CRITIQUE' DU SALARIAT PAR LE SOCIALISME
Le socialisme s'est toujours proposé, entre autres buts, l'amélioration du sort du plus grand nombre et l'élévation matérielle, intellectuelle et morale du pro-* létariat : idéal généreux qui se réalise peu à peu et partiellement dans les temps modernes par le progrès général de la civilisation, mais non par le roman social d'un écrivain. Depuis un siècle on a vu se succéder un certain nombre de romans de cette espèce qui ont été prônés pendant un temps par de fervents disciples : la théocratie économique des saint-simoniens qui remettait à un grand rjrêtre souverain la distribution des capitaux, des fonctions sociales et des biens de jouissance ; le communisme patronal de Robert Owen ; le phalanstère de Fourier dans lequel le jeu libre des passions devait, sans aucune contrainte, assurer l'accomplissement régulier de toutes les fonctions sociales et produire un enrichissement prodigieux ; les ateliers sociaux de Louis Rlanc dans lesquels les ouvriers associés, uniformément rémunérés, devaient résorber ou ruiner par leur concurrence les ateliers capitalistes et transformer le monde économique ; le communisme de Cabet où tout était à tous et où la richesse abondait
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en quelque sorte d'elle-même ; le collectivisme qui, plus circonspect, a admis certaine propriété individuelle de biens de jouissance, tout en organisant en communauté la production et l'échange. Ces systèmes, qui comportent bien des variantes, ont inscrit dans leur programme la suppression du salariat : plus de patrons, et partant plus d'ouvriers subordonnés à un maître, l'indépendance à la place de l'assujettissement, une large rémunération obtenue par un travail autonome au lieu d'une maigre pitance concédée par la toutepuissance d'un capitaliste. Ce programme était de nature à séduire l'imagination des ouvriers.
Depuis que l'idée d'évolution s'est introduite dans les sciences naturelles et dans les sciences sociales, et spécialement depuis les ouvrages de Saint-Simon et de Fourier, les socialistes ont affirmé que les sociétés humaines avaient passé par trois phases, l'esclavage, le servage et le salariat, et que la suite logique de l'évolution amènerait une quatrième phase, celle de l'association, c'est-à-dire celle de la réalisation de leurs systèmes. Lequel? Chacun avait foi dans le sien.
Tous regardent les trois premières phases comme des étapes laborieuses de l'humanité vers l'émancipation, mais qui ne l'ont pas encore fait sortir de la désolante région de la subordination de l'homme à l'homme.
Ces phases sont, en réalité, moins précises dans l'histoire que ces écrivains ne se l'imaginent. Ils auraient pu d'abord en placer une avant l'esclavage, celle où l'homme mange l'homme, ce qu'on voit encore de nos jours au Congo. L'esclavage est-il nécessairement le début de toute société ? Il ne semble pas que les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord l'aient pratiqué et les colons
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européens du Nouveau Monde au xvi° siècle étaient des gens très civilisés lorsqu'ils en ont fait une des institutions fondamentales de leur colonisation. Les sociologues qui ont préconisé les trois phases comme des compartiments en quelque sorte étanches du développement de la civilisation économique ont été trop absolus ; ils semblent avoir exclusivement considéré les peuples anciens et modernes de l'Europe et n'avoir pas assez observé que le salariat se rencontre dans les trois phases. Nous l'avons déjà dit : il y avait des salariés dans les sociétés grecques et romaines où l'esclavage prédominait ; il y en avait en France, surtout dans les villes, lorsqu'au moyen âge la campagne était en grande partie, non en totalité cependant, cultivée par des serfs. Le salariat a existé de tout temps. Dans tous les pays où la liberté individuelle est consacrée par les lois, il est devenu la forme générale par laquelle une personne acquiert par contrat le droit d'utiliser à son profit le travail d'une autre personne ; or, il y a des siècles que la majorité des Français est libre.
'C'est par un artifice trompeur de groupement que les sociologues rapprochent le salariat de l'esclavage et du servage comme étant trois degrés de l'asservissement ; l'esclavage et le servage, quoique très différents, soat réellement des formes d'asservissement. Le salariat n'en est pas une ; c'est en principe un contrat librement conclu par les deux parties.
Les socialistes déclarent que l'homme qui a faim n'est pas libre, qu'il subit, quelles qu'elles soient, les conditions du capitaliste qui l'embauche, parce qu'il lui faut chaque jour gagner de quoi nourrir sa famille, tandis que le capitaliste peut attendre au lende-
main pour faire exécuter un travail. Donc le besoin asservit l'ouvrier ; ne pouvant discuter sur le pied d'égalité, il est contraint d'accepter des salaires de plus en plus abaissés par la concurrence des autres ouvriers, obligés comme lui d'offrir leurs services à n'importe quel prix. Voilà la thèse.
Nous avons vu que les faits ne répondaient pas dans leur ensemble à cette prétendue déduction théorique. La famille qui a faim n'est pas asservie au boulanger et au boucher qui détiennent le pain et la viande ; ceux-ci ont besoin de vendre comme celle-là a besoin d'acheter, et l'échange se fait d'après un prix convenu. De même le patron a besoin de faire travailler, comme l'ouvrier a besoin de travailler, et le contrat se forme. Sans doute autrefois les maîtres avaient, de par les institutions et les mœurs, une position très supérieure dans le débat pour la fixation du salaire, et la masse de la richesse à répartir comme résultat de la production était bien moindre que de nos jours. Cependant l'histoire économique nous apprend que dans les siècles passés les salaires ont été divers suivant la valeur du salarié, qu'ils variaient, que d'ailleurs ils n'étaient pas aussi faibles que pourrait le faire croire leur taux en monnaie du temps. Sans doute aussi il y a encore aujourd'hui, comme nous l'avons montré, des salaires de famine ; mais nous avons montré aussi que la moyenne générale des salaires a beaucoup augmenté, que les ouvriers ne sont en aucune façon serfs de l'atelier, qu'ils le prouvent par leurs grèves, leurs syndicats et autrement, et qu'ils sont armés aujourd'hui non seulement de manière à défendre leurs intérêts réels, mais même à attaquer
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en masse, sous l'empire d'idées théoriques, le capital qui les fait travailler.
Karl Marx a inventé ou du moins a développé dogmatiquement le théorème de la plus-value, suivant lequel l'ouvrier salarié, créateur du produit, serait frustré de son dû parce que son salaire n'est pas équivalent à la valeur totale qu'il a donnée au produit par sa maind'œuvre, et que le patron le vole en s'attribuant, sous le titre de profit, une partie de cette valeur. Il n'est pas nécessaire d'être très perspicace en science économique pour apercevoir la fausseté de ce théorème ; nous en avons parlé dans un chapitre précédent. Néanmoins, quoique des socialistes aient à peu près renoncé à le reproduire, il est resté le fond de leur doctrine sur ce sujet ; pour eux, dans le contrat de louage de travail, l'ouvrier est dupe et victime et le patron est un voleur et un oppresseur.
Cependant, si l'esclave et le serf, ne s'appartenantpas eux-mêmes, étaient forcés de rester dans leur condition, le salarié n'est pas forcé de rester dans le salariat. Il est libre de quitter momentanément son travail pour prendre du repos ou pour se mettre en grève. Il est libre .aussi de changer de métier ou de quitter définitivement l'atelier patronal pour travailler à son compte comme artisan ou patron ou de s'associer en coopérative. Si le premier moyen n'est qu'à la portée d'un petit nombre, le second et le troisième ne dépendent que de la volonté de l'ouvrier. Nous avons vu que bien peu pourtant préfèrent l'association autonome au salariat.
Nous avons parlé dans un chapitre précédent des mesures, lois, décrets, actes administratifs que l'interventionnisme réclame et qu'il a déjà en partie obtenus
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en faveur de la classe ouvrière, et nous avons dit que les socialistes sont partisans de ces mesures et qu'ils les appuient dans la presse et dans le parlement. Elles font partie de leur programme politique, mais elles n'en sont pour ainsi dire que la préface et, tant qu'elles sont greffées sur des institutions sociales dont la liberté du travail est le principe, elles ne sont pas encore véritablement socialistes. Le socialisme a pour dogme essentiel la rénovation de la société par la suppression du patronat, du salariat et de l'intérêt du capital : on n'est véritablement socialiste qu'en acceptant ce dogme.
Sous la troisième République, les congrès ouvriers ont depuis trente ans constamment réclamé la suppression du salariat *. «La terre au paysan, l'outil à l'ouvrier, le travail pour tous », a été une des formules de celui de Marseille en 1879. « Les producteurs ne sauraient être libres qu'autant qu'ils seront en possession des moyens de production : terre, usines, navires, banques, crédit, » tel était l'article principal du congrès régional de Paris de 1880 organisé sur les principes de Karl Marx, à savoir que le capitalisme moderne a engendré le prolétariat (l'auteur ne savait donc pas combien les mendiants pullulaient à certaines époques du moyen âge et au xvie siècle) et que le capital est engendré par le profit, lequel consiste dans la confiscation d'une partie du travail manuel, seul créateur du produit.
Les socialistes de toute nuance (nous ne parlons pas
1. Déjà lors de l'exposition universelle de 1867, la commission ouvrière, officiellement constituée, a parlé dans son programme de « l'abolition du salariat, cette dernière forme de l'esclavage »,et exprimé l'espoir qu'il sera éliminé par le développement de la coopération.
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de certains politiciens qui se parent du titre de socialistes tout en étant simplement interventionnistes), unifiés ou non, professent l'abolition du salariat, lequel disparaîtra, suivant les uns en vertu de la force des choses agissant peu à peu, suivant les autres par un coup d'Etat révolutionnaire ; c'est pour eux le corollaire nécessaire de « la socialisation des moyens de production et d'échange qui transformera la société capitaliste en société collectiviste ou communiste * ».
Le syndicalisme révolutionnaire, qui n'a rien inventé en fait de théorie sociale, fulmine de la même façon contre le salariat : une de ses maximes, avons-nous dit, est : « Travail sans contrainte, sans salaire... Pas de gouvernement ni d'autorité 2. »
Les hommes politiques du socialisme appuient, en général, les projets d'étatisme ayant pour objet d'étendre les fonctions de l'Etat et de transformer des industries privées en services publics, parce qu'ils les regardent comme un acheminement vers leur but. En quoi ils se trompent. Qu'une industrie soit gérée par une administration privée ou publique, elle n'en aura pas moins des salariés, une hiérarchie, une subordination. Les salariés deviendront probablement plus exigeants étant à peu près certains de n'être pas congédiés ; ils conquerront peut-être, par des influences politiques, certains avantages personnels, contraires à l'égalité et coûteux
i. Programme de la commission d'unification du parti socialiste (janvier i9o5).
2. Les radicaux-socialistes avaient d'ailleurs appuyé ce programme lors des élections de 1896. M. Jaurès leur rappelait a la tribune (12 juin 1906) que, de concert avec les socialistes, ils avaient alors déclaré qu'il fallait que « le crédit, mis à la portée de tous les travailleurs, leur permette à tous d'échapper enfin au salariat p.
aux finances publiques, mais l'existence du salariat ne sera pas atteinte. Il y aura même plus de salariés si l'administration publique augmente son personnel afin de diminuer là charge de ses travailleurs.
Les socialistes ne voient pas avec déplaisir la concentration de la grande industrie, parce que, disent-ils, le jour de la confiscation, il sera plus facile de n'avoir que quelques chefs d'établissement à évincer pour leur substituer des • fonctionnaires d'Etat. Mais ce changement ne ferait pas non plus disparaître le salariat ; au contraire, à mesure que les industries se concentrent, la statistique compte un plus grand nombre de salariés par patron.
Si le salariat disparaissait — hypothèse irréalisable — qu'est-ce qui le remplacerait? Nous entrons ici dans un futur idéal où l'imagination des novateurs a le champ libre et illimité. Beaucoup y restent dans le vague, soit que leur esprit n'ait pas naturellement besoin d'idées claires et précises, soit qu'ils croient politique de ne pas préciser, afin de moins prêter le flanc à la critique. « Il faut renoncer, écrivait en 1881 un des chefs du parti, à fondre le prolétariat tout entier dans le moule étriqué d'une doctrine particulière *. » « Point n'est besoin, comme disait M. Paul Louis dans l'Histoire du socialisme 2, d'épiloguer sur la distinction du collectivisme et du communisme ; telle solution agrée mieux à tel groupement, telle autre sollicite davantage telle autre organisation. La socialisation des moyens de production est, en effet, une expression assez large qui