Années. Grèves. Grévistes
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L'année où le nombre de personnes impliquées dans les grèves a été le plus considérable est iBg.'i : 1 . 3 'i 9 grèves et 660. 425 grévistes.
LA GREVE 2"j(\
diminution en temps de crise ; que les principales causes de grève sont l'accroissement des salaires ou la résistance à l'abaissement, le nombre des heures de travail, la reconnaissance des unions ouvrières, etc. ; que la proportion du nombre des grèves relatives aux salaires et aux heures a baissé, tandis que celle du nombre des grèves relatives à la reconnaissance des unions a augmenté ; que la proportion des grèves sympathiques est restée à peu près stationnaire ; que, quand le nombre des grèves augmente, il se produit plus de petites grèves que lorsque ce nombre diminue ; qu'en moyenne cependant les grèves comprennent plus de grévistes depuis 1896 ; que les compromis deviennent plus fréquents ; enfin que le progrès de l'unionisme n'a pas augmenté la proportion des réussites dans les grèves * .
Les lock-oui, quoique relativement fréquents en Amérique, le sont cependant beaucoup moins que les grèves. On en a compté i.5/i6 de 1881 à if)o52.
1. Voir, outre les quatre rapports de Y United States Bureau of labor et Io Spécial report on manufactures du Census (1905), l'article de M"0 Ira Cross dans les Quarterly publications of the American slatistical Association. — Lesdeux tiers environ des grèves ont eu lieu sur l'ordre des organisations ouvrières. Du Ier octobre 1906 au 3o septembre 1907, il y a eu i/|33 grèves des unions affiliées à V American Fédération of labor ; elles ont coûté 3 millions de dollars (dont 1 million 1/2 à l'union typographique).
2. La moyenne de 1881 à igo5aété i° pour les grèves, 48 réussites, iû transactions, '6-j échecs ; 2° pour les loch ont, 5i réussites, 11 transactions, 37 échecs.
Quoi qu'il soit du résultat, les ouvriers usent de leur liberté en formant des coalitions et en se mettant en grève. Mais ils oppriment la liberté d'aulrui quand ils font dégénérer la grève en brimades et en émeute.
L'émeute dans la grève est assurément l'exception. La très grande majorité des conflits du travail salarié avec le travail salariant ne font pas parler d'eux et se résolvent paisiblement entre les parties : on peut dire 'que c'est là la coalition normale. Mais, chaque année, il se produit des grèves retentissantes qui émeuvent l'opinion et troublent la tranquillité publique. Nous avons fait un historique des plus graves parmi celles qui se sont produites avant et surtout depuis la troisième République *. Nous ne le referons pas ici ; nous nous bornerons à citer quelques exemples, afin d'en itirer un enseignement.
En juin 1881, sans remonter plus haut, une grève, préparée par les excitations du parti socialiste pendant le congrès de Saint-Étienne, fut déclarée à l'usine de Commentry à la suite du renvoi de 2 52 ouvriers ; les grévistes ne faisaient pas de demande relative à leur salaire et aux conditions de leur travail. Ce qui singularisa cette grève, c'est que pour la première fois un conseil municipal (composé de collectivistes) vota un
1. Voir Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France de 1789 à 1870, et Questions ouvrières et industrielles sous la troisième République, chap. xi, Grèves et Syndicats.
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subside aux grévistes1. D'ailleurs la grève dura peu ; les ouvriers rentrèrent bientôt dans les ateliers.
Les meneurs socialistes avaient résolu de mettre en grève le bassin d'Alais. Le parti dépêcha de Paris un agitateur au commencement de l'année i883. Une grève venait de se terminer à la Grand'Combe lorsqu'arrivèrent trois députés délégués par l'extrême gauche de la Chambre pour procéder, sur l'invitation des grévistes, à une enquête. Ces députés intervinrent auprès des directeurs pour obtenir la rentrée d'un certain nombre d'ouvriers exclus à cause du rôle qu'ils avaient joué ; mais la présence de ces députés fut un ■excitant ; eux-mêmes furent impuissants à empêcher l'éclat de nouvelles grèves, à Lille d'abord, puis à Molières, à Bessèges. On dut mander des troupes et en augmenter le nombre à mesure que la fermentation s'aggravait ; les grévistes menaçaient les usines ; et, comme ils empêchaient les ouvriers pacifiques d'entrer, les patrons durent fermer leurs usines. « Les ouvriers, ■disait le maire dans une proclamation du 24 février, sont insultés., menacés, maltraités par les ouvriers en grève; il y en a qui ont été intimidés jusque dans leur domicile. Les femmes mêmes, qui portaient le repas à leur mari, n'ont pas échappé à ces attaques. » Cependant avant la fin du mois de mars les travaux avaient repris partout.
A la suite de la loi du 2 5 mai i884, certaines grèves
i . a Considérant qu'il est du devoir de la Société d'assurer l'existence de ceux de ses membres qui, par leur travail, permettent l'existence de tous ; considérant que, tant que l'État se soustraira à ce devoir, c'est aux communes qu'il appartient de le remplir, le conseil municipal de Commentry vote un crédit de 25.ooo francs... »
2(Sa SALARIÂT ET SALAIRES
prirent une extension et un caractère plus inquiétants.
Celle de Decazeville, en 1886, débuta par un crime, l'assassinat du sous-directeur Watrin qui s'était rendu impopulaire. « Victoire, lisait-on dans le Socialiste du 3o janvier, le sang a coulé ; et, contrairement à tous les précédents miniers, c'est le sang patronal, du sang capitaliste! » Des membres du conseil municipal de Paris proposèrent d'accorder un subside de 10.000 francs à la caisse des grévistes ; la majorité le vota, mais avec un libellé plus anodin : « Pour soulager la misère des habitants de la commune victimes de la cessation du travail. »
Il y a eu deux grèves à Garmaux en 1892. La première, en mars, avait pour cause une demande d'augmentation de salaire. Les deux parties recoururent à l'arbitrage avec l'assistance du préfet. N'ayant pu s'entendre directement, ils nommèrent des tiers arbitres qui accordèrent quelques légères augmentations. Le travail reprit. C'était la première fois qu'un différend de ce genre se résolvait de cette façon. Mais, le 3 août, la compagnie congédia l'ouvrier Calvignac qui avait conduit la grève et qui, devenu maire de la commune et conseiller d'arrondissement, ne venait plus qu'irrégulièrement à l'atelier. Les ouvriers, n'ayant pu obtenir sa ré ntégration, envahirent la maison du directeur, accompagnés ou conduits par le maire Calvignac, et le contraignirent à signer sa démission, démission que la compagnie n'accepta pas. Les ouvriers répondirent par une grève. L'affaire fut portée à la Chambre des députés au nom du" suffrage universel dont la compagnie, Jisaient les accusateurs, avait violé les droits. Un arbitrage fut décidé, dont le président du conseil des mi-
nistres crut pouvoir se charger. L'arbitre prononça. Mais, contrairement aux principes élémentaires du droit en pareil cas, le comité de la grève vota le rejet de la décision arbitrale et la grève continua. Elle dura en tout soixante-dix-neuf jours. Le comité, dans son manifeste pour la reprise du travail, tint à marquer cette coalition d'une empreinte socialiste : « En livrant cette lutte sous des apparences purement politiques, les mineurs de Carmaux n'ont pas perdu de vue le but que doit poursuivre le prolétariat dans l'évolution de la société moderne, et il déclare poursuivre l'expropriation politique et .économique de la bourgeoisie capitaliste par la révolution sociale. »
La grève des verriers de Rive-de-Gier, en 189/1, est une des plus longues que la statistique ait enregistrées. Elle a eu pour cause l'embauchement d'un ancien mineur à l'usine Richarme. Les ouvriers protestèrent contre l'intrusion d'un étranger au métier et, n'ayant pu obtenir son renvoi, ils se mirent en grève au nombre de 1. 160 (16 mars). La compagnie, qui leur fournissait le logement, ne tarda pas à leur donner congé. Ils refusèrent de partir et il fallut un jugement qui les condamnât à vider les lieux (3 septembre). Ils protestèrent alors par un commencement d'émeute. La Fédération des syndicats de verriers acheta un établissement, connu depuis sous le titre de « la Verrerie aux verriers », où une partie des chômeurs trouvèrent du travail ; les autres, après avoir dépensé 1 11.000 francs et chômé 317 jours, revinrent à l'usine Richarme, à l'exception de deux cents dont les places étaient déjà occupées par de nouveaux ouvriers. '
En 1895, la grève des verriers de Carmaux a été un
28/j SALARIAT ET SALAIRES
événement politique. L'administrateur, M. Rességuier, ayant congédié deux ouvriers pour cause d'absence non autorisée, les ouvriers, au nombre d'un millier, se mirent en grève (3 1 juillet). L'administrateur fit éteindre les feux, déclina une proposition d'arbitrage faite parle juge de paix et annonça qu'il rouvrirait l'usine le 16 août, à certaines conditions. Le comité de la grève riposta en disant : m La vérité est qu'en frappant ceux que vous appelez des meneurs, vous voulez qu'à l'avenir aucun ouvrier n'ose faire partie du bureau du syndicat... Quiconque aujourd'hui ne combat pas avec nous se fait complice de cette réaction. » Des députés socialistes intervinrent, sur les lieux et à la Chambre, pour soutenir la cause ouvrière. Cependant M. Rességuier parvint à embaucher d'autres ouvriers. « C'était bien mon droit, dit-il, le choix du personnel appartient à chacun. » A la fin de l'année l'usine fonctionnait avec 812 ouvriers, dont 626 anciens, pendant que les autres allaient fonder la verrerie ouvrière d'Albi.
L'industrie linière du Nord luttait péniblement contre la concurrence envahissante du coton ; les salaires avaient peu augmenté, les chômages étaient fréquents. Le syndicat socialiste-réformiste d'Armenlières provoqua (4 octobre i()o3) une réunion pour discuter la grève générale et l'élaboration, sur la base de la journée de dix heures, d'un nouveau tarif à substituer à celui de 1889. Le lendemain les grévistes envahissaient les rues ; puis, quelques jours après, se sentant soutenus par la presse socialiste ministérielle, ils se portaient sur Lille, Roubaix, Tourcoing, provoquant partout la cessation du travail. Le i3 octobre, une foule était massée sur la place d'Armentières pour
connaître la réponse des patrons. Cette réponse fut tardive et, quand elle vint, elle était négative. Aussitôt la foule se rua, enfonçant les boutiques, saccageant une trentaine de maisons ou de magasins ; en une demiheure il se fit de graves dégâts. Le soir, nouveau soulèvement ; les becs de gaz furent éteints et une maison fut brûlée. La troupe, peu nombreuse et n'ayant pas d'ordres, assistait, impuissante. Le lendemain, deux prêtres qui se rendaient à la gare furent assaillis et laissés pour morts ; l'église d'Houplines fut cambriolée- La Chambre des députes ordonna une enquête, qui n'eut pas, naturellement, la puissance de rendre à l'industrie linière son ancienne prospérité. Cependant les patrons accordèrent aux ouvriers une partie de leurs demandes.
La ville de Limoges est coutumière de grèves. La population ouvrière y est très nombreuse et les théories socialistes y sont en faveur. En avril 1900, les ouvriers peintres de la fabrique de porcelaine de M. Théodore Haviland, n'ayant pu obtenir le renvoi d'un directeur, commencèrent une grève qui se généralisa à la suite d'un vote des ouvriers réunis à la Bourse du travail. Les fabricants répondirent en fermant le soir même >(i3 avril) leurs ateliers et quinze mille ouvriers se trouvèrent sur le pavé. La lendemain, les ouvriers envahirent plusieurs fabriques, contraignirent les employés à quitter leur poste, construisirent des barricades, pillèrent des armureries. La municipalité socialiste ayant laissé faire, le préfet dut envoyer des troupes. Les émeutiers tentèrent de les débaucher : « Fantassins, vous êtes •exploités comme nous. Ne tirez pas ; crosse en l'air 1 » La troupe tira ; il y eut un mort et deux blessés. Cepen-
dant une accalmie se produisit et, le 22 avril, un accord fut signé, par-devant le juge de paix, par les fabricants et les ouvriers. -Ce calme ne fut pas de longue durée.
Dans la région de Longwy, le développement rapide de l'industrie métallurgique avait augmenté la demande de travail, fait hausser les salaires et attiré un grand nombre d'ouvriers étrangers, surtout des Italiens. Travaillés par des meneurs, les ouvriers avaient fait entrer des socialistes et des anarchistes dans les conseils municipaux et s'étaient mis sur plusieurs points en grève. L'expulsiond'un agitateur italien (21 juillet iqo5) envenima les esprits. Le sous-préfet tenta, sans succès, une conciliation. Vers la fin de juillet, les mineurs qui, malgré les concessions faites au sujet de la pesée du charbon, restaient en grève, décidèrent d'envahir le haut fourneau de Moulaine et de propager le mouvement dans plusieurs autres usines. Mais les ouvriers qui, en grande majorité, venaient de former un syndicat jaune, gardèrent l'entrée des ateliers ; les grévistes n'osèrent pas la forcer. A Fusine de Saint-Martin, le syndicat rouge remit au directeur une liste de trentecinq demandes en lui donnant vingt-quatre heures pour répondre. Le directeur ne répondit pas. Les syndicats déclarèrent aussitôt la grève, envahirent les ateliers, attaquant les ouvriers et commettant des dégâts. Un maçon, de nationalité belge, ayant été atteint d'un coup de lance, mourut ; l'agitation s'aggrava. L'enterrement attira une foule énorme ; derrière le cercueil deux femmes portaient une couronne de perles noires avec cette inscription : « A notre camarade, victime de la grève, lâchement assassiné par l'armée au service du
par
capital. » Le ministre de la guerre compliqua imprudemment la situation en se rendant sur les lieux pour se renseigner et en permettant aux grévistes de défiler devant lui au chant de Y Internationale. L'émeute cou tinua ; les grévistes empêchèrent les ouvriers de se rendre aux ateliers en organisant des patrouilles de jour et de nuit, détériorèrent les hauts fourneaux, assiégèrent des maisons de contremaîtres. Cependant la masse désirait travailler. Les ouvriers rentrèrent dans les usines à mesure que les dégâts étaient réparés, et le i3 octobre la grève était terminée.
Les ouvriers des ports et docks de Marseille ont fait à plusieurs reprises des grèves bruyantes. En 1901, une de ces grèves s'était terminée par l'acceptation d'un tarif dit « affiche rouge », qui élevait à 6 francs le taux de la journée de neuf heures en hiver et de dix heures en été. Ce salaire avait attiré beaucoup d'Italiens, de sorte qu'il y eut bientôt surabondance de maind'œuvre et mécontentement. Un syndicat international de formation récente réclama alors le renvoi de quatre contremaîtres et la réduction de la journée à huit et à neuf heures. Les entrepreneurs associés déclarèrent qu'ils resteraient fidèles au tarif de l'affiche rouge. Sur ce, le syndicat demanda la journée de huit heures ; il fut appuyé par une vingtaine d'autres syndicats, français ou étrangers ; il y eut un moment plus de iB.ooo grévistes. Les deux syndicats patronaux des armateurs et des entrepreneurs acconiers consentaient bien à une réunion des deux parties pour discuter l'application de l'affiche rouge, mais non pour ouvrir le champ à toutes les prétentions des ouvriers. Ceux-ci invitèrent alors le préfet à se rendre à Paris pour solliciter du
gouvernement le retrait du privilège des compagnies de navigation. Le ministre ayant refusé de mander le préfet, la grève générale fut déclarée. Elle ne fut pas générale, mais elle produisit une panique dans les quartiers commerçants de Marseille (20-23 mars) ; des gendarmes furent blessés. Cependant, le 7 avril, le comité dut ordonner la reprise du travail sans avoir rien obtenu. Cette grève occasionna 87 condamnations, une perte d'un million de salaires pour les ouvriers, de plusieurs millions pour les armateurs et entrepreneurs et un détournement du trafic préjudiciable au port de Marseille.
L'année suivante, ce furent les inscrits maritimes qui se mirent en grève. « Il est étrange, faisait observer au ministre la Chambre de commerce, que le droit de grève puisse appartenir à une catégorie de citoyens qui jouit en droit et en fait d'un véritable monopole. »
De nouveaux désordres se produisirent en 190/1 que nous ne raconterons pas.
Le corps des ouvriers mineurs est celui dans lequel se sont produits, sous la troisième République, les grèves les plus menaçantes : grève des mineurs du bassin d'Alais en 1882 ; grève des mineurs d'Anzin en i884 ; grève de Decazeville en 1886 ; grèves des mineurs du Nord en 1 891, en 1893 et en 1895 ; grève des mineurs de Graissessac en 1894 ; grève des mineurs de la Loire en 1899 ; grève des mineurs deMontceaules-Minesen 1901 ; grève générale des mineurs en 1902 ; grève des mineurs du Nord en 1906. Nous en avons déjà cité quelques-unes ; nous mentionnerons encore celles de 1902 et de 1906.
En mars 1901, les mineurs de Montceau, étant en
LA GHÈVE 289
grève, avaient invoqué la solidarité, menaçant de se séparer de la Fédération si elle ne les soutenait pas par une grève générale. La Fédération décida, en effet, au Congrès de Lens (avril 1901) que la grève générale serait ordonnée si le Parlement ne donnait pas satisfaction aux ouvriers sur trois points : journée de huit heures, fixation d'un minimum de salaire, retraite de deux francs par jour après vingt-cinq ans de service. Le gouvernement fit savoir qu'il présenterait un projet de loi améliorant les retraites, mais qu'il ne lui appartenait pas de fixer le taux des salaires. La Fédération des mineurs vota en principe la grève générale au congrès national d'Alais(5 mars 1902), puis au congrès de Commentry (2/i septembre 1902), si le comité national n'obtempérait pas aux demandes des mineurs du Nord. Le comité des houillères ayant répondu qu'il appartenait à chaque compagnie de fixer les salaires de son personnel et que le comité n'avait pas qualité pour le faire, le comité ouvrier, estimant que ce refus était un « défi », ordonna la grève générale (7 octobre), «afin de paralyser l'industrie par la privation de charbon ». « Camarades de toutes les corporations, disait-il dans sa proclamation, aujourd'hui la lutte devenant plus ardente et plus âpre par la résistance acharnée et la mauvaise foi grandissante de nos patrons, nous sentons toute la responsabilité qui pèserait sur nous si, pour n'avoir pas fait appel au concours de tous les travailleurs, nous laissions échapper une victoire à laquelle est intéressé le prolétariat tout entier. » Il faisait en même temps appel aux petits commerçants, mécontents de la concurrence des économats, et aux soldats, avertissant ceux-ci que, s'ils faisaient usage de leurs armes,
les brimades ne leur seraient pas épargnées après leur rentrée dans la vie civile.
La grève enrôla 107.923 ouvriers appartenant à 74 compagnies et s'étendit même à d'autres professions, particulièrement aux déchargeurs de charbon des ports. Sur la proposition d'un député socialiste, la Chambre ordonna une enquête. Cependant peu à peu des accords particuliers ramenèrent les mineurs à l'ouvrage. Dans le Nord et le Pas-de-Calais ce fut par un arbitrage que, sur la demande de M. Basly et sur l'insistance du préfet, les compagnies finirent par accepter. Mais comme la décision arbitrale, interprétant la convention d'Arras de 1891, n'admettait pas le relèvement des primes, le congrès national de Lens la rejeta et demanda un nouvel arbitrage (8 novembre). Toutefois, sur les représentations des mineurs de Carmaux qui conseillèrent de ne pas compromettre le principe de l'arbitrage, le comité des mineurs se résigna et le travail reprit partout dans la seconde moitié du mois de novembre. D'après les journaux de la région, la perte aurait été de 10 millions de salaires et la totalité des pertes directes et indirectes des bassins du Nord et du Pas-de-Calais se serait élevée à 43 millions.
Sur d'autres points, les grèves se terminèrent par des conventions ou par la reprise du travail sans conditions.
En igo5, les mineurs du Nord, surexcités par les provocations de la Confédération générale du travail et par l'émotion qu'avait produite la terrible catastrophe de Courrières, demandèrent que la prime accordée par la convention d'Arras, plusieurs fois modifiée, fût incorporée au salaire fixe et qu'on y ajoutât une nouvelle prime de i5 p. 100, et ils se mirent en grève.
Sur l'invitation du ministre et des préfets du Nord et du Pas-de-Calais, les administrateurs des compagnies consentirent à une entrevue avec le comité ouvrier et offrirent d'élever l'ancienne prime de 10 p. 100, sans accepter toutefois la fusion de la prime dans le salaire de base, afin de ne pas affaiblir le stimulant de productivité. Le syndicatdes mineurs, dirigé par deux députés, MM. Basly et Lamentin, était d'avis d'accepter ces propositions; mais un nouveau syndicat, affilié à la Confédération générale du travail, réclama « huit, francs et huit heures » et propagea la grève. Le président du conseil des ministres, M. Clemenceau, vint à Lens, exhortant au calme et faisant observer que c'était « la première fois qu'un gouvernement n'envoyait pas de soldats dans une grève ». Il ne devait pas en être ainsi jusqu'à la fin.
Dans une conférence qui eut lieu le lendemain (i5 mars) au ministère de l'intérieur, les directeurs des compagnies renouvelèrent leurs offres avec quelques compléments ; mais les délégués ouvriers, quoique convoqués en vue d'une entente, déclarèrent n'avoir pas mandat pour les accepter.
Le lendemain, le vieux syndicat convoqua une réunion à Lens pour y rendre compte de l'entrevue. Le nouveau syndicat tenta un coup de force contre cette réunion, si bien que M. Basly dut, comme maire de Lens, appeler la gendarmerie à son secours ; mais, sous le coup de cette émotion, la réunion rejeta les propositions des compagnies. C'était une déclaration de grève générale. Les grévistes organisèrent aussitôt des patrouilles de nuit, armées de bâtons, pour empêcher les ouvriers de se rendre aux fosses ; ils brimèrent et maltraitèrent
ceux qu'ils purent saisir. Le préfet du Pas-de-Calais ayant le lendemain fait arrêter quelques meneurs, une foule de plus de deux mille personnes voulut forcer la mairie de Billy où ils étaient enfermés ; la gendarmerie eût été impuissante à résister si vers minuit deux escadrons n'étaient venus la dégager. A la nouvelle de ces faits, le ministre donna l'ordre d'envoyer des troupes sur les lieux.
Les désordres continuèrent. Presque tous les jours des maisons d'ouvriers non grévistes furent attaquées à la dynamite ou autrement ; des ouvriers furent violentés, des gendarmes blessés.
Le i[\ avril, eut lieu au ministère des travaux publics une seconde entrevue entre les délégués des compagnies et ceux des ouvriers ; mais, malgré le désir d'entente, plusieurs raisons, entre autres le refus d'une compagnie d'accepter 5 fr. comme salaire de base, firent échouer le projet de conciliation.
La situation s'aggrava. Il y eut des bagarres à Liévin, à Denain, à Valenciennes ; une douzaine de gendarmes ou de dragons furent blessés par des pierres. A Liévin, la femme d'un ouvrier qui travaillait à l'écurie fut cernée par une bande dune centaine de femmes qui déchirèrent ses vêtements et l'obligèrent à porter le drapeau rouge en criant : « Vive la grève ! » Des grévistes, au nombre de plusieurs milliers, renforcèrent la bande, essayant de délivrer quelques perturbateurs qui avaient été arrêtés : ils assiégèrent la gendarmerie, qui ne fut dégagée que dans la soirée, après une longue mêlée, par l'arrivée d'un renfort de cavalerie.
Les grévistes, qui craignaient une reprise du travail à Lens, partirent de Liévin au nombre de plusieurs
milliers le 18 au matin, jour de marché. Après avoir pillé les éventaires des marchands, ils arrivèrent à Lens, dévalisèrent la maison d'un employé, firent pleuvoir une grêle de pierres sur la maison du directeur dont la femme, seule à son domicile ce jour-là, ne put s'échapper que par une porte dérobée ; ils s'emparèrent du chemin de fer et firent des barricades. La troupe, sous une grêle de pierres, eut nombre de blessés ; un officier tomba mortellement atteint.
Les violences continuèrent sur divers points. Les grévistes, postés sur les routes, arrêtaient les voitures et procédaient à des quêtes obligatoires. Ils tiraient, de leur maison, sur les non-grévistes, les promenaient en procession, les chargeant de sacs de pierres destinées à la troupe, les frappant avec des matraques, les obligeant à porter le drapeau rouge.
Le gouvernement, résolu à ne pas céder cette fois à la violence, finit par autoriser l'armée à faire usage de ses armes en cas de nécessité.
A Denain, le travail était interrompu. « Trois mille forgerons employés dans les hauts fourneaux de la société de Denain, disait au ministre des travaux publics l'administrateur délégué, sont depuis cinq jours dans l'impossibilité absolue de travailler, les grévistes gardant les abords de l'usine, les frappant, les volant, pillant leurs maisons sans qu'aucune arrestation ait été opérée. »
Chacun des deux syndicats ouvriers rejetait la faute sur le voisin. « La situation devient de plus en plus grave, disait dans son manifeste du 22 août le vieux syndicat. Les compagnies qui ont connu l'extrême puissance syndicale se refusent à faire le geste que tout le pays attend d'elles... » Le syndicat révolutionnaire, de son côté:
2û4 SALARIAT ET SALAIRES
(( Le vieux syndicat, qui avait la direction de la grève, a-t-il fait son devoir ? Au bout de trente-cinq jours de grève, les ouvriers mineurs ne sont pas plus avancés que le premier jour. Vous serez unanimes, camarades mineurs, à flétrir avec nous les procédés malhonnêtes et criminels des mauvais bergers du syndicat. Vive la grève générale ! » A. quoi le vieux syndicat, qui ne voulait pas se laisser déconsidérer par une accusation de modérantisme, répondit (28 août) : « La répression va être féroce et implacable ; que votre résistance et votre fermeté restent inébranlables. Vive le vieux syndical ! Vive la grève ! »
Cependant la misère commençant à sévir, cet le grève, dont nous n'avons relaté que quelques épisodes, faiblissait et les mineurs revinrent peu à peu aux fosses. Le 3o avril on constatait déjà 16.000 présences.
Ces exemples, que l'on pourrait multiplier, suffisent pour constater que depuis une quinzaine d'années non seulement le nombre des grèves et celui des grévistes sont devenus plus considérables, mais que le caractère révolutionnaire s'est plus nettement accusé.
Le lock-out est la grève patronale, avec cette différence toutefois que celle des ouvriers est presque toujours agressive et que celle des patrons est essentiellement défensive. Il est le plus souvent la réplique à des mises à l'index concertées par les ouvriers et déclarées à une série d'établissements les uns après les. autres de manière à forcer les patrons à capituler un par un.
Se sentant faibles devant des attaques en détail, les patrons forment par le lock-out un bloc pour se défendre. Ils y recourent aussi dans le cas d une grève obstinément prolongée et menaçante pour le petit groupe d'ouvriers restés fidèles. C'est, comme la grève ouvrière, une arme de combat.
Les industriels américains en usent depuis longtemps ; les Anglais aussi. En France, la pratique en est plus récente. Nous en rappelons quelques exemples, tels que celui des cordonniers de Fougères, en 1906, contre une grève, celui des fabricants d'automobiles, celui des entrepreneurs de terrassement au mois d'août 1908, au mois d'août de cette année, les entrepreneurs de travaux publics à Paris ont été obligés de prononcer un lock-out qui a mis 5. 000 ouvriers en cbômage.
Les patrons sont loin d'être encore aussi fortement organisés, et surtout d'être aussi soumis au mot d'ordre d'un comité ou d'un secrétaire que les ouvriers syndiqués. L'intérêt personnel les divise davantage et. les engagements pris avec leurs clients les lient. Ils n'ont pas, d'ailleurs, à leur disposition les moyens de violence brutale dont usent les ouvriers. Mais la force des choses les poussera à serrer davantage leurs rangs et à concerter des actions d'ensemble pour résister à la poussée des masses ouvrières. Déjà les industriels allemands ont formé des associations de défense et des assurances mutuelles contre la grève. En France, la Fédération des industriels et commerçants de France a posé les bases d'une caisse mutuelle contre les risques du chômage en temps de grève ; l'assiette d'une assurance de ce genre est difficile, mais la question est à l'étude.
Il est triste d'avoir à dire que le nombre des lock-out
augmentera à mesure que les grèves deviendront plus compactes et plus disciplinées et que les patrons sentiront davantage la nécessité d'une résistance collective afin de couper les vivres aux grévistes. L'antagonisme deviendra plus aigu. Combien de temps cet état de guerre durera-t-il ? Nul ne peut le dire, et les panacées qu'offre le socialisme ne sont pas de nature à y mettre fin { .
La grève produit dans la majorité des cas un effet plus ou moins favorable aux grévistes par l'acceptation totale ou partielle de leurs demandes, et elle le produit d'ordinaire en peu de jours ; car nous avons vu que les grèves obtiennent d'autant moins de succès qu'elles se prolongent davantage.
Examinons quelques points controversés relativement à la grève.
i° Que des syndicalistes considèrent le syndicat et la grève comme les causes principales de l'accroissement des salaires, c'est une illusion qui est naturelle chez
1 . Voici un exemple récent de l'esprit de solidarité qui se forme chez les industriels français pour opposer une barrière aux prétentions envahissantes des syndicats ouvriers et déjouer la tactique des mises à l'index particulières. La Fédération de toiles en France, réunie à Lille, a pris la résolution suivante : « La Fédération, réunie pour examiner la situation créée à la corporation tout entière par la grève du tissage qui est en interdit parce qu'il emploie des métiers automatiques en usage dans tous les pays du monde, émet l'avis qu'elle ne peut être mise en tutelle et en état d'infériorité en se privant des progrès accomplis, décide de faire sienne la cause de cet établissement et de lui donner son appui moral et matériel le plus étendu jusqu'à ce qu'il ait triomphé des résistances. » (Temps du 11 septembre 1908.)
LA GRLVE 297
eux, et ils s'ont d'ailleurs intéressés à le faire croire. Il est moins naturel que des auteurs versés dans la science économique se hasardent à l'affirmer malgré l'évidence des faits qui montrent que, parmi les causes diverses de cette augmentation, la grève est une cause accidentelle et secondaire. Que la grève ait une efficacité, c'est prouvé par la statistique ; mais d'ordinaire elle n'opère fructueusement que quand les conditions générales ont préparé le résultat. La hausse générale des salaires que la statistique constate a une extension bien autrement ample que les cercles restreints dans lesquels s'agite le mouvement gréviste. Malgré les syndicats et les grèves, le niveau des salaires tend à descendre dans les temps de détresse, comme il tend à monter dans les temps prospères pendant lesquels souvent les grèves se multiplient, parce que les ouvriers comprennent alors qu'il y a plus de richesse en production et, parlant, qu'il y a matière à une répartition plus large pour eux. En France, l'accroissement des salaires a été moindre de i884 à 190/i qu'il ne l'avait été de i854 à 187/1, quoique les grèves, facilitées par la loi de 1884 sur les syndicats, aient été beaucoup plus nombreuses dans la seconde période.
2° La grève est-elle une rupture du contrat de travail ? Les opinions des jurisconsultes sont partagées sur ce point. Nous inclinons à croire qu'elle est une rupture, puisque les ouvriers, en se mettant en grève, déclarent qu'ils ne veulent plus travailler aux conditions qui étaient celles de leur contrat.
3° Dans les grèves, il importe de ne pas confondre deux choses : la grève et les désordres qui parfois l'accompagnent.
La grève est la suite non pas nécessaire, mais ordinaire de la coalition. La coalition consiste dans l'entente concertée de plusieurs salariés (employés ou ouvriers) d'un ou de plusieurs établissements pour adresser à leur employeur ou à leurs employeurs une demande collective relative aux conditions du contrat de travail, augmentation de salaire, modification dans l'organisation de l'atelier, etc. La grève consiste dans la cessation simultanée du travail par des employés coalisés en vue d'appuyer leur demande. Coalition et grève procèdent du principe de la liberté individuelle. Depuis la loi du 25 mai i864 qui a rayé du Code pénal le délit de coalition, ce fait est libre comme tant d'autres faits de la vie journalière. Nous ajoutons qu'il est légitime comme moyen d'appuyer les réclamations d'un groupe de salariés vis-à-vis de leurs salariants, et que contester aux ouvriers la faculté de se mettre en grève, comme le font encore certains patrons, est un anachronisme ; ni les institutions de la France ni l'état général des mœurs économiques du monde civilisé ne permettraient de relever la barrière qu'a fait tomber la loi de i864-
Y a-t-il un droit de grève ? Question d'école, qui n'a pas une grande importance. A notre avis, il n'y a ni droit de coalition ni droit de grève ; un tel droit n'est inscrit dans aucune loi, non plus que le droit de travailler ou de ne pas travailler. Il y a simplement un acte licite. Il serait abusif de prétendre qu'il existe un droit spécial parce que des ouvriers, en se mettant en grève, n'observent par le délai-congé, et que cependant ils ne sont pas poursuivis pour cette infraction à la règle de leur métier, tandis que les patrons qui renvoient soudainement des ouvriers sans observer ce délai
sont passibles de dommages-intérêts. La différence existe, en effet, dans la pratique, et on la tolère jusqu'à ce qu'une loi intervienne ; c'est déjà beaucoup et ce n'est pas équitable ; il serait inique de consacrer par la législation ou par la jurisprudence une telle inégalité '.
4° Si le fait de se coaliser n'est plus un délit, celui d'user de menaces et de violences en est un (art. 4i4 du Code pénal). Le fait d'user d'amendes, de proscriptions et d'interdictions était resté un délit jusqu'àl'abolition de l'article 4 16 par la loi de 1884. Cette abolition pouvait sembler logique, étant donné que le syndicat que la loi créait est un organe d'action et de résistance collective qui a besoin d'armes pour lutter contre des adversaires et de sanction pour maintenir la discipline dans ses rangs ; mais cette explication même montre que la suppression de l'article 4 16 a ouvert le champ à des actes qui peuvent facilement se confondre avec des violences 2.
Contre les patrons une des armes employées est la mise à l'index des établissements qui n'acceptent pas les conditions posées par les grévistes ; l'index est la défense faite aux ouvriers coalisés, et même à d'autres
1. Voir au sujet de la jurisprudence en cette matière notre ouvrage, Questions ouvrières et industrielles sous la troisième République, p. 710.
2. Un exemple de cet abus a été l'impossibilité où se sont trouvés à Charenton en août 1908 beaucoup d'employés des bateaux parisiens de reprendre immédiatement leurs fonctions. Les exemples sont très fréquents. La jurisprudence américaine fait la distinction de l'usage de la grève et de l'emploi de la violence et des menaces : « Members of vrorkiugmen's associations hâve the right, either or individual or as an organi/ation, to cease to work for any employer and to use ail peaceful means to induce others to cease the work for such employers, but an injunction will lie to restrain them from attempting by force or threats to prevent others from working for any employer. )) (Beach of injunctions, p. 5o5.)
ouvriers, de travailler clans ces établissements. Suivant une tactique habile, les syndicats procèdent par interdits successifs, laissant la menace suspendue sur tous les patrons et prélevant sur le salaire des ouvriers qui continuent à travailler dans les ateliers non interdits l'argent nécessaire pour nourrir les chômeurs et prolonger indéfiniment une guerre partielle. Jusqu'à quel point cette mise à l'index est-elle licite ? Et n'y a-t-il pas bien des cas où l'article i382 du Code civil donnerait à l'entrepreneur ouverture pour intenter une action en dommages-intérêts ?
Quand des grévistes syndiqués exigent que leurs collègues du syndicat obtempèrent aux décisions de leur comité et punissent d'amendes les récalcitrants, (c les renégats », disent-ils, ils sont dans leur droit depuis la suppression de l'article 4i6, à moins toutefois que le récalcitrant n'ait donné sa démission de membre. Mais quand ils empêchent, par la violence ou l'intimidation, des ouvriers non syndiqués de travailler dans les établissements mis à l'index ou atteints par la grève, il y a évidemment violation de la liberté, et il appartient, dans ce cas, à l'administration de protéger le liberté et aux tribunaux de punir la violence.
Le « picketing system » (suivant l'expression des syndicats américains, qui en font fréquemment usage), c'està-dire l'organisation d'une garde à l'entrée des usines et de patrouilles pour empêcher, par des exhortations, des menaces, des coups au besoin, les ouvriers qui voudraient travailler de se rendre à l'atelier, est un odieux abus de la force, et souvent il arrive que cette violence est exercée par une petite minorité d'audacieux. La liberté implique le droit de ne pas travailler ; elle n'im-
plique assurément pas moins pour chacun le droit de travailler. Elle l'implique même davantage : qui fait grève renonce volontairement à son salaire ; qui est forcé de faire grève est privé malgré lui du gagne-pain de sa famille. Les excès de ce genre font regretter l'abrogation de l'article 4i6 du Code pénal.
L'article 7 de la loi de i884 reconnaît à tout syndiqué le droit de se retirer quand il lui plaît : la liberté personnelle est donc légalement reconnue. Mais jusqu'à quel point ses co-grévistes peuvent-ils le retenir au moyen d'amendes, de proscriptions, de procédés d'intimidation ?
La limite du fas et ne/as est souvent difficile à tracer. Ce qui est certain, c'est que « la conduite » faite aux renégats à travers les rues, souvent accompagnée de coups et de manœuvres humiliantes, est un odieux abus de la force brutale des masses et est punissable.
5° Les désordres qui accompagnent certaines grèves et qui vont quelquefois jusqu'à l'émeute sont contraires à la liberté comme à l'ordre public, et sont toujours condamnables. Les plus graves sont le résultat d'une surexcitation des passions antagonistes fomentées et exploitées par des meneurs appartenant ou n'appartenant pas à la profession, et qui considèrent « l'action directe » comme le moyen de ruiner la société capitaliste ou de la forcer à se soumettre aux prétentions syndicalistes. Le sac et l'incendie de la maison d'habitation du patron de la fabrique de serrurerie de Fressenville (Somme) en avril 1906 est un exemple des actes de sauvagerie qu'une population, d'ordinaire paisible, peut commettre quand elle est surchauffée par des meneurs.
6° Que la coalition ne soit pas du goût des entrepreneurs, c'est naturel, puisque c'est une force qui se dresse contre leur autorité ; mais ce n'est pas une raison suffisante pour la condamner. Ce qui doit préoccuper l'économiste désintéressé et l'homme d'Etat, c'est la progression du nombre de grèves, qui devient une cause d'insécurité pour l'industrie ; ce sont certains moyens que nous venons de signaler, tels que mise à l'index successive des établissements, brimades contre des ouvriers dissidents, attentats contre les personnes et les propriétés, grèves sympathiques qui suspendent le travail dans des ateliers où il n'existe pas de conflit entre salariés et salariants, menace de grève générale qui, si elle est impraticable, n'en est pas moins troublante. Si tous les actes de ces diverses espèces ne sont pas nécessairement condamnables, ils sont tous inquiétants. Ils le sont par eux-mêmes ; ils le sont plus encore par l'état d'esprit qu'ils décèlent dans une fraction importante, et surtout remuante, de la classe ouvrière.
7° Le gouvernement n'a pas qualité pour s'immiscer dans les conflits du travail tant qu'ils sont pacifiques. C'est affaire d'ordre privé. Une municipalité qui accorde des secours à des grévistes fait un usage condamnable des deniers des contribuables. Un ministre qui accepte d'être arbitre sort de son rôle et commet une imprudence, car il compromet l'autorité publique.
Mais ce qui est un des devoirs essentiels de tout gouvernement, c'est de faire exécuter les lois et de maintenir la liberté individuelle et la paix publique. Les ministres ne l'ont pas toujours fait en France avec la fermeté qui impose aux fauteurs de troubles et qui, en même temps, éclaire l'opinion ; en quoi le gouverne-
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ment français a commis des fautes, Nous ne sommes, il est vrai, ni en Allemagne où l'autorité administrative est forte et comprimante, ni en Angleterre, ni aux États-Unis où la force armée n'apparaît que dans des cas extrêmes. Nous sommes en France, où les passions révolutionnaires fermentent davantage et où les souvenirs du passé disposent plus qu'ailleurs la masse du peuple à compter sur le succès d'une insurrection.
Dès qu'une grève semble devenir tumultueuse, le devoir de l'administration est d'envoyer sur les lieux la force armée ou la police en nombre assez considérable pour que des émeutiers ne puissent espérer la molester. Cette force n'est pas pour faire obstacle à la coalition et à la grève qui restent entièrement libres, mais pour empêcher que les grévistes ne se livrent à des violences matérielles contre la liberté et la propriété d'autrui.
Or, pour que l'armée remplisse bien son rôle, lequel exige de la prudence de la part des chefs et de l'endurance de la part de la troupe, il importe d'abord qu'elle se fasse respecter, afin qu'au besoin elle puisse se faire craindre. Pour cela il ne faut pas qu'elle se laisse impunément insulter et lapider ; il ne faut pas qu'elle soit dénoncée en plein Parlement comme une criminelle pour avoir repoussé des attaques. Il faut que le soldat ait confiance dans ses officiers et les officiers dans le ministre de la guerre. Il est regrettable qu'un député socialiste ait pu proposer (3 novembre io,o5) la motion « que jamais plus ces troupes de la police ne seront envoyées sur les champs de grève pour le patronat contre la classe ouvrière », et qu'un autre ait fait à la tribune
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cette déclaration à propos de la grève de Longwy : « M. Ribot me demande si j'approuve ceux qui conseillent de tirer sur les officiers qui commandent de tirer sur les grévistes ; je réponds que j'approuve ces conseils. »
Les fauteurs de grèves disent : « C'est la troupe dont la présence irrite les grévistes. N'envoyez pas de troupes ; nous répondons de l'ordre. » M. Clemenceau se faisait un mérite auprès des grévistes de Lens de n'en avoir pas envoyé ; il n'a pas eu ensuite à s'en féliciter.
Que deviendrait la vie sociale si tout établissement et tout chef d'industrie, tout ouvrier désireux de travailler était livré sans défense à la*colère de centaines d'ouvriers exaspérés par les prédications de révolutionnaires ? si la rue était livrée à des bandes de grévistes émeutiers pillant les magasins et molestant les gens qui ne seraient pas de leur bord ? Ce serait un retour à la barbarie, le commencement du régime de l'anarchie.
La police des grèves est sans doute très difficile à faire aujourd'hui en France. Mais ce n'est pas une raison pour démoraliser l'armée, pour encourager les délits par l'impunité ou par des condamnations dont se rient ou même se glorifient les exaltés, dont elles font la popularité.
En cette matière, les organes gouvernementaux en France ont pu parfois, depuis plus de quinze années, être taxés de faiblesse ou de connivence. Le cabinet a peur de la Chambre ; la Chambre a peur du suffrage universel, et le suffrage universel se laisse endoctriner ou dominer, dans maint collège, par des passions subversives qui ne sont ni dans l'intérêt ni même dans le-
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cerveau des majorités. Au lieu de pratiquer une politique franchement et fermement libérale, on a cru trop longtemps qu'il était habile, tout en parlant de liberté, de flatter ou d'excuser ces passions et de traiter de superficiels les mouvements qu'elles soulèvent.
D'autre part, lorsque la magistrature se décide à intervenir, les meneurs se dissimulent facilement dans la masse du rassemblement, et les crimes et délits des grévistes sont rarement punis comme les crimes et délits ordinaires. D'ailleurs les condamnés comptent sur une prompte remise de la peine prononcée ou même sur une amnistie.
A côté du mal il faut placer le remède, ou, pour mieux dire, un des remèdes que l'on propose pour terminer le conflit, l'arbitrage.
Les conseils de prud'hommes sont les juges ordinaires des contestations qui s'élèvent entre salariants et salariés au sujet de l'exécution du contrat de travail ; mais ils ne sont juges que de faits accomplis, d'obligations contractées, de contestations individuelles. Ils n'ont pas le pouvoir de prévenir les conflits collectifs tels que ceux qui suscitent des grèves et qui ont presque toutes pour objet une demande de changement dans le contrat actuellement en vigueur. On a cherché le moyen de résoudre ces conflits par la conciliation et l'arbitrage.
Dans plusieurs pays, des conseils ou bureaux ont été institués, soit à titre privé, soit avec un caractère
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légal. \J Angleterre en a eu de bonne heure; en 1860, le manufacturier Mundella a fourni un type qui a fait fortune ; le 7 août 1896, le Parlement a promulgué une loi qui règle l'arbitrage facultatif ou obligatoire. En Autriche (i885), en Allemagne (1890), en Italie (1893), en Nouvelle-Zélande (189/1) des tribunaux spéciaux ou des tribunaux industriels ont reçu qualité pour prononcer des arbitrages; aux États-Unis, vingt-quatre États ont, de 1866 à 1886, institué des tribunaux d'arbitrage.
En France, la loi du 27 décembre 1892 a non créé l'arbitrage qui est le droit commun, mais organisé « la conciliation et l'arbitrage facultatif en matière de différends collectifs entre patrons et ouvriers ou employés ». Les patrons, ouvriers ou employés peuvent adresser, ensemble ou séparément, au juge de paix du canton, un exposé de leur différend en indiquant les personnes intéressées qu'ils chargent de les représenter. Si les ouvriers sont en grève, le juge de paix les invite à lui présenter cet exposé dans les trois jours. Notification en est faite à la partie adverse, qui doit répondre dans les trois jours ; faute de quoi, le silence est considéré comme un refus. Si les parties acceptent, chacune nomme des délégués, cinq au plus, qui discutent en comité de conciliation, en présence du juge de paix. Si le comité ne parvient pas à conclure un accord, le juge de paix l'invite à nommer des arbitres ou un arbitre commun. Si les arbitres n'arrivent pas à une solution, ils peuvent nommer un arbitre départiteur. S'ils ne le font pas, le président du tribunal en nomme un.
A la Chambre des députés la gauche radicale et l^e groupe socialiste auraient voulu l'arbitrage obligatoire.
D'une telle obligation les chefs d'établissements auraient été victimes ; car la grève a toujours pour motif une exigence nouvelle des ouvriers, le plus souvent une augmentation de salaire. Or les arbitres, dans un esprit de conciliation, sont portés à transiger, c'est-à-dire à accorder aux grévistes une partie de leurs demandes, à changer par conséquent, malgré le chef d'établissement, les conditions du contrat bilatéral en vigueur, peut-être à grever d'une manière ruineuse ses frais généraux par une augmentation des salaires, peut-être à saper son autorité en réintégrant des employés dont il s'était séparé. Le chef doit rester maître chez lui en tenant les engagements qu'il a contractés ; les employés sont, de leur côté, libres de le quitter quand ils ont rempli leurs engagements.
Le succès delà loi de 1892 a été jusqu'ici très médiocre, sans être absolument nul. Pendant les dix premières années (1893-1902), sur 5. 307 .grèves il y a eu 52 recours à la conciliation avant la déclaration de la grève ; 1.261 après la déclaration, sur l'initiative soit des ouvriers qui n'ont en général rien à perdre dans cette conciliation et qui peuvent y gagner, soit du juge de paix, fort rarement sur celle des patrons. Il n'y a guère eu qu'un quart (2/i p. 100 de 1898 à 1906) des grèves à propos desquelles ait été formé un recours en conciliation * ; qu'un tiers (36 p. 100) des recours en conciliation qui aient abouti à la formation de comités, lesquels ont terminé par conciliation ou par arbitrage la moitié des affaires qui leur ont été déférées. En somme, il n'y a qu'un dixième des grèves auxquelles