LE SERMENT DE TRANIO
— ADOI.PIIi: GA1FFE. —
A M0> AMI LE r.ARO.N DE VAUX.
L'histoire «lu serment de Tranio, comte de Thann, m'a été racontée, il y a quelques heures, par un de mes camarades d'université. Elle m'a semblé assez étra pour être transcrite. J'ai tout à fait présent le récit du cavalier narrateur : j'écris, c'est lui qui parle :
1 11 y a deux ans, j'étais à Paris pendant le mois d'avril. Je m'ennuyais cruellement, m'imaginant que j'avais un anévrisme. Un soir, comme j'avais une vague envie de musique, je m'étais dirigé vers l'Opéra. Au lieu de trouver du chant, je trouvai des jambes; on donnail un ballet.
Rien ne vous ramène tant aux vertus chrétiennes el ne vous rend ascétique comme la prévision funèbre de ta pro-
chaîne mort. Aussi j'envoyai avec épouvante toutes cesdévergondées qui sautaient sur les planches au diable. leur patron naturel, et je me précipitai au foyer. Avec la. santé j'ai repris mes erreurs d'autrefois, et, aujourd'hui, le vieux paganisme m'est revenu avec les muscles des jeunes années.
« 11 n'y avait que de rares promeneurs au foyer. Je m'assis sur une des banquettes, supputant avec de mornes commentaires le nombre de messes qu'il faudrait pour racheter mon âme du purgatoire. Ma cervelle s'ingéniait à des combinaisons de rêves de plus en plus sinistres, et mon âme se doublait sensiblement d'étoffe de deuil, lorsque j'entendis de grandes exclamations près de moi. Je levai les yeux. Deux jeunes gens, qui par l'aspect étaient de haute race, s'embrassaient avec force démonstrations.
« — Comment, cher ami, vous voilà de retour de l'Inde! Qu'est-ce que c'est que ce pays-là? — A propos, vous disiez, avant de partir, que vous alliez au pays où fleurit le lotus pour oublier votre merveilleuse dame, et vous l'avez emmenée. Faiblesse humaine! Je vous pardonne, et j'ai quelque raison pour cela. Vous savez, mon objet, celui que je devais précipiter par la fenêtre la première fois que je la surprendrais... eh bien ! mon pauvre ami, je l'ai surprise, et l'objet est dans ma loge. Décidément je vous absous.
« — Je n'ai que faire de votre absolution, car j'ai tenu ma promesse. J'ai effectivement oublié ma maîtresse, et même, par excès de zèle, mon porte-cigares à Calcutta, chez un nabab de mes amis...
« La conversation continua sur ce mode assez sensiblement idiot, mais, à vrai dire, je n'y prenais plus aucune part. J'étais totalement absorbé par l'aspect étrange d'un bouquet que le jeune homme à l'objet avait déposé à coté de moi.
DE TIAWO. 257
« Les fleurs, par leur espèce, n'avaient rien d'extraordinaire ; c'étaient des scabieuses, des lis, des verveines, des pervenches ; toutes, elles appartenaient à la flore des jardins potagers. Cependant leurs couleurs avaient quelque chose de singulier, elles étaient humaines; toutes ces fleurs semblaient vivantes, et l'odeur chaude qu'elles exhalaient me troublait le cerveau. Deux roses surtout me frappèrent : elles avaient la rougeur ardente des jeunes lèvres; une rangée de petites fleurs que je n'avais nulle part encore vues, à formes aiguës et d'une blancheur cruelle, les séparait.
a Je ne sais si les parfums du bouquet m'hallucinaient, mais il me semblait que les roses dessinaient une parfaite bouche ironique, dédaigneuse, et d'un style hautain. Elle souriait fièrement en montrant les reflets nacrés d'une denture éclatante.
« Je n'ai jamais ressenti, mon cher ami, une impression aussi bizarre que ce soir-là. Une anxiété poignante me serrait la poitrine, je respirais à grand'peine.
« 11 me fallut me lever avec grande hâte, car autrement j'allai> piteusement me trouver mal.
« Le- ilfiix cavaliers dont je vous ai parlé continuaient leui conversation. En me redressant, mon esprit, sans doute moins absorbé, entendit la (in d'une phrase : c'était le voyageur qui parlait :
« — Et ce cher petit Tranio, le charmant comte de Tliaiin. un de vos grands amis, qu'est-fl donc devenu î
« — Tranio, répondit l'autre en prenant subitementune figure N:ii«'use et sévère, Tranio, le voilà.
Et, du geste, il montra !<■ bouquet qui m'avait si fort occupé.
« — Vous voulez rire !
« — .1.' h en ai guère envie; c'étail un cœur loyal et il
était d'une fière race — pauvre petit! — cet anniversaire m'a tant bouleversé depuis ce matin, que je suis morne comme les chevaux d'Hippolyte.
« — Vous me faites peur... Tranio serait-il mort'?
« — Hélas ! oui, et tenez, il y ajuste un an, jour pour jour, et, s'il était deux heures, je dirais heure pour heure, qu'il a rendu à Dieu son àme vaillante.
« — Mais ce bouquet?
« — Il est neuf heures, le second acte va commencer, vous ne me paraissez pas disposé à l'aller voir ; — moi, cet assassin de ballet me met la mort dans l'àme. Si vous voulez, je vais vous raconter la fin imprévue deTranio.
« Celui qui revenait de l'Inde acquiesça tacitement en s'asseyant.
« Quant à moi, voyant la tournure qu'avait prise la conversation, je m'étais installé près d'eux dans un fauteuil; j'avais l'air de me chauffer avec activité à un feu éteint depuis plus de deux mois ; — le fait est que j'ai entendu, — voilà quoi :
« Tranio n'avait jamais connu sa mère, et à l'âge de dix huit ans il perdit son père. Le comte, son père, était un gentilhomme entêté, aux anciennes coutumes ; des modes et de la morale du temps il ne savait rien ; aussi élevait-il son fils sévèrement et à la gothique. Quand le moment fut venu pour le vieux gentilhomme de s'en aller en paradis rendre hommage à son suzerain suprême, au bon Dieu, il fit venir son fils près du lit où, sans trembler, il combattait la mort. Là, il lui confia solennellement son honneur et celui de sa race, que n'avait jamais souillé aucune forfaiture, et, après l'avoir, selon les vieux us, solennellement béni, il mourut.
« Le jeune comte passa les deux années de son deuil dans le château de Thann, dont il n'était jamais sorti.
<( Ce temps écoulé, son tuteur l'envoya à Paris. Lorsque nous Aimes Tranio pour la première fois, c'était la plus séduisante et la plus charmante créature que Ton puisse imaginer.
« On sentait que la sève de son arbre héraldique, qui avait jeté tant de glorieux rameaux à travers les âges, s'était divinement épuisée pour le former.
i Tranio était la première fleur de sa race.
<< Toute sa gracieuse personne exprimait une sorte de faiblesse hautaine qui charmait. Le comte de Thann était de tout, par droit de naissance, mais il ne voulut être de rien. Je ne l'ai jamais vu au club ni au cabaret. Il n'allait que très-peu dans quelques salons de l'aristocratie de blasons el par pure convenance, pour y rencontrer sa parenté' ; il s"\ ennuyait, du reste, horriblement. Tranio n'avait point de la bonté, mais de l'affabilité. Du haut de ses préjugés féodaux il avait, pour nous et pour la vie que dous menons, un tendre et courtois mépris. Son caractère était des plu- mélancoliques, on le voyait toujours plongé dans de grandes songeries, son intelligence avait un coup d'aile prodigieux. Les chevaux, les armes, la lecture, remplissaient sou temps. En vérité, il était extrêmement enfantin, mais plus encore lorsqu'il lisait. C'était alors un spectacle tout à l'ait étonnant : si l'auteur lui plaisait, ce qui étail rare, on le voyail s'animer, soupirer, sauter; il riait, pleurait, embrassait les pages, et, a chaque phrase, il envoyait, de son doigt blanc et effilé, et de ses bonnes et spirituelles lèvres, un furtif baiser. Pour les femmes, on m' lui en connaissait pas. Moralement, il était assez dépravé pour n'être jamais ridicule; mais, physiquement, lia-tcti'- étail extrême. Il n'était pas froid, mais indifférent.
Tranio médisait souvent que, s'il s'éprenait un jour, il
avait le pressentiment que ce serait passionnément et à tout excès.
« La chose arriva comme il le prévoyait. Un soir, nous étions ici à l'Opéra. La Carmina
« — Comment! demanda celui qui revenait de l'Inde, la Carmina qui danse ce soir?
« — Précisément. Elle débutait alors, il y a plus d'un an de cela, elle était encore bien plus jolie qu'aujourd'hui. Ses yeux surtout avaient une humidité lumineuse, transparente et azurée qui depuis s'est éteinte. Quant à son corps, il était fait comme à souhaits pour les plaisirs des sens ; mais ce qu'elle avait de remarquable, c'était une espèce d'ardeur glacée, une sorte de flamme froide tout à fait singulière, que dégageait sa nonchalamment provocante personne.
« Quand on la voyait danser, on songeait vaguement aux filles d'eau, aux nixes et aux ondines. — Plus d'une fois, en passant près d'elle dans les coulisses, j'ai effleuré sa jupe pour voir si le bas n'en était pas mouillé. — Du reste, cette créature était stupide.
« A mes côtés, le comte de Thann devenait de plus en plus attentif; peu à peu ses yeux s'allongèrent en clignotant, et il resta pendant la fin de la soirée plongé dans une sorte d'extase. En sortant du théâtre, il médit, entre autres choses, qu'il était violemment amoureux de la Carmina. — Je n'y fis guère d'attention. Sept, je crois, de mes compagnons depuis une heure m'avaient, à propos de cette fille, fait la même déclaration.
« Je restai quelques jours sans voir M. de Thann, lorsqu'on accompagnant la marquise de Pescaire au théâtre, je le vis à l'orchestre, contemplatif, un peu pâli, ses grands yeux cernés fixés sur la Carmina.
« Je le rejoignis. — Ce garçon était un peu fou. — Il me
DE TRANIO. m
parla de la danseuse avec un feu excessif, il s'exaltait à ses propres paroles, son discours s'exagérait, c'était un incendie de métaphores à éteindre Dante et Caldéron. — Les fougueux emportements d'amour de ttoméo. à côté de ces gongorismes passionnés, m'apparaissaient mornes comme un récit tragique, et les tendres lamentations de Juliette, fluides comme une homélie de quakeresse.
<( En amour, mon cher ami. je suis dégoûtamment praiqne. — Quand il me prend une fantaisie de mauvais goût pour quelque fille, au bout de trois jours, je sais a quoi m'en tenir. Je suis dehors ou dedans, à la porte ou dans la chambre à coucher. Et. véritablement, continua le monsieur à l'objet en s'échauffant. véritablement, je trouve d'un goût détestable de s'en aller solder avec des petits soins, des tendresses, «les soupirs, et toutes sortes de sublimes puérilités qui ne doivent faire cortège qu'au loyal amour, ce qu'on peut notoirement avoir pour de l'argent.
« — Prenez garde, mon cher, cria le revenant de Calcutta, vous vous mouchez. Vous en voulez encore a Niehon, votre objet, comme vous dites, pour les faiblesses que lui à inspirées le joli Bankus. spirituel cavalier, luit écrivain et parfait amant. Mon cher, on fait flèche «lu bois que l'on a. — Celui-là de ses dents. de ses yeux, de ses cheveux, de son âme: vous, mon ami. de vosécus.
«( Je commençais à être sensiblement inquiet, continua mon camarade d'université en allumant un cigare, de la tournure que prenait la conversation de ces messieurs. Cependant, l'homme à l'objet, probablement vexé, reprit son récit.
« Je demandai à Tranio, quand je l'eus rejoint, »•«• qu'il avait fait depuis tantôt dix jours qu'il lui était poussé cette belle passion. Il me répondit qu'il n'avait pas dormi.
« — Est-ce tout? lui répond is-je.
« — Je n'ai guère mangé non plus.
(> — Et après ?
« — Après, rien.
« Je me permis de faire observer à Tranio qu'il me semblait légèrement stupide.
« — Ce n'est pas tout, mon cher enfant, lui dis-je. de s'attendrir comme un morceau de bœuf dans le bouillon de la sentimentalité, il s'agit maintenant de passer à l'actif. — Assez de vocatif comme ça.
s Je lui proposai sur l'heure divers procédés en usage pour de pareilles rencontres. — 11 saigna déplorablement du nez. — En réalité, il était plus qu'amoureux, il aimait.
« Je vous l'ai dit, Tranio était une organisation supérieure, et tout à fait au-dessus de l'horizon humain. Malheureusement pour notre salut, le bon Dieu n'a eu qu'un fils, mais il a eu plusieurs neveux, les hommes de génie, et je crois sérieusement que Tranio était de la même famille.
« De tout ce que je lui indiquais, Tranio ne voulut rien faire. — Il avait ce défaut adorablement exquis des fines natures, la nonchalance. Sa sensibilité féminine se révoltait à tous les stratagèmes, un peu grossiers, à la vérité, que je lui proposais.
« Son amour était une fleur; il en avait les enivrements parfumés, et les vivement tendres nuances, mais aussi les racines. Elles plongeaient dans son cœur loyal et dans les fières délicatesses des âmes, et le rendaient immobile. — Il fallait le cueillir.
« Je vous l'ai déjà dit, cette Carmina est une oie. — Je laissai Tranio en proie aux mièvreries poétiques que développe la première blessure que l'amour fait à une na-
DE THANIO. 263
ture fraîche, et je m'enquis de la danseuse pour savoir ce
que je pourrais faire avec elle. Figurez-vous, mon cher, qu'elle venait d'épouser un danseur quelconque, et qu'elle en était amoureuse. Quand ces gens-là s'aiment entre eux, c'est terrible : ils se tiennent déplorablement. Rien à faire. — Ce n'est plus un mélange, c'est un alliage de métaux. une combinaison chimique.
Sur ces entrefaites, jepartisà la chasse, jenetuairien, ft je perdis mon chien. — Pauvre Flambeau ! tu dors -mus les fleurs roses de la bruyère, les renards ont fait de toi d'ironiques repas, les faisans sautent sur ta dépouille blanchie, avec des hochements de queue moqueurs, et les chevreuils, que jadis tu pourchassais à travers les halliers, te font dédaigneusement les cornes.
« — Diable! mon ami, votre sensibilité bifurque, lui dit son compagnon, \ous allez pleurer sur votre chien. Voilà mon mouchoir.
i — Non. ce n'est rien. — je reprends. Mu première usité fut pour Tranio. Je le trouvai encore plus pâle.
« — Cela cous tient-il toujours 1
« — Toujours.
Eh bien ! tant pis! car elle est impossible.
i A ce mot d'impossible, sa genttlhommerie se cabra.
« — j'j arriverai. .1»' fis pour réponse un geste désespéré et significatif d'un effet assez comique.
«• — .l"\ arriverai, reprit Tranio eu s'animant.
i — Ce n'est toujours pas avec les mille louis de pension que vous lait votre avare d'oncle, et d'ailleurs rien n'y triait.
i — J\ arriverai, monsieur, je vous en donne ma parole d'honneur, ma parole de thann. if foi de courtexay.
« Ce serment héréditaire, que les aïeux de Tranio avaient rendu fameux en le tenant de père en fils avec un entêtement prodigieux, m'effraya par la manière sérieuse dont il fut prononcé.
« Ce que je savais de l'éducation que Thann avait reçue de son père m'indiquait assez que la chose tournait au solennel. Rien ne m'effraye comme une affaire sérieuse. Je voulus rendre son serment à M. de Thann, — il n'en voulut rien faire, — prétendant qu'il aurait à le tenir un extrême plaisir.
« Je le quittai beaucoup plus triste que je n'aurais dû l'être. — J'avais un fâcheux pressentiment. — Cet entêté me semblait capable de quelque sottise.
« Peu à peu cependant mes inquiétudes se calmèrent. — Je comptais un peu sur la jolie figure de Tranio, beaucoup sur mon habileté, et passionnément sur les quatre cent mille livres de rente que m'a départies le Créateur, pour arranger les affaires.
« Depuis ce moment-là, je n'ai revu qu'une fois Tranio, et cette fois-là ce fut pour assister à son agonie.
« J'ai su depuis ce qui s'était passé cet intervalle durant. Selon sa coutume, depuis environ deux mois, il était allé à l'Opéra toutes les fois qu'il donnait. Un lundi, on avait affiché un spectacle extraordinaire où la Carmina dansait abondamment. — M. de Thann, comme je vous l'ai dit, n'avait qu'une maigre pension de douze à quinze cents francs par mois. — Ce jour-là, en mettant les mains dans ses poches à cette fin d'envoyer son valet de chambre chercher une stalle, il s'aperçut qu'elles étaient absolument vides. Le domestique, sorte de Scapin dont on aurait pu tirer un fort bon parti, voyant l'embarras du comte, lui demanda s'il voulait lui permettre d'aller vendre quelque chose.
DE TRAMO. 205
g Tranio. qui un moment avait ou peur de rester chez lui. au point d'en avoir les larmes aux yeux, accepta joyeusement et en sautant comme un enfant qu'il était. Le moment de sortir venu, il demanda un paletot; mais de paletot point. Le faquin de valet, qui sans doute avait pris cette coutume au service de quelque étudiant, avait tout vendu.
« Je ne siis comme cela se passait dans l'Inde, mon ■cher ami. mais ici l'avrilée, cette année-là. fut tiède et charmante.
Le comte de Thann s'en fut donc à la comédie, légèremont veto de son habit.
i La représentation avait attiré extraordinairement de monde; on s'y étouffait. En sortant du théâtre, de Thann sentit qu'il se refroidissait; à minuit il avail la lièvre; à deux heures il délirait : et, le matin, quand le docteur arriva, il était perdu.
.le ne sus l'état de Tranio que vers minuit. En rentrant, je trouvai son domestique qui m'attendait.
.le me rendi> chez lui hâtivement. Rien n'est lamentable, mon cher ami. comme une mort à Paris: toutes sortes de bruits communs et égoïstes troublent la majesté funèbre de ce dernier moment.
De l'appartement où Thann mourait, on entendait les sauteries d'infâmes bourgeois, qui mettaient en branle le clapotemenl désastreusement vulgaire d'un piano ruiné. Deux cochers ivres se disputaient dans la nie: de- voitures passaient avec des roulements bruyants; une vieille immonde, le nez barbouillé' de tabac, ronflail siniistrement a côté de l'agonisant. Des fioles de toutes sortes >:ucombralenl le- meubles; un odieux parfum pharmaceutique imprégnait l'air. Quant a mon (lin- Tranio, il n'était presque pas changé; -on teinl avail toujours cette blan-
cheur vermeille ; seulement le rose était plus foncé et le blanc plus mat; entre ses lèvres empourprées on voyait trembler ses mignonnes dents périmes et nacrées ; les étoiles de la fièvre avaient allumé leurs flammes tumultueuses dans l'azur sombre et démesurément dilaté de ses grands yeux.
« Il avait compris mon coup d'œil.
« — N'est-ce pas que c'est triste, me dit-il, de mourir ainsi? Dans mon pays de paysans on n'entend pas tant de vilains bruits. Ce n'est que le tintement entrecoupé et gémissant de la clocbe de l'église qui trouble le grand silence des champs ; et les bonnes gens, quand ils entendent ce glas des agonisants, laissent là leur labeur s'ils sont dans la campagne, leur sommeil s'ils sont chez eux. et s'agenouillent, priant le bon Dieu pour celui qui va mourir. — Vous savez, ajouta-t-il en souriant et en me montrant son habit, vous savez, c'est pour la Carmin» que je meurs. Il n'est pas gai au moins de mourir à l'âge que j'ai, et je n'en avais guère envie. — Je ne suis pas heureux en amour. — Cette fille que j'aime tant ne sait pas si je suis dans le monde ; je ne lui ai pas seulement envoyé un bouquet; je veux réparer cet oubli. — Tenez, mon ami, continua-t-il en me prenant la main et en essayant de la serrer avec ses doigts enfantins et tout vibrants, rendez-moi un dernier bon service. Au prochain mois d'avril, vous chercherez l'endroit ou l'on m'aura enterré, et, sur ma tombe, vous cueillerez un bouquet de fleurs qui auront germé sur mon corps et le jetterez à la Carmina .
« Tranio se tut. Son regard, fixé sur un vieux portrait d'aïeul pendu à la muraille, semblait déchiffrer avec une douloureuse anxiété la vieille devise de Thann, inscrite ers lettres d'or au coin d'un tableau : Je tins mafoy.
a Sa tête, en ce moment, avait ose expression de <!•'•<espoir et de désolation extrêmes.
<( Il se retourna, et. laissant retomber son front sur son oreiller, il se prit à pleurer. Son corps, ehéûremenj gracieux, tressaillait et frissonnait à chaque soupir.
■< — Pour moi, mon ami, ajouta l'homme à l'objet; dont r émotion commençait à me gagner ; pour moi. je pleurais comme une Madeleine. Quand je vis clair à travers mes larmes, je regardai Tranio; il était immobile; je le touchai, il était mort.
« — De sorte que, ajouta l'homme revenu de l'Inde, de sorte que ce ïhann-là est le premier de sa race qui n'ait pas tenu sa parole et qui ait forfait à son serment.
« — Hélas! oui. Il l'avait sans doute oublié, car il n'en a pas dit un mot avant de mourir. Pour moi. j'ai tenu ma promesse de ce matin : je suis allé cueillir ces fleurs, qui plongeaient peut-être leurs racines dans le cœur de Tranio.
•< Pendant que les deux cavaliers parlaient du serment, je regardais !<■ bouquet. Les roses qui formaient comme une bouche avaient pâli.
i Le second acte du ballet venait définir, le public, envahissant le foyer, me sépara (\i'> deux jeunes gens dont j'avais écouté la conversation.
«Je me promenai encore quelques instants dans les couloirs, et en m'en allant, comme je regardais la salle à Iravers les vitres d'une loge, je vis le bouquet funéraire tomber aux pieds de la Garmina.
i Le lendemain, je partis pour l'Italie, je n'entendis plu- pailer du comte de Thann. Cependant, comme je lisais assez assidûment les gazettes pour \ découvrir de ta prose, ajouta mon camarade d'université eu se tournant galamment vers moi, j'\ lus un jour que l'exécuteur
testamentaire du comte de Thann avait, le 16 avril fait exhumer les dépouilles de ce gentilhomme de la tombe anonyme où elles reposaient au cimetière de Neuilfy, pour les faire transporter dans les cryptes de l'église de Thann.
« On sait, était-il écrit dans ce journal, que la branche aînée de Thann s'est éteinte avec le comte Tranio. Aussi, le caveau qui, depuis le onzième siècle, servait de sépul- ' ture à cette famille, a-t-il été muré et scellé d'une dalle en pierre sur laquelle est gravée la devise fameuse de cette illustre maison : a Je tins ma foy.»
« A -mon retour à Paris, j'appris la mort de Carmina.
« Ce qui me frappa, c'est que la danseuse était précisément morte dans la soirée où il en avait si fort été question au foyer de l'Opéra, dans la nuit du 15 au 16. J'avoue que ma curiosité piquée me poussa à faire quelques démarches pour me renseigner sur les derniers moments de la danseuse. La bonne fortune voulut que je misse la main sur la femme de chambre qui était au service de Carmina dans ce temps-là.
« Voici ce que j'ai pu tirer de cette fille : — Madame, disait-elle, était rentrée de bonne heure, et tout de suite après le théâtre. Elle avait renvoyé le baron, malgré l'insistance qu'il mettait à rester. — 11 paraît que depuis la Carmina avait jeté son bonnet et son mari par:dessus les moulins.
« Madame mangea un grand morceau de gigot froid et des cerises; ensuite elle entra dans sa chambre, elle nie sonna pour l'accommoder.
« Pendant que je la coiffais, elle prit sur la toilette un bouquet de fleurs assez communes qu'on lui avait jeté dans la soirée, et le porta à sa figure comme pour le respirer. Tout à coup elle tressaillit; le bouquet tomba de ses mains.
i Les fleurs, par leur espèce, n'avaient rien d'extraordinaire ; c'étaient des scabieuses, des lis, des verveines, des pervenches ; toutes, elles appartenaient à la flore des jardins potagers. Cependant leurs couleurs avaient quelque chose de singulier, elles étaient humaines ; toutes ces fleurs semblaient vivantes, et l'odeur chaude qu'elles exhalaient me troublait le cerveau. Deux roses surtout me frappèrent : elles avaient la rougeur ardente des jeunes lèvres: une rangée de petites fleurs que je n'avais nulle part encore vues, à formes aiguës et d'une blancheur cruelle, les séparait.
i Je ne sais si les parfums du bouquet m'hallucinaient. mais il me semblait que les roses dessinaient une parfaite bouche ironique, dédaigneuse, et d'un style hautain. Elle souriait fièrement en montrant les reflets nacrés d'une denture éclatante.
« Je n'ai jamais ressenti, mon cher ami, une impression aussi bizarre que ce soir-là. Une anxiété poignante me serrait la poitrine, je respirais à grand'peine.
« 11 me fallut me lever avec grande hâte, car autrement j'allais piteusement me trouver mal.
« Les deux cavaliers dont je vous ai parlé continuaient leur conversation. En me redressant, mon esprit, sans doute moins absorbé, entendit la lin d'une phrase : c était le voyageur qui parlait :
i — Et ce cher petit Tranio, le charmant comte de Thann, un "de vos grands amis, qu'est-il donc devenu?
i — Tranio, répondit l'autre en prenant subitemenl une figure sérieuse el sévère, Tranio, le voilà.
Et, du geste, il montra le bouquel qui m'avait si fort occupé.
« — Vous voulez rire ! .
i — Je n'en ai guère envie; c'était un cœur loyal et il
était d'une iière race — pauvre petit! — cet anniversaire m'a tant bouleversé depuis ce matin, que je suis morne comme les chevaux d'Hippolyte.
« — Vous me faites peur... Tranio serait-il mort? « — Hélas ! oui, et tenez, il y ajuste un an, jour pour jour, et, s'il était deux heures, je dirais heure pour heure, qu'il a rendu à Dieu son àme vaillante. « — Mais ce bouquet?
« — Il est neuf heures, le second acte va commencer, vous ne me paraissez pas disposé à l'aller voir ; — moi, cet assassin de ballet me met la mort dans l'àme. Si vous voulez, je vais vous raconter la fin imprévue de Tranio. a Celui qui revenait de l'Inde acquiesça tacitement en s'asseyant.
« Quant à moi, voyant la tournure qu'avait prise la conversation, je m'étais installé près d'eux dans un fauteuil; j'avais l'air de me chauffer -avec activité à un feu éteint depuis plus de deux mois ; — le fait est que j'ai entendu, — voilà quoi :
« Tranio n'avait jamais connu sa mère, et à l'âge de dix huit ans il perdit son père. Le comte, son père, était un gentilhomme entêté, aux anciennes coutumes ; des modes et de la morale du temps il ne savait rien ; aussi élevait-il son fils sévèrement et à la gothique. Quand le moment fut venu pour le vieux gentilhomme de s'en aller en paradis rendre hommage à son suzerain suprême, au bon Dieu, il fit venir son fils près du lit où, sans trembler, il combattait la mort. Là, il lui confia solennellement son honneur et celui de sa race, que n'avait jamais souillé aucune forfaiture, et, après l'avoir, selon les vieux us, solennellement béni, il mourut.
« Le jeune comte passa les deux années de son deuil dans le château de Thann, dont il n'était jamais sorti.
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i Ce temps écoulé, son tuteur l'envoya à Paris. Lorsque nous vîmes Tranio pour la premier»' fois, c'était la plus séduisante et la plus charmante créature que Ton puisse imaginer.
« On sentait que la sève de son arbre héraldique, qui avait jeté tant de glorieux rameaux à travefs les âges, s'était divinement épuisée pour le former.
« Tranio était la première fleur de sa race.
« Toute sa gracieuse personne exprimait une sorte de faiblesse hautaine qui charmait. Le comte de Thann était de tout, par droit de naissance, mais il ne voulut être de rien. Je ne l'ai jamais vu au club ni au cabaret. 11 n'allait que très-peu dans quelques salons de l'aristocratie de blasons et par pure convenance, pour y rencontrer sa parent»'; il >"\ ennuyait, du reste, horriblement. Tranio n'avait point de la bonté, mais de l'affabilité. Du haut di préjugés féodaux il avait, pour nous et pour la vie que nous menons, un tendre et courtois mépris. Son caractère était des plus mélancoliques, on le voyait toujours plongé dans de grandes songeries, son intelligence avait un coup d'aile prodigieux. Les chevaux, les aimes, la lecture, remplissaient son temps. En vérité, il était extrêmement enfantin, mais plus encore lorsqu'il lisait. C'était alors un spectacle tout à l'ait étonnant : >i l'auteur lui plaisait, ce qui <;tait rare, on le voyait .-'animer, soupirer, sauter; il riait, pleurait, embrassait les pages, et, à chaque phrase, il envoyait, de son doigl blanc et effilé, et de ses bonnes et spirituelles lèvres, un furtif baiser. Pour les femmes, on ne lui .-H connaissait pas. Moralement, il était assez dépravé pour n'être jamais ridicule; mais, physiquement, sa chasteté était extrême. H n'était pas froid, mais indifférent.
Tranio me disail souvent que, s'il s'éprenait un jour, il
avait le pressentiment que ce serait passionnément et à tout
excès.
« La chose arriva comme il le prévoyait. Un soir, nous étions ici à l'Opéra. La Car mina
« — Comment! demanda celui qui revenait de l'Inde, la Carmina qui danse ce soir?
« — Précisément. Elle débutait alors, il y a plus d'un an de cela, elle était encore bien plus jolie qu'aujourd'hui. Ses yeux surtout avaient une humidité lumineuse, transparente et azurée qui depuis s'est éteinte. Quant à son corps, il était fait comme à souhaits pour les plaisirs des sens; mais ce qu'elle avait de remarquable, c'était une espèce d'ardeur glacée, une sorte de flamme froide tout à fait singulière, que dégageait sa nonchalamment provocante personne.
« Quand on la voyait danser, on songeait vaguement aux filles d'eau, aux nixes et aux ondines. — Plus d'une fois, en passant près d'elle dans les coulisses, j'ai effleuré sa jupe pour voir si le bas n'en était pas mouillé. — Du reste, cette créature était stupide.
« A mes côtés, le comte de Thann devenait de plus en plus attentif; peu à peu ses yeux s'allongèrent en clignotant, et il resta pendant la fin de la soirée plongé dans une sorte d'extase. Ensortant du théâtre, il médit, entre autres choses, qu'il était violemment amoureux de la Carmina. — Je n'y fis guère d'attention. Sept, je crois, de mes compagnons depuis une heure m'avaient, à propos de cette fille, fait la même déclaration.
« Je restai quelques jours sans voir M. de Thann, lorsqu'en accompagnant la marquise de Pescaire au théâtre, je le vis à l'orchestre, contemplatif, un peu pâli, ses grands yeux cernés fixés sur la Carmina.
« Je le rejoignis. — Ce garçon était un peu fou. — Il me
parla de la danseuse avec un feu excessif, il s'exaltait a ses propres paroles, son discours s1 exagérait, c'était un incendie de métaphores à éteindre Dante et Caldéron. — Les fougueux emportements d'amour de Roméo, à côté de ees gongorismes passionnés, m'apparaissaient mornes comme un récit tragique, et les tendres lamentations de Juliette, froides comme une homélie de quakeresse.
« En amour, mon cher ami. je suis dégoûtamment praique. — Quand il me prend une fantaisie de mauvais goût pour quelque fille, au bout de trois joui-, je sais à quoi m'en tenir. Je suis dehors ou dedans, à la porte ou dans la chambre à coucher. Et, véritablement, continua le monsieur à l'objet en s'échauffant. véritablement, je trouve d'un goût détestable de s'en aller solder avec des petits soins, 'les tendresses, des soupirs, et toutes sortes de sublimes puérilités qui ne doivent faire cortège qu'au loyal amour, ce qu'on peut notoirement fvoir pour de l'argent.
« — Prenez garde, mon cher, cria le revenant de Calcutta, vous vous mouchez. Vous en voulez encore a Nichon. votre objet, comme vous dites, pour les faiblesses <jue lui a inspirées le joli Bankus, spirituel cavalier, fort écrivain et parfait amant. Mon cher, on fait flèche du bois • pie l'on a. — Celui-là de ses dents, de ses yeux, de ses cheveux, de son .'une : vous, mon ami, de vos écus.
i Je commençais à être sensiblement inquiet, continua mon camarade d'université en allumant un cigare, de la tournure que prenait la conversation de ces messieurs. Cependant, l'homme à l'objet, probablement vexé, reprit son récit.
« Je demandai à Tranio, quand je l'eus rejoint, ce qu'il avait lait depuis tantôt dii jours qu'il lui »;t;iit poussé cette belle passion. Il me répondit qu'il n'avait pas dormi.
« — Est-ce tout? lui répondis-je.
jl — Je n'ai guère mangé non plus.
« — Et après ?
« — Après, rien.
« Je me permis de faire observer à Tranio qu'il me semblait légèrement stupide.
« — Ce n'est pas tout, mon cher enfant, lui dis-je. de s'attendrir comme un morceau de bœuf dans le bouillon de la sentimentalité, il s'agit maintenant de passer à l'actif. — Assez de vocatif comme ca .
« Je lui proposai sur l'heure divers procédés en usage pour de pareilles rencontres. — Il saigna déplorablernent du nez. — En réalité, il était plus qu'amoureux, il aimait.
« Je vous l'ai dit, Tranio était une organisation supérieure, et tout à fait au-dessus de l'horizon humain. Malheureusement porfr notre salut, le bon Dieu n'a eu qu'un fils, mais il a eu plusieurs neveux, les hommes de génie, et je crois sérieusement que Tranio était de la même famille.
« De tout ce que je lui indiquais, Tranio ne voulut rien faire. — Il avait ce défaut adorabiement exquisdes fines natures, la nonchalance. Sa sensibilité féminine se révoltait à tous les stratagèmes, un peu grossiers, à la vérité, que je lui proposais.
« Son amour était une fleur; il en avait les enivrements parfumés, et les vivement tendres nuances, mais aussi les racines. Elles plongeaient dans son cœur loyal et dans les fières délicatesses des âmes, et le rendaient immobile. — II fallait le cueillir.
« Je vous l'ai déjà dit, cette Carmina est une oie. — Je laissai Tranio en proie aux mièvreries poétiques que développe la première blessure que l'amour fait à une na-
DE TRAMO.
tare fraîche, et je m'enquis de la (danseuse pour savoir ce
que je pourrais faire avec elle. Figurez-vous, mon cher, qu'elle venait d'épouser un danseur quelconque, et qu'elle en était amoureuse. Quand ces gens-là s'aiment entre eux, c'est terrible ; ils se tiennent déplorablement. Rien à faire. — Ce n'est plus un mélange, c'est un alliage de métaux, une combinaison chimique.
Sur ces entrefaites, je partis à la chasse, je ne tuai rien, et je perdis mon chien. — Pauvre Flambeau! tu dors sous les fleurs roses de la bruyère, les renards ont fait de toi d'ironiques repas, les faisans sautent sur ta dépouille blanchie, avec des hochements de queue moqueurs, el les chevreuils, ({ue jadis tu pourchassais à travers les halliers, te font dédaigneusement les cornes.
« — Diable1 mon ami, votre sensibilité bifurque, lui dit son compagnon, vous allez pleurer sur \otre chien. Voilà mon" mouchoir.
— Non. ce n'est rien, — je reprends.
(•Ma première visite fut pour Tranio. Je le trouvai encore plu- pâle.
« — Cela vous tient-il toujours.'
« — Toujours.
Eh bien ! tant pis! car elle est impossible. \ ce mot d'impossible, sa gentuhommerie se cabra.
« — ,)"\ arriverai.
<< Je lis pour réponse un geste désespéré el significatif d'un effet assez comique.
« — .l'\ arriverai, reprit Tranio m s'animant.
i — Ce n'est toujours pas avec les mille louis de p-'n- -ii.u que vous fail votre avare d'oncle, et d'ailleurs rien u'\ ferait.
i — J'\ arriverai, monsieur, je vous en donne ma parole d'honneur, ma parole de thahh, ma foi de courtenw.
« Ce serment héréditaire, que les aïeux de Tranio avaient rendu fameux en Je tenant de père en fils avec un entêtement prodigieux, m'effraya par la manière sérieuse dont il fut prononcé.
« Ce que je savais de l'éducation que Thann avait reçue de son père m'indiquait assez que la chose tournait au solennel. Rien ne m'effraye comme une affaire sérieuse. Je voulus rendre son serment à M. de Thann, — il n'en voulut rien faire, — prétendant qu'il aurait à le tenir un extrême plaisir.
« Je le quittai beaucoup plus triste que je n'aurais dû l'être. — J'avais un fâcheux pressentiment. — Cet entêté me semblait capable de quelque sottise.
« Peu à peu cependant mes inquiétudes se calmèrent. — Je comptais un peu sur la jolie figure de Tranio, beaucoup sur mon habileté, et passionnément sur les quatre cent mille livres de rente que m'a départies le Créateur, pour arranger les affaires.
« Depuis ce moment-là, je n'ai revu qu'une fois Tranio, et cette fois-là ce fut pour assister à son agonie.
(( J'ai su depuis ce qui s'était passé cet intervalle durant. Selon sa coutume, depuis environ deux mois, il était allé à l'Opéra toutes les fois qu'il donnait. Un lundi, on avait affiché un spectacle extraordinaire où la Carmina dansait abondamment. — M. de Thann, comme je vous l'ai dit, n'avait qu'une maigre pension de douze à quinze cents francs par mois. — Ce jour-là, en mettant les mains dans ses poches à cette fin d'envoyer son valet de chambre chercher une stalle, il s'aperçut qu'elles étaient absolument vides. Le domestique, sorte de Scapin dont on aurait pu tirer un fort bon parti, voyant l'embarras du comte, lui demanda s'il voulait lui permettre d'aller vendre quelque chose.
«( Tranio, qui un moment avait eu peur de rester chez lui, au point d'en avoir les larmes aux veux, accepta joyeusement et en sautant comme un enfant qu'il était. Le moment de sortir venu, il demanda un paletot; mais de paletot point. Le faquin de valet, qui sans doutt' avait pris cette coutume au service de quelque étudiant, avait tout vendu.
« Je ne sais comme cela se passait dans l'Inde, mon cher ami, mais ici l'avrilée, cette année-là, fut tiède et charmante.
« Le comte de Thann s'en fut donc à la comédie, légèrement vêtu de son habit.
<i La représentation avait attiré extraordinairement de monde; on s'y étouffait. En sortant du théâtre, de Thann sentit qu'il se refroidissait; à minuit il avait la fièvre ; à deux heures il délirait; et, l»v matin, quand le docteur arriva, il était perdu.
i Je ne sus l'état de Tranio que vers minuit. En rentrant, je trouvai son domestique qui m'attendait.
Je me rendis chez lui hâtivement. Rien n'est lamentable, mon cher ami. connue une mort à Paris; toutes sortes d»' bruits communs et égoïstes troublent la majesté funêbre de ce dernier moment.
« De l'appartement où Thann mourait, <>u enténdail les sauteries d'infâmes bourgeois, qui mettaient en branle le clapotement désastreusement vulgaire d'un piano ruiné. 1><-ii\ cochers ivres se disputaient dans la rue: des voitures passa ienl avec des roulements bruyants; une vieille immonde, le nei barbouillé d<- tabac, ronflait sinistrementà côté de l'agonisant. Des Goles de toutes sortes encombraient les meubles ; un odieux parfum pharmaceutique imprégnait l'air. Quant à mou cher Tranio, il n'était presque pas changé; son teint avait toujours cette blan-
tJGG LE SERMENT
cheur vermeille ; seulement le rose était plus foncé et le blanc plus mat; entre ses lèvres empourprées on voyait trembler ses mignonnes dents périmes et nacrées: les étoiles de la fièvre avaient allumé leurs flammes tumultueuses dans l'azur sombre et démesurément dilaté de ses grands yeux.
« Il avait compris mon coup d'oeil.
« — N'est-ce pas que c'est triste, me dit-il. de mourir ainsi? Dans mon pays de paysans on n'entend pas tant de vilains bruits. Ce n'est que le tintement entrecoupé et gémissant de la cloche de l'église qui trouble le grand silence des champs; et les bonnes gens, quand ils entendent ce glas des agonisants, laissent là leur labeur s'ils sont dans la campagne, leur sommeil s'ils sont chez eux. et s'agenouillent, priant le bon Dieu pour celui qui va mourir. — Vous savez, ajouta-t-il en souriant et en memontrant son habit, vous savez, c'est pour la Carmina que je meurs. Il n'est pas gai au moins de mourir à l'âge que j'ai, et je n'en avais guère envie. — Je ne suis pas heureux en amour. — Cette fille que j'aime tant ne sait pas si je suis dans le monde ; je ne lui ai pas seulement envoyé un bouquet; je veux réparer cet oubli. —Tenez, mon ami, continua-t-il en me prenant la main et en essayant de la serrer avec ses doigts enfantins et tout vibrants, rendez-moi un dernier bon service. Au prochain mois d'avril, vous chercherez l'endroit ou l'on m'aura enterré, et, sur ma tombe, vous cueillerez un bouquet dé fleurs qui auront germé sur mon corps et le jetterez à la Carmina.
« Tranio se tut. Son regard, fixé sur un vieux portrait d'aïeul pendu à la muraille, semblait déchiffrer avec une douloureuse anxiété la vieille devise de Thann, inscrite en lettres d'or au roin d'un tableau : Je tins ma foy.
a Sa tète, en ce moment, avait me expression il»' désespoir et «lr* désolation extrêmes.
« Il se retourna, et. laissant retomber son front sur son oreiller, il se prit à pleurer. Son corps, ehétivement gracieux, tressaillait et frissonnait à chaque soupir.
'< — Pour moi, mon ami. ajouta l'homme à l'objet, dont l'émotion commençait à me gagner ; pour moi. je pleurais comme une Madeleine. Quand je vis clair à travers mes larmes, je regardai Tranio; il était immobile; je le touchai, il était mort.
— De sorte que. ajouta l'homme revenu de l'Inde, de sorte que ce Thann-là est le premier de sa race qui n'ait pas tenu sa parole et qui ait forfait à son serment.
■( — Hélas! oui. Il l'avait sans doute oublié, car il n'en a pas dit un mot avant de mourir. Pour moi. j'ai tenu ma promesse de ce matin : je suis allé cueillir ces Heurs, qui plongeaienl peut-être leurs racines dans le cœur de Tranio.
Pendant que les deux cavaliers parlaient du serment. je regardais le bouquet. Le> roses qui formaient comme mu' bouche, avaient pâli.
i Le second acte du ballet \enait définir, le public, envahissant le foyer, me sépara i\r> deux jeunes gens dont j'avais écouté la conversation.
Je me promenai encore quelques instants dans les couloirs, et en m'en allant, comme je regardai.» la >alleà traders les vitres d'une loge, je vis le bouquet funéraire tomberaux pied- de la Carmina.
<( Le lendemain, je parti- pour l'Italie, je n'entendis plus parier du comte de Thann. Cependant, comme je lisais assez assidumenl les gazettes pour \ découvrir de ta prose, ajouta mon camarade d'université en se tournant galamment vers moi, \'\ lus un jour que l'exécuteur
testamentaire du comte de Thann avait, le 16 avril, fait exhumer les dépouilles de ce gentilhomme de la tombe anonyme où elles reposaient au cimetière de Neuilly, pour les faire transporter dans les cryptes de l'église de Thann.
« On sait, était-il écrit dans ce journal, que la branche aînée de Thann s'est éteinte avec le comte Tranio. Aussi, le caveau qui, depuis le onzième siècle, servait de sépulture à cette famille, a-t-il été muré et scellé d'une dalle en pierre sur laquelle est gravée la devise fameuse de cette illustre maison : a Je tins ma foij.»
« A mon retour à Paris, j'appris la mort de Carmina.
« Ce qui me frappa, c'est que la danseuse était précisément morte dans la soirée où il en avait si fort été question au foyer de l'Opéra, dans la nuit du 15 au 16. J'avoue que ma curiosité piquée me poussa à faire quelques démarches pour me renseigner sur les derniers moments de la danseuse. La bonne fortune voulut que je misse la main sur la femme de chambre qui était au service de Carmina dans ce temps- là.
« Voici ce que j'ai pu tirer de cette fille : — Madame, disait-elle, était rentrée de bonne heure, et tout de suite après le théâtre. Elle avait renvoyé le baron, malgré l'insistance qu'il mettait à rester. — Il paraît que depuis la Carmina avait jeté son bonnet et son mari par-dessus les moulins.
« Madame mangea un grand morceau de gigot froid et des cerises; ensuite elle entra dans sa chambre, elle nie sonna pour l'accommoder.
« Pendant que je la coiffais, elle prit sur la toilette un bouquet de fleurs assez communes qu'on lui avait jeté dans la soirée, et le porta à sa figure comme pour le respirer. Tout à coup elle tressaillit; le bouquet tomba de ses mams.
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Madame était pâle et comme muette de terreur. Enfin, elle reprit ses sens et me dit en souriant : « Figure-toi qu'il « m'a semblé que ce bouquet m'embrassait. Suis-je assea i bète ! » ajouta-elle en aparté, et elle prit le bouquet qu'elle jeta par-dessus sa tête; il alla tomber sur le lit de madame. Il était tout drôle ce bouquet, monsieur, il y avait au milieu des roses qui brillaient comme du charbon rouge. Quand j'eus tout à fait déshabillé madame, je me retirai.
s Le lendemain matin, je suis entrée chez madame à neuf heures, et. m'approchant pour la réveiller, je vis qu'elle était renversée sur les oreillers, morte et couverte de. fleurs. Le lit était tout défait. Madame serrait fortement la rose rouge entre ses dents, une petite fleur blanche était enfoncée dans ses lèvres, qui saignaient un peu, comme si elles avaient été mordues. Quand le médecin est venu, il a longtemps regardé madame. Il disait a chaque instant : (( C'est singulier... c'est singulier. »
« Il me demanda trois ou quatre fois si madame était restée seule dans sa chambre. Je lui disque oui. et j'en étais bien sûre, car, lorsque M. lebarou ae restait pas, madame, qui était très-peureuse, me faisait toujours coucher on travers de sa porte. D me demanda si je n'avais rien entendu. Je lui disque, jusqu'à deux heures, madame >Vt;iit agitée; et qu'elle soupirait très-haut. A deux heures du matin je n'entendis plus rien du tout; je croyais qu'elle dormait; il paraît qu'elle venait de mourir.
i Le docteur m'a dit que madame avail probablement été asphyxiée par les fleurs. Je l'entendais, pendant qu'il -'«•h allait, se répéter à lui-même: Ces! singulier... c'est
0 singulier, b
l " ; i i toujours «in que M. le docteur avail emporté le bouquet, car nous ne l'avons plus retrouvé