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CHAPITRE XVII

Le patronage industriel a été aussi une conséquence du progrès de l'industrie et de la richesse. On ne paraît pas l'avoir connu sous l'ancien régime ni dans les corps de métier (excepté dans un certain nombre de confréries) ni dans les manufactures du xvii° et du xvme siècle qui ont été les débuts de la grande industrie et où régnait souvent une discipline sévère, presque sans trace de patronage. La charité avait d'autres voies.

Quand en France la grande industrie a commencé à se développer sous la Restauration et sous le règne de Louis-Philippe, elle s'est d'abord préoccupée de la production et fort peu des producteurs salariés, quoiqu'il y ait eu déjà des manufacturiers qui aient donné de bons exemples, à Mulhouse par exemple et à Lille. C'est dans la seconde moitié du xixc siècle que le sentiment des devoirs du patronat s'est répandu. L'école sociale de Le Play a contribué à le propager ; l'exposition universelle de 1867 a été son premier triomphe.

Ce patronage consiste dans l'assistance qu'un chef d'établissement procure à son personnel pour lui rendre,

en dehors de l'atelier, la vie plus facile ou plus agréable. Il s'applique le plus souvent au logement, à la fourniture d'objets de consommation, à des œuvres de prévoyance, de secours, de récréation, à l'instruction des enfants. Il ne convient guère cpi'à la grande industrie.

Les patrons l'exercent dans l'intérêt de leurs ouvriers et employés, parce que cet intérêt est connexe au leur. En effet, quand des ouvriers d'une profession savent qu'ils trouveront clans telle manufacture des commodités d'existence, ils sont portés à venir y offrir leur travail et ils y restent volontiers quand ils y sont venus. Ces commodités sont même une nécessité, principalement pour le logement, quand l'usine est isolée de tout centre d'habitation : ce qui a lieu pour plusieurs exploitations houillères. Les socialistes ont soin d'insinuer que cette assistance est une spéculation égoïste, mais ils se gardent d'ajouter que la spéculation est profitable aux deux parties, et que d'ailleurs le plus souvent elle procède en même temps d'un sentiment philanthropique et désintéressé, lorsque des chefs d'établissement s'ingénient à trouver et à appliquer les meilleurs moyens d'améliorer la condition matérielle et morale de leur personnel.

C'est que le socialisme n'aime pas les institutions qui sont de nature à rapprocher les ouvriers de leur patron, et surtout à créer des liens qui, suivant eux, les enchaînent.

Il a attaqué surtout les économats, c'est-à-dire les magasins de vivres , de vêtements et autres objets usuels tenus par l'établissement industriel, d'accord en cela avec les petits marchands auxquels ces économats

font concurrence. Le principe sur lequel sont fondés les économats est, en effet, de faire profiter les ouvriers des prix de gros, l'établissement achetant par grandes quantités, et de fournir des marchandises de qualité loyale. Ce principe, il est vrai, n'a pas été observé partout ; on a pu dénoncer des entrepreneurs qui fournissaient de mauvaises marchandises, qui spéculaient sur leur économat, ou plutôt sur leur « buvette », pour accroître leurs bénéfices, et reprendre par leurs ventes une partie des salaires qu'ils avaient payés. On a reproché aussi, et avec raison, aux économats qui livraient les marchandises à crédit d'asservir les ouvriers par des dettes dont ils n'ont pas tout d'abord une conscience nette, mais qui en fin de quinzaine absorbaient leur salaire et au delà. La tribune du Parlement a été l'écho de ces griefs1, et la plupart des établissements, quoique leur économat fût en dehors de tout soupçon de ce genre, ont renoncé à offrir un bienfait qui était reçu comme une injure.

C'est ainsi que le Creusot, qui avait plusieurs économats dans ses usines, s'est décidé à les fermer. La compagnie de Blanzy, dont l'économat vendait cependant à très bas prix et mettait la compagnie en perte d'une soixantaine de mille francs par an, a éprouvé les mêmes difficultés ; elle avait cependant établi des boulangeries coopératives et constitué deux caisses d'épargne, une pour les adultes, l'autre pour les enfants, et une caisse de secours en cas de maladie, alimentée par les cotisations réunies des ouvriers, des

i. Ces griefs étaient fondés pour les buvettes, rarement pour les économats.

ingénieurs de la compagnie et administrée par un conseil élu par tout le personnel. La compagnie d'Anzin a évité ces difficultés en constituant dès i865 son magasin en société coopérative qu'elle a rendue peu à peu entièrement indépendante.

Nous avons parlé du logement dans un autre chapitre. Si l'aménagement en est parfois critiquable, il est toujours préférable à celui que les ouvriers trouveraient ■dans les maisons du village ; il est plus à proximité de leur atelier et il est d'ordinaire moins coûteux. Assez souvent même le loyer est gradué, décroissant avec le nombre des années de séjour de la famille ou avec le nombre de ses enfants : gradation à la fois pratique et généreuse. A ce mode de patronage cependant, les socialistes opposent aussi leur critique. C'est, disent-ils, une chaîne, puisque, si l'ouvrier quitte la fabrique, il est en même temps renvoyé de son gîte ; il peut l'être s'il fait grève ; s'il y a chômage par manque de travail, il reste sans salaire, l'établissement étant assuré de l'avoir toujours sous la main ; il peut même être obligé de subir un salaire inférieur -à celui de sa profession. Combien avait été vantée en Europe comme en Amérique la « Pullmann City » de Chicago ; cependant le confortable dont M. Pullman avait doté, coûteusement il est vrai, son personnel et dont il était fier n'a pas empêché ses ouvriers de se mettre en grève et ensuite le propriétaire de réclamer ses loyers que les grévistes étaient alors dans l'impossibilité de payer faute de salaire : la réputation de « Pullmann City » s'est écroulée comme un château de cartes.

Voyons par quelques exemples comment est organisé un patronat industriel.

Nous avons déjà cité les maisons ouvrières et les jardins de la compagnie des mines de Lens. Cette société avait créé, dès l'année i852, une caisse de secours alimentée par une retenue de 3 p. ioo sur les salaires et par un versement de i p. ioo par la compagnie ; en octobre 1870, les ouvriers, profitant des circonstances, avaient exigé par une grève le partage des fonds et la caisse avait dû liquider. Elle a été remplacée par une autre caisse qui, transformée ellemême en 1896 conformément à la loi du 19 juin 189^, est alimentée par une retenue de 2 p. 100 sur le salaire, par un versement de 1 p. 100 de la compagnie et par le produit des amendes et des intérêts du fonds de réserve. Cette caisse a dépensé, en 1907, 5o p. 100 de ses recettes de 806.000 francs en indemnités de maladie, 22 p. 100 en pharmacie, etc. La compagnie a installé pour les blessés des salles de secours qui ont occasionné une dépense de 225.000 francs. Sa caisse de retraites assure aux ouvriers admis à en faire partie une pension à partir de 55 ans, moyennant une cotisation de 2 p. 100 du salaire et un versement de 2 p. 100 par la compagnie. De 1895 à 1907, les versements ont monté à 8 millions et demi et 638 titres de rente ont été délivrés ; plus de i5o titulaires de ces rentes continuent à travailler. Quant à ses employés, la compagnie exige aujourd'hui qu'ils contractent une assurance. Elle fournit gratuitement le combustible à son personnel. Elle a construit quatre groupes scolaires, dont les écoles ont six à sept classes et, en outre, cinq asiles isolés. Ces écoles ont chacune un jardin ; on y donne des leçons d'agriculture et pour les filles un ensei-

PATRONAGE S6c)

gnement ménager qui comprend la couture, la cuisine, le blanchissage. Il y a des consultations pour les nourrissons ; la goutte de lait est fournie gratuitement. La compagnie a installé des bains et des douches, une salle de fêtes, un théâtre. Elle favorise les sociétés coopératives de consommation, les sociétés musicales, la société de gymnastique. En 1907, elle a déjDensé 3 millions et demi pour ses œuvres de patronage 1 .

La maison Schneider et Cie, qui en 1900 possédait, outre le Creusot, huit usines et mines et occupait iS.ooo ouvriers, avait une caisse de dépôts pour ses ouvriers et employés qui, pour encourager l'épargne, attribuait un intérêt de 5 p. 100 aux dépôts jusqu'à concurrence de 1. 000 francs ; elle plaçait à la caisse nationale des retraites pour la vieillesse sur livret individuel les sommes versées par ses ouvriers et augmentées de sa subvention, et elle leur assurait un minimum de retraite de 365 francs. Elle fournissait les secours médicaux non seulement à ses ouvriers et employés, mais à leur femme et aux veuves pensionnées. Elle faisait soigner à domicile ses ouvriers malades ou blessés ; elle avait une maison de retraite pour ses vieillards, etc. Elle dépensait environ 2 millions pour ses œuvres de patronage, ce qui équivalait à 12 p. 100 du salaire de Tannée.

A l'exposition universelle de 1889, plusieurs établissements avaient fait connaître la proportion de leurs dépenses de patronage avec le montant de leurs salaires ; elle variait de 10 à 16 p. 100 -.

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