moyen à Paris, 7 fr. 10 pour les hommes, A fr. 25 pour les femmes, et en province h fr. 3g pour les hommes et 2 fr. i5 pour les femmes.

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moins pour les revenus des entrepreneurs (chefs d'établissement et travailleurs isolés) de culture, d'industrie, de transport, de commerce, provenant à la fois de leur travail et de l'emploi de leur capital, près de 1/2 milliard pour les pensions et rentes viagères.

MM. de Lavergne et Paul Henry, calculant le nombre des salariés d'après le recensement de 1901 et le taux du salaire industriel d'après Y Annuaire statistique de la France de 1906, ont trouvé, outre 2.335 millions pour les ouvriers agricoles, près de 8 milliards pour les salaires réunis de l'industrie, des transports et du commerce. En ajoutant les salariés classés dans les catégories des soins personnels, des professions libérales et de la domesticité, ces auteurs arrivent à un total de 9.210 millions, et même de 12.623 millions, en comprenant les traitements des services publics. Ce dernier total est supérieur à celui qu'a proposé M. Colson. Ce ne sont là d'ailleurs que des évaluations en partie hypothétiques ; ces auteurs le reconnaissent.

Pour le, groupe particulier de l'industrie des transports et du commerce, M. Colson reste bien au-dessous du total de MM. de Lavergne et Henry ; car ceux-ci donnent seulement /j milliards. D'autre part, M. Colson estime approximativement, d'après la contribution des patentes, à 3 milliards les revenus des entrepreneurs de ces trois catégories, ces 3 milliards représentant : en premier lieu, la somme nécessaire pour l'entretien de la famille de l'entrepreneur, somme qui peut être assimilée à un salaire représentant le prix de son travail personnel ; en second lieu, l'intérêt du capital engagé dans l'entreprise; en troisième lieu, le profit, c'est-à-dire le bénéfice

net de celte entreprise1. C'est ce que M. Colson nomme « revenus mixtes » ; l'évaluation numérique et analytique en est, quelque procédé de calcul qu'on emploie, hypothétique, et il faut être, comme nous l'avons dit, très réservé au sujet des conclusions qu'on pourrait tirer de comparaisons entre le revenu total de la classe salariante et celui de la classe salariée, qui esl une chose, et, d'autre part, entre le revenu du capital et celui du travail qui sont autre chose.

Ces auteurs d'ailleurs s'accordent à peu près dans leur conclusion sur ce sujet. En ajoutant au revenu des immeubles et des valeurs mobilières celui des capitaux dans les entreprises, dit M. Colson, on a environ un tiers des 26 milliards ; le reste est dû au travail. « La part des revenus du travail, disent de leur coté MM. Henry et de Lavergne, est sensiblement plus forte que chacune des deux autres. Comparés, en particulier, aux bénéfices des chefs d'établissement, les salaires seraient deux fois plus élevés qu'eux... La part réelle des travailleurs ressortirait ainsi à bien près de 17 milliards, représentant 63 0/0 du revenu total. »

La répartition individuelle des revenus n'est égale ni pour les ouvriers ni pour les entrepreneurs. Il y a une échelle infiniment variée et infiniment étendue, depuis la couturière à domicile gagnant moins de 1 franc par jour et exposée à de longs chômages jusqu'au

1. M. Colson ajoute 600 millions comme revenu des travailleurs indépendants que MM. de Lavergne et Henry ont classés dans la catégorie des salariés. En réalité, les personnes recensées comme « travailleurs isolés » sont les uns de véritables ouvriers à façon, les autres de petits entrepreneurs. Il est impossible au recensement d'établir une distinction précise.

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chef d'une gigantesque entreprise, comme on en voit surtout aux Etats Unis, dont le gain d'un jour peut dépasser i million.

Toutes les données du problème de la répartition étant 1res imparfaites, les conclusions qu'on essaie d'en tirer sont très hasardeuses. Comme nous l'avons déjà fait observer, elles sont ce qu'elles peuvent être, et, si elles ne donnent pas la certitude, elles s'opposent du moins comme négation à des affirmations contraires qu'on avancerait sans preuves1 suffisantes.

En analysant les annuités successorales, M. de Foville a dressé l'échelle suivante de la répartition non des revenus, maisdes fortunes, ramenées par le calcul à i milliard de francs et provenant de 100.000 successions : 98.12g successions au-dessous de 100.000 francs valant au total £19,7 milliards, 1.7/18 successions de 100.000 à 1 million valant 339,4 millions, ia3 successions de plus de 1 million, valant 2/^0,9 millions. La fortune française est donc inégalement répartie, puisque le quart est entre les mains d'une infime minorité. Dans tous les pays civilisés il existe de très grandes fortunes, territoriales ou mobilières, provenant de patrimoines transmis héréditairement ou de gains personnels, dont les possesseurs ne forment qu'une extrêmement petite minorité de la population et dont l'emploi, quand ces fortunes sont convenablement administrées, est utile à l'œuvre commune de la civilisation. D'autre part, les deux cinquièmes de la fortune française sont le lot d'une immense majorité de personnes (98 p. 100) et plus de la moitié du total de cette fortune (58 p. 100) se compose d'héritages minuscules d'une valeur inférieure à 2.000 francs (733 francs en moyenne). Les

petits patrimoines dominent donc de beaucoup et. parmi les propriétaires de ces patrimoines, figurent beaucoup de salariés, employés et même ouvriers, surtout des ouvriers agricoles propriétaires d'un lopin de terre.

En dehors du nombre des décès donnanl lieu à un enregistrement de succession, il y a annuellement un nombre à peu près égal de décès qui ne donnent pas lieu à cet enregistrement, soit que le décédé n'ait pas laissé de biens, soit que le fisc n'ait pas eu connaissance de la succession. Cette moitié représente-t-elle un nombre égal de prolétaires, comme on l'a dit? Non. D'abord il faut en retrancher les décès de mineurs qui, vivant dans leur famille, riche ou pauvre, ne laissent pas en général d'héritage. En second lieu, il y a un grand nombre de personnes à la mort desquelles la famille ne fait pas de déclaration, parce que ces personnes n'ont laissé que des objets mobiliers de médiocre importance que les héritiers se partagent à l'amiable *. Parmi les salariés beaucoup sont dans ce cas, notamment des domestiques, de modestes employés possédant cependant, outre leur mobilier, des actions et des obligations. Même dans la catégorie des employés de rang moyen ou supérieur, des fonctionnaires, des personnes appartenant aux carrières libérales, combien n'y en a-t-il pas qui, ayant vécu dans une aisance relative, dépensaient annuellement leur

i. MM. de Lavergne et Paul Henry ont établi que, même pour les très petites propriétés foncières, il y a beaucoup de successions qui ne donnent pas lieu à une perception fiscale. (Voir La Richesse de la France, p. 68 et suiv.) Ils ont établi aussi qu'il y a beaucoup d'omissions de biens mobiliers.

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revenu et meurent sans laisser d'épargnes ? Ce serait commettre une grosse erreur que de classer dans le prolétariat tous les adultes au nom desquels le fisc n'a pas enregistré de succession.

Un dernier mot. En faisant connaître les essais de parallèle entre les revenus des entrepreneurs salariants et ceux des employés et ouvriers salariés, nous ne prétendons pas démontrer que les situations soient équivalentes. Si la direction d'un établissement, surtout d'un grand établissement, est beaucoup plus difficile que l'exécution de la tâche ordinaire d'un salarié, il est néanmoins plus agréable de commander que d'être commandé, et l'entreprise promet, procure même en moyenne, toute compensation faite, des bénéfices plus élevés que n'est la moyenne des salaires. Nous avons voulu seulement prévenir le lecteur contre des préjugés en indiquant les raisons de cette inégalité de rémunération et en montrant qu'on ne saurait la calculer avec précision, qu'en tout cas elle paraît moindre qu'on ne le dit dans certains milieux en vue de condamner l'organisation sociale actuelle.

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