FANTAISIES DE L'AUTRE MONDE
— i.oi a- .louinw —
J'ai, dr par le monde, et dans un coin de terre que dore le soleil du Midi, que baigne le flot bleu de la Méditerranée, j'ai, dis-je, le bonlieur de posséder une douce et fidèle amie qui, à certains jours, à certains anniversaires, va s'agenouiller à mon intention et prier sur la tombe de ma mère. A chacun de ces pèlerinages, elle arrache les plantes parasites, elle porte des Heurs nouvelles but le tertre sacré <|ui recouvre les restes de cette mère chérie : puis elle cueille une feuille du laurier-rose qui croît aui pieds de la tombe vénérée. Je reçois dans une lettre cette frôle relique, qui ;i le double parfum du souvenir mater-
nel et d'une amitié tendre et profonde. C'est la joie de mon cœur et de mes yeux que la vue de ces feuilles desséchées.
Je me suis souvent demandé comment il se faisait que l'idée de la mort se présentait toujours à mon esprit sous une forme sévère sans doute, mais jamais terrible, jamais mena'çante, et je dirais presque gracieuse; pourquoi elle éveillait en moi tout un essaim d'espérances infinies et me découvrait des horizons lumineux, des points de vue féeriques; pourquoi enfin elle était inséparable de l'idée opposée, celle du mouvement et des agitations de la vie. Quelle est l'origine de cette impression quand, au contraire, la mort laisse partout des traces si lugubres, quand je la vois environnée de désespoirs si sombres et de douleurs si amères? D'où vient qu'un même fait peut produire des façons de sentir si différentes ?* Quelle est la source commune où peuvent s'alimenter des sentiments si divers?
Je faisais ces réflexions hier, en voyant des milliers de familles se porter dans les cimetières de Paris à l'occasion de la fête des Morts, que l'Église célèbre le 2 novembre de chaque année. J'observais attentivement toutes ces physionomies de femmes, d'hommes et d'enfants, la plupart chargés de couronnes, de vases de fleurs, de croix, de médaillons et autres emblèmes funéraires, et, à part les familles qu'un deuil récent avait frappées, ce que je reconnaissais à la fraîcheur, — je ne trouve pas d'autre expression , — à la fraîcheur de leurs vêtements noirs, tout ce monde allait généralement au cimetière d'un pas léger et d'assez joyeuse humeur. Le temps, les préoccupalions de la vie, avaient sans doute effacé chez eux les empreintes les plus douloureuses, et il me semblait que tous ers gens-là allaient visiter un parent, un ami, un frère
absent depuis longtemps, bien plus qu'ils n'allaient se mettre en présence du plus redoutable des mystères et du plus terrible des problèmes, en présence de la mort.
Après ce que j'ai dit de mes sentiments personnels, on comprend que je devais être sympathique à ces dispositions, et je suivis la foule. Je m'aventurai dans les sen- . tiers minutaires et sous les allées de cyprès d'une des nécropoles qui avoisinenl la grande cité, la cité vivante par excellence. Contrairement à ses habitudes, l'automne avait réservé pour cette solennité une de ses plus tièdes journées. Le ciel était pur. les fleurs des tombeaux exhalaient de doux parfums; le murmure des voix, le bruit des pas, les cris des enfants, animaient ces lieux ordinairement tristes et solitaires; la vie, en un mot, semblait s'échapper du sein de la mort, elle rayonnait sur tous ces fronts qui s'inclineront cependant un jour sous le doigt de l'ange invisible, comme se sont inclinés, au jour et à l'heure marqués, tous ceux qui dorment là dans la paix i]c< tombeaux.
Cette foule était recueillie, mais elle n'avait rien de lugubre 1 i« ' ii de désolé. Après avoir accompli son pèlerinage, déposé sur le marbre ou au pied de la croix de bois noir le souvenir destiné à honorer la mémoire de la morte ou du mort regrettés, chaque famille se répandait à travers l'immense labj rinthe, s'ai rôtail devant les mausolées somptueux, déchiffrait les inscriptions dont quelquesunes sont si ridicules que l'esprit gaulois s'émancipait devant elles et les flagellait d'un bon mot en passant. Parfois ces promeneurs arrivaient, au détour d'une allée, devant 1 1 ri « - tombe sur laquelle une pauvre veuve et dr< enfants étaient prosternés; an respectueux silence se faisait alors, on je découvrait devant ces douleurs muettes, on leur donnait un témoignage ih' sympathie, et la vie, un
moment interrompue, éclatait quelques pas plus loin en observations piquantes ou en réflexions naïves. Nous avons, par exemple, retenu ce dialogue :
Un bourgeois quelconque, assez endimanché, sa femme. ses enfants et une foule de parents en demi-deuil, sont arrêtés devant un caveau magnifique tout reluisant de marbre, de bronzes et de dorures.
— C'est tout de même agréable d'être riche, dit bêtement le papa, et de pouvoir se faire enterrer avec autant de luxe.
— Bah! dit un autre, là ou ailleurs, qu'importe? les riches ont beau faire, c'est ici que la véritable égalité commence; d'ailleurs, quand on est mort c'est pour longtemps, comme dit la chanson.
— Qui sait? reprit sentencieusement une jeune femme: qu'en savez-vous si c'est pour longtemps? Dieu ne vous a pas dit son dernier mot.
— C'est égal, reprit le papa, qui poursuivait son idée, je voudrais bien avoir les moyens de me payer une sépulture de famille aussi, — j'hésite devant le mot, mais il est historique, — aussi chic que celle-là.
Et une jeune fille pâle, d'apparence souffreteuse , se pencha près de la jeune femme et ajouta ces mots, qui me frappèrent : « Mon oncle a beau dire, la plus belle tombe est celle où l'on dort auprès de celui qu'on aime, fût-ce sous un rocher, fût-ce au fond de la mer. » En entendant ces mots prononcés avec une certaine émotion, je regardai la jeune fille, ses yeux étaient pleins de larmes; sa parente lui serra silencieusement la main. « Qui sait, me dis-je à mon tour, qui sait s'il n'y a pas au fond de ces simples paroles tout un poëme mystérieux ? »
J'ai cité ce dialogue, que j'avais, pour ainsi dire, sténographié dans ma mémoire , parce qu'il reproduit assez
exactement la moyenne de tout ce que j'ai entendu autoui de moi. et qu'il donne une idée de la dose d'intelligence et de sentiment que la petite bourgeoisie et la classe ouvrière apportent dans ces excursions mortuaires que la fête du 2 novembre ramène périodiquement. Là. comme partout, comme en toute circonstance, les femmes, même les plus vulgaires, se révèlent par cette finesse de tact, cette délicatesse de sentiments, cette tendresse, qui leur donnent sur nous une supériorité contre laquelle notre orgueil regimbe en vain.
J'ai entendu, pendant cette promenade de plusieurs beures. bien des conversations en plein vent et roulant invariablement sur le même sujet; eb bien! j'affirme sur l'bonneur, — et Ton peut me croire, car j'en suis assez humilié pour mon sexe. — j'affirme que toutes les stupidités, toutes les banalités, tous les mots grossiers, ont été dits par des hommes, et qu'à part une marchande delà halle qui. en riant de son gros rire et en montrant une rangée de dents éclatantes, disait à l'homme dont elle était accompagnée : « La mort, c'est tout le contraire de la marée, plus elle vieillit moins elle pue! » à part cette réflexion technique, et d'une justesse équivoque, je n'ai entendu sur les lèvres des femmes on <l«'s jeunes filles que l'expression de sentiments exquis, de pensées délicates. poétiques quelquefois, d'une piété douce et d'une foi qui n'était pas toujours très-orthodoxe, mais qui. à cause de cela peut-être, m'allait droit au cœur.
A propos d'orthodoxie, il est bon que j'interrompe le cours de mes réflexions pour parler d'une rencontre assez bizarre, fêtais appuyé sur la grille de l'humble tombe où repose Balzac quand an jeune homme s'approcha et déposa sans affectation un rameau de buis sur la plaque de înarbi-- où est incrusté le nom de l'immortel écrivain.
C'était un garçon de bonne mine, d'une physionomie originale et intelligente. Il resta un moment silencieux, puis m'interpellant : « Parmi cette foule innombrable qu'il a tant amusée et tant instruite, me dit-il tristement, il n'y aura donc que nous deux qui songerons à honorer la mémoire du grand poëte ! » Ces paroles, qui établissaient tout d'abord entre mon interlocuteur et moi une vive sympathie littéraire, me tirèrent de ma rêverie, et bientôt la conversation s'engagea entre nous.
De quoi parler dans un pareil lieu, si ce n'est de la mort et de la vie future?
— Dussé-je blesser vos croyances et vos convictions, me dit mon compagnon, il faut que je vous avoue mon indignité: dussé-je être revêtu d'un san-benito et grillé dans le premier auto-da-fé que l'on dressera sur la place de Grève...
— Voyons! répondis-je, puisque me voici érigé en confesseur, je vous écoute, et tâchez de mériter mon absolution.
— Eh bien ! monsieur, je suis très-peu croyant en matière de paradis et d'enfer. C'est un tort, un très-grand tort, si l'on veut, et j'en conviens; mais cela est, et il ne dépend pas de moi qu'il en soit autrement. La doctrine de la vie future telle que l'Église la formule dans ses enseignements quotidiens, dans ses cérémonies, cette doctrine m'est antipathique, elle révolte ma raison et mon cœur; mes meilleurs instincts protestent contre elle, et tout ce qu'ont pu me dire à ce sujet des personnes très-bienveillantes et très-compétentes qui ont daigné essayer d'entreprendre ma guérison, n'a fait que m'endurcir dans la voie criminelle où je suis entré. Le paradis, c'est-à-dire une récompense éternelle; l'enfer; c'est-à-dire un châtiment éternel, et quel châtiment! le tout pour des vertus
ou des vices très-contestables, mais qui, dans tous les cas, n'ont aucun des caractères de l'éternité et de l'infini, c'est ce que je ne peux ni ne veux admettre.
Et comme son ton s'animait, comme son œil pétillait : — Calmez-vous, luidis-je, celte proposition sent en effet le fagot, mais je suis bon prince, et il y aura peut-être moyen de nous entendre.
— Bah ! reprit-il en riant, si tous ceux qui pensent tout bas ce que je viens de vous dire tout haut avaient le courage de leur opinion, il est probable que tous les inquisiteurs, saint Dominique en tète, ne pourraient suffire à châtier tous les coupables, et qu'il ne resterait sur la terre que des personnes trop vertueuses pour s'y occuper du soin grossier de perpétuer le genre humain. Non, mille fois non', je ne crois pas, je ne puis croire a la doctrine du paradis et de l'enfer, et j'ai, pour cela, une foule de raisons.
La première , c'est que je suis amoureux, mais amoureux comme un page: que ma maîtresse est belle comme une vierge de Raphaël, et que nos baisers nous rendent meilleurs l'un et l'autre.
— L'argument n'est pas convaincant, interrompis-je.
— Comment! vous ne comprenez pas, dit-il en ouvrant sur moi son grand œil étonné, c'est que notre amour est de ceux qui mènent tout droit en enfer, et que j'ai la conviction profonde qu'il nous sauve, qu'il est agréable à Dieu. Mais je vois que cette raison ne vous paraît pas suffisante. En voici une plus décisive, malheureusement elle sera plus longue à développer.
— A votre aise, parlez à cœur ouvert.
— Eli bien I monsieur, je suis le lils. — mais je vous demande mille pardons de me mettre ainsi en scène <-t d'aborder une aussi grande question avec ce sans-façon
et cette familiarité, — je suis ie fils d'un bon et honnête ouvrier qui s'était successivement élevé par son intelligence et son travail. C'était bien le plus joyeux voltairien que jamais Voltaire eût engendré. 11 savait toute l'Encyclopédie par cœur, et, au besoin, il l'aurait mise en chanson, car il était aussi poète par occasion, comme Figaro. J'étais enfant encore lorsque une attaque d'apoplexie l'enleva subitement avec la rapidité de la foudre. Comme il avait en horreur le clergé et toutes les pratiques religieuses, on agita sérieusement la question de savoir si l'Église lui donnerait la sépulture ; mais cet excellent homme, malgré ses incrédulités, était si fort entouré de l'estime publique, il avait été si obligeant, si dévoué, si bon fds et si bon père, qu'on craignit de heurter l'opinion de la petite ville qu'il habitait, et l'Église récita sur sa tombe les dernières prières. Mais il n'en était pas moins mort dans l'impénitence finale, et il fut considéré bel et bien comme damné et condamné aux flammes éternelles. Mon confesseur au collège me disait toujours que, si j'imitais mon père, j'irais tout droit en enfer, ce qui était le plus infaillible moyen de me décider à l'imiter, car il me semblait, tout enfant que j'étais, que je commettrais une lâcheté indigne si je ne me mettais en mesure d'aller consoler, par ma présence et mon amour, ce malheureux père livré aux tourments infernaux; je considérais comme un devoir sacré d'aller les partager avec lui. Ça ne vous ennuie pas trop? dit-il en s'interrompant tout à coup avecune vivacité charmante.
— Mais pas du tout, vous m'intéressez beaucoup au contraire, et j'ai hâte de savoir où vous voulez en venir.
— Patience ! je pose mes prémisses. Je viens de vous dire ce qu'était mon excellent père. D'un autre côté, ma mère, ma bonne et sainte mère, — êtes-vous comme moi? éprou--
vez-vous un charme profond à prononcer ce «loux nom de mère , le premier que nous ayons balbutié 1 — ma mère, dis-je. était plongée dans les pratiques d'une dévotion que la mort dont je viens de vous parler ne fit qu'exagérer. Le choléra éclata un jour autour d'elle ; elle envoya sa famille à la campagne et elle resta pour soigner les malades; infatigable, elle allait d'un chevet à l'autre, pénétrant dans les mansardes, prodiguant aux pauvres ses soins et ses consolations. Très-belle et jeune encore, elle mourut bravement sur ce champ d'honneur, entourée de la plus profonde vénération. Sa dernière pensée fut pour mon père, en faveur duquel elle espérait avoir apaisé la colère céleste par sa piété et son dévouement, et pour moi. qu'elle craignait de voir mourir un jour hors du giron de l'Église catholique. À cette heure suprême, et dans sa préoccupation maternelle, elle fit détacher une petite médaille de la Vierge suspendue à son cou, et me la destina en me priant de la porter toujours. Je vous laiss e à penser avec quelle piété je satisfais à ce dernier vœu de ma première, de ma plus douce amie, de ma mère ! Tenez, la voilà cette médaille que je baise chaque soir avec une filiale superstition.
Certes, s'il y a un paradis, cette sainte femme doit y ■r au milieu ^\i'> plus rayonnantes splendeurs, et. s'il \ a un enfer, il est à peu près sûr que le cher mécréant qui fut mon père y occupe une place douloureuse. Cette séparation éternelle, et dans des conditions si contraires, de demi êtres qui se sont si tendrement aimés, qui ont marché ensemble dans la vie <"t y ont rempli des devoirs communs, cette séparation est impossible. Le bon Dieu est bien trop bon . et il aine' trop ceui qui ont aimé Ici-bas pour permettre de telles iniquités. (Test bien votre avis, je suppose !
— Oh ! complètement, fis-je, j'ai même à cet égar< une théorie...
— Voyons votre théorie , dit-il avec empressement.
— Plus tard ! songez donc que vous ne m'avez riei prouvé encore , bien que vous m'ayez profondément tou ché en me parlant ainsi de votre mère.
— Vous êtes bien bon. — je poursuis : par quelle loi mystérieuse , les douces et chères influences qui veillent sur le berceau de l'être humain, qui protègent son enlance, qui entourent ses premiers pas et activent le développement de sa vie , se transmettent-elles si rarement 'i Pourquoi ne laissent-elles pas leur empreinte dans notre esprit et dans notre âme? Je comprends que je n'aie pas hérité du scepticisme paternel ; mais comment l'exemple, les conseils, les tendres exhortations de ma pieuse mère, de ce bon ange dont le souvenir me suit et me protège dans la vie, n'ont-ils pu parvenir à apaiser la révolte de mes sentiments et de ma raison, me plier à la discipline et aux pratiques de l'Église?
Tout à l'heure , avant de vous avoir rencontré , je nu demandais cela et bien d'autres choses encore en parcou rant ces allées ; j'éprouvais une sérénité ineffable au mi lieu de ces tombes nombreuses dont je foulais avec res pect les dalles sacrées, et j'étais heureux de ne pas m sentir en communion avec la foi chrétienne sur ce poin décisif de la vie future. Je me rappelais les paroles terri blés que j'ai entendues résonner il y a peu de jours sur 1 cercueil d'un de mes camarades de collège. Ce dies irœ ce jour de colère, de misère et de calamité dont l'hymn funèbre fait un si effrayant tableau , je n'y crois pas. C repos éternel , requiem œlernam , que le prêtre invoquait me semble une impiété.
Et cependant, croyez-le bien , je sens en moi les élan
eements d'une foi profonde et sincère : il est (\<>> moin^nts. et je n'oserai jamais vous dire lesquels, où je m'élève vers Dieu dans une sorte d'extase , mais ce Dieu n'est plus relui que ma mère m'avait appris à adorer. Je ne puis lui assigner ni une forme déterminée, ni des attributs spéciaux. ni un séjour céleste. Je le sens vivre en moi et dans tout ce qui m'entoure , aussi bien dans l'immensité du ciel que dans le brin d'berbe , que dans le parfum des fleurs : aussi bien dans le frémissement de ces cyprès que dans le grondement lointain que Paris nous envoie. J'invoqur ce Dieu de bonté dont le souffle anime tout ce qui respire, el je l'invoque non pas seulement comme le Père éternel . mai- aussi . mais surtout comme la plus haute et la plusainte expression de la maternité et de l'amour sous mules aspects. Je vis en lui , de même que je suis une émanation de son éternelle vie , de son infinité. Je sens vivemenl . et vous le sentez comme moi , je l'espère, que Dieu es1 tout ec qui est . mais que rien de ce qui est n'est lui: l'amour m'apparaît comme la loi suprême; n'est-ce pas. ajouta-t-il . qu'elle est bien admirable cette parole du divin maître à la belle pécheresse qui répandait ses parfums à ses pieds: « Il vous sera beaucoup pardonné parce que vous avez beaucoup aimé ! »
J'étais émerveillé de tant d'élan et de jeunesse. Je fais grâce au lecteur de mes réponses, je laisse parler mon compagnon avec toute son originalité.
— A ce point de vue, reprit-il . il me semble que h mort m* peut être l'entrée définitive au paradis . au purgatoire ou en enfer. La mort est le seuil d'une vie nouvelle c'est h' repos sans doute, mais le repos momentané où . dan- les bras de ta mère immortelle, de la mère commune, dous renouvelons un- forces épuisées, "ù nous nous préparons a de nouvelles luttes; c'est un degré que
nous franchissons et qui nous rapproche de l'infini où nous n'atteindrons jamais ; c'est la récompense que Dieu nous donne quand nous avons accompli une partie de notre tâche.
Vous avez comme moi bien des affectious autour de vous, n'est-ce pas? Eh bien ! nous tous qui nous aimons si tendrement aujourd'hui , qui sommes unis par les liens de la famille, par ceux de l'amour, par ceux de l'amitié , est-ce que nous ne nous sommes pas aimés dans le passé? Est-ce que nous ne nous aimerons pas dans l'avenir? Et notre rencontre elle-même, cette sympathie qui m'a entraîné vers vous, croyez-vous qu'elles n'ont pas leurs racines dans le passé? N'avons-nous pas lutté et ne lutterons-nous pas toujours ensemble pour le triomphe de ce que nous croyons bon et juste? L'imperfection de nos sens et de notre nature ne nous permet pas de nouer dans nos souvenirs les chaînons des existences que nous avons déjà traversées , unis les uns aux autres; mais chaque pas que nous faisons , chaque progrès que nous accomplissons , chaque victoire que nous remportons sur nous-mêmes , sur nos mauvais instincts, nous rapproche d'un état de moins en moins imparfait. La mort me séparera demain peut-être de ceux que j'aime, mais nous nous retrouverons un jour; et, quand nous aurons achevé la culture de notre cœur, de notre intelligence, de notre corps, Dieu nous appellera alors à vivre dans une planète meilleure , où les conditions de l'existence , où nos sens seront plus perfectionnés , et là encore nous lutterons ensemble pour le triomphe de ce qui est bon , de ce qui est juste , de ce qui est beau.
J'admirais cette verve intarissable. Il se méprit sur le sentiment qu'il me faisait éprouver.
— Pardon ! me dit-il , je sais bien que j'exprime fort mal ce que je ressens. C'est qu'il est difficile, pour moi du
moins, de rendre des sentiments de cette nature, parce qu'ils se pressent tumultueusement dans mon Ime. Un jour, je tâcherai de les écrire. Ce que je sais le mieux . c'est que le souvenir de ma mère domine ici toutes mes impressions. C'est elle qui m'accompagne . c'est à elle que je parle ; son souvenir et son amour absorbent aujourd'hui tous mes amours et tous mes souvenirs. Eh î tenez ! ce matin . — car je suis ici depuis onze heures , — ce matin . assis au pied d'un de ces arbres, j'ai écrit au crayon, sur ce chiffon de papier, une sorte de prière, ou d'invocation . si vous .limez mieux. Si je vous la lisais, vous \ trouveriez peut-être une expression plus nette de ce que je veux dire. Mais rassurez-vous...
— Comment donc î n'avez-vous pas dit tout à l'heure que nous étions de vieux amis? J'exige donc cette lecture.
Et, déchiffrant son manuscrit, il lut d'une voix trèsémue :
« Mère '. mère chérie, où es-tu? Sous quelle forme me permettrez-vous, ô mon Dieu ! de la retrouver, la pieuse femme qui me porta dans ses flancs, et m'apprit à murmurer votre saint nom?
« Que de fois, depuis le jour où sa vie a semblé s'éteindre, que <lti lois je me suis écrié dans la douleur el dans la >olituil<' de mon àme : O ma mère, où es-tu ?
(< Où es-tu . rameau bienfaisant qui abritas mon enfance?
« Où est la douce main qui guida mes premiers pas !
« Où est I'- baiser maternel qui éveilla mon premier sourire '.'
« Où est la fleur gracieuse qui me prodigua ses doux parfums 1
« Blanehe étoile , qui me guida- au port . mère adorée, «»u es-tu 1
« Elle était en vous , et vous n'avez pas cessé d'être, o mon Dieu ! Donc elle est encore , elle vit ! Sa forme seule, son doux visage , son sourire, son regard caressant, ont seuls disparu ; mais sa vie ne peut être éteinte, puisqu'elle était un rayon de votre éternelle vie.
« En quels termes , par quels actes pourrai-je vous remercier, mon Dieu ! pour m'avoir donné cette foi consolante qui fait que la vie de ma mère me sourit au delà du tombeau , à travers les ténèbres de la mort ?
« Non, tu n'es pas loin de moi , ô ma mère ! Toutes les splendeurs de la nature m'apportent un écho de ta voix regrettée.
« Il me semble que ton regard me suit dans le regard d'un bel enfant; que tes yeux revivent dans les siens, que je retrouve ton sourire dans le sourire de toute noble femme vers laquelle m'entraînent de mystérieuses sympathies !
« Les tendres soins, les douces caresses que j'ai reçues de toi , ma mère ! je les rendrai avec bonheur aux êtres dont Dieu me confiera peut-être un jour la garde, et parmi ces existences chéries, que j'entourerai de toute ma sollicitude et de tout mon amour, Dieu sait si la tienne ne grandit pas pour un nouveau but et avec de nouvelles perfections.
« Mère , mère chérie, où que tu sois , tu es en Dieu, et nous sommes ensemble, unis par d'invisibles liens. Où que tu sois, bénis ton fils, protége-le de ton inépuisable tendresse, inspire-le de tes saintes résolutions. Amen. »
Je lui fis mon compliment très-sincère et je discutai avec lui, pour tenir sa verve en haleine, quelques points de ce qu'il appelait sa foi.
— Mon Dieu ! me dit-il dans un petit mouvement (\ impatience, je sais bien que vous pouvez m 'adresser le
terrible : « Qu'est-ce que cela prouve? i Évidemment cela ne prouve rien, mais je n'ai pas non plus l'intention de vous prouver quoi que ce soit. Je vous rencontre et tout à coup je sens un lien entre vous et moi; vous avez la bonté de m'écouter. Mon âme s'ouvre sans défiance à la votre. — Qui sait, dit-il en riant, si déjà nous n'étions pas ensemble aux croisades? — Mais à quoi, diable! voulezvous donc croire si vous ne croyez ni à ce que je crois, ni à la redoutable doctrine du paradis et de l'enfer? Il faut opter, car, après tout, quel est le levier sur Jequel vous vous appuyez pour traverser les épreuves de la vie et envisager sans frémir l'épreuve de la mort? Quand votre âme est pleine de joie, quand vous serrez la main d'un ami. quand vous frissonnez de volupté et d'amour dans les bras de la femme adorée, quel est le Dieu que vous bénissez et que vous remerciez pour ces biens suprêmes 1 Lorsque vous contemples le ciel resplendissant de lumière comme «'nce moment, <>u rayonnant d'astres innombrables pendant une bel le nuit, quelles sont les pensées qui tressaillent en vous? Que vous racontent l'Océan, les forêts, la foudre, les tempêtes, de leurs voix majestueuses*!
Si. comme moi. vous n'admettez pas l<- châtiment et la récompense, t« * 1 s que le catholicisme nous les présente, il faut bien cependant qu'en partant de l'idée de Dieu, D'est-à-dire de l'idée de justice par excellence, vous arriviez â une croyance quelconque qui réponde à cette idée. San- cela, la vie perdrait toute liante moralité, les bons instincts resteraient sans ressert >'t seraient étouffés par terne, comme le blé serait dévoré par l'ivraie si la main prudente et active du laboureur n'\ veillait sans
Pour moi, je vous l'avoue, je crois, mais je crois fermement, je crois avec passion, comme on croyait aux époques
primitives, que chacune et chacun de nous prépare aujourd'hui sa transformation future, de même que notre existence actuelle est le produit d'existences antérieures. Riez si vous voulez, mais je crois, j'ai la foi, et c'est par l'amour que l'on arrive à la foi ; je ne sais pas de prédication plus éloquente qu'une caresse, et je ne sais pas de plus douce prière que l'amour et ses ivresses ardentes. Ils condamnent la chair, comme si la chair n'était pas en Dieu, comme si elle n'était pas sainte...
— Mais, mon cher ami, lui dis-je, vous n'en finirez pas si vous courez ainsi de digression en digression. Tâchons donc de rester sur le terrain de la vie future et dans la question des châtiments et des peines.
— C'est hien simple, dit-il, suivant que nous cultivons et que nous élevons, en nous et hors de nous, l'intelligence, le cœur et le corps, qui sont les trois manifestations de la vie, nous nous préparons, pour notre existence future, une intelligence plus grande, un plus nohle cœur, un corps plus sain et plus beau. Tout est là.
— Ah càl mais, l'interrompis- je en riant, vous me paraissez tenir singulièrement au corps et à la beauté physique. Avez -vous donné tête baissée, vous aussi, d anla doctrine saint-simonienne de la réhabilitation de la chair?
— Pourquoi pas? reprit-il sans se laisser désarçonner. Est-ce que l'Église elle-même, malgré ses anathèmes contre la chair et la matière immonde, n'a pas grand soin d'exclure du sacerdoce les bossus, les boiteux, les borgnes, tous les êtres contrefaits, quelles que soient d'ailleurs leur intelligence et leur capacité? Est-ce que ses anges ne revêtent pas des formes admirables? est-ce que les vierges de Raphaël et de Murillo ne réalisent pas le type de la beauté idéale? est-ce que, dans ses cérémonies et ses so-
lennités, elle ne s'attache pas à frapper les sens par la pompe extérieure? Pourquoi ces vêtements splendides brochés d'or, ces métaux ciselés, ces dais étincelants, ces merveilles de l'art, amoncelées dans nos temples 1 pourquoi ces chants, ces vapeurs de l'encens, ces orgues sonores, ces fleurs, ces tapis, ces vitraux aux mille nuances, dans nos riches basiliques?
Oui. quoi que vous en disiez, je tiens beaucoup, pour ma part, à la beauté, à la pureté, à la sainteté de la forme, et je crois que l'amour et ses ardentes voluptés, ses enivrantes caresses, -'»nt la plus douce des prières. .Mais ceci nous mènerait trop loin et sur un terrain que nous aborderons un autre jour, si vous voulez, celui de la moralité des relations amoureuses. Restons, s'il vous plaît, dans la question de l;i vie future, il est presque impossible de s'occuper d'autre chose autour de ces tombeaux.
Tenez, regardez là. dans ce groupe qui s'avance vers nous, regardes cette pauvre jeune fille dont le corps semble disloqué; elle n'a rien pour elle, la malheureuse enfant! elle est laide comme l'envers d'un péché capital, — je dis l'envers parce que l'endroit est toujours une beauté' morale ou une vertu.
— Oui, je la vois, elle est appuyée au bras d'une ravissante créature.
— Précisément! eh bien! croyez-vous que c'est le hasard qui a distribué d'une façon aussi inégale la laideur et l.i beauté 1 Dieu m- lait rien eu vain, vous le savez, et tout est admirablement ordonné dans l'univers; chaque effet y a sa cause invisible. Si de ces deui jeunes lllles, l'une est laide et l'autre admirablement belle, c'est qu'une loi éternelle et équitable préside à la distribution des dons divins; c'est que l'un.' a soigné, cultivé, embelli et respecté -a chair dan- ses existences antérieures, et elle
recueille ce qu'elle a semé; elle reçoit aujourd'hui sa récompense proportionnée à ses œuvres ; l'autre a agi en sens inverse, elle récolte la laideur. Si nous pouvions apprécier la dose de cœur et d'intelligence de chacune de ces deux jeunes personnes comme nous apprécions à première vue l'harmonie ou l'irrégularité de leurs traits, nous arriverions aux mêmes conclusions.
Le petit laideron est peut-être un ange de douceur, de bonté et de dévouement; elle est peut-être douée d'un esprit vif, d'un sens droit, d'une intelligence rapide; tandis que l'autre est peut-être un monstre de coquetterie et d'égoïsme. Regardez-la, elle va passer près de vous, je parierais presque qu'elle est bête comme un dindon. C'est que la première, dans le cours de ses transformations successives, a formé son esprit, élevé et ennobli son cœur au contact de toute grande idée, de tout généreux sentiment. C'est que la seconde a laissé envahir son intelligence et son âme par l'ivraie des mauvais instincts, des passions honteuses.
Mais cet enseignement religieux, ajouta-t-il, surgit à chaque pas. Voyez à votre droite cette nourrice dodue qui porte, dans des langes de dentelle, ce beau petit chérubin aux grands yeux bleus; que de soins autour de cette frêle créature ! Voilà sa jeune mère qui se penche pour la comtempler avec amour ; cet enfant s'endormira ce soir dans un berceau de satin blanc mollement ouaté, dans une chambre bien close. A son premier cri, toute la maison sera sur pied ; les médecins les plus célèbres seront consultés s'il est malade.
Maintenant, tournez-vous de ce côté, regardez à vingt pas devant nous, près de la fosse commune, cette pauvre vieille femme infirme et cet enfant sale, chétif, très-peu peigné, qui s'accroche à sa robe. C'est probablement la
grand'mère et le petit-fils : il manque un irait d'union entre eux, c'est la mère, qui est peut-être morte à vingt ans. de misère et de faim; ce malheureux enfant, dans quelles conditions a-t-il grandi? Tout souffre en lui, son estomac, aussi bien que son intelligence et son âme, dépourvus de l'alimentation qui pourrait les faire germer. Croyez-vous que ces contrastes n'ont pas leur raison d'être dans les desseins impénétrables de Dieu? croyez-vous que ces enfants, si inégalement partagés au début de la vie, n'ont pas des destinées prévues?
La vie universelle a ses degrés que nous franchissons laborieusement de génération en génération et à travers les siècles. Vous rappelez-vous cette délicieuse et profonde invocation de notre grand, de notre immortel Balzac, dans son Histoire intellectuelle de Louis Lambert : a Adieu, pierre! tu seras fleur! adieu, fleur! tu seras colombe! adieu, colombe! tu seras femme! etc. » C'est tout simplement admirable! .Mettez donc toute la poésie chrétienne du paradis et de l'enfer à côté du sentiment panthéistique qui a inspiré cette seule phrase de notre poëte. et vous verrei comme elle pâlira !
Pour moi. ajouta-t-il en poussant mélancoliquement un soupir que j'accueillis d'un sourire amical, j'ai deux ambitions auprès desquelles les ambitions humaines que je vois s'agiter autour de moi sont parfaitement niaises.
— Ah! voyons, dis-je. jusqu'à quel point, suivant une autre expression de Balzac, \<>us avei le sang riche en fer. Quelle est la première de ces ambitions?
— D'abord. je voudrais devenir femme dans ma prochaine transformation. Être femme 1 quel beau rêve! Belle, intelligente, bonne, amoureuse, mais amoureuse avec passion ! Donner la vif avec une can sse; porter toutes les ivresses, tous les délires, tous !<•- tressaillements du bon-
heur dans Pâme que j'aurai élue ; exercer une influence souveraine, un empire adoré; moraliser par un seul de mes sourires, châtier par un seul de mes refus. Mon Dieu ! que je serai heureuse !
— Patience! mon cher monsieur, lui dis-je: vous n'êtes encore qu'un vil mortel ! Voyons votre seconde ambition.
— La seconde, la voici : c'est d'avoir terminé toutes mes étapes sur cette planète et d'aller, avec l'être que j'aime le mieux ici-bas, recommencer de nouvelles existences dans des mondes plus lumineux, moins imparfaits, où toutes les facultés de l'âme et du corps, toutes les puissances d'aimer, sont centuplées, où l'art et la poésie ont des proportions inconnues, où Dieu se manifeste plus splendidement. Voilà les paradis vers lesquels ma pensée et mon cœur s'élancent, non parce qu'on y regarde éternellement Dieu face à face, car Dieu, qui est tout ce qui est, n'a ni face ni profil, mais parce qu'on y goûte plus complètement, plus poétiquement, tous les plaisirs, toutes les joies que j'entends condamner bien haut par une foule de crétins ou de brutes, qui recherchent dans l'ombre et honteusement tout ce qu'il y a de plus grossier et de plus immonde dans ces joies et dans ces plaisirs que nous ne connaissons sur ce globe qu'à, l'état rudimentaire. Mais ce but sacré, il dépend de nous de l'atteindre ; nous pouvons, suivant notre libre arbitre, nous approcher ou nous éloigner de ce Dieu, foyer de l'universel amour.
Donc, ajouta-t-il en manière de conclusion, la mort est et sera toujours une séparation plus ou moins cruelle et douloureuse ; maisr quand les hommes, les femmes et les enfants, croiront ce que je crois, ce que tant d'autres ont cru avant moi, les douleurs de cette séparation seront moins sombres, moins désespérées ; on considérera la mort comme une mère bienfaisante, aima parens. qui nous
endort sur -<>n sein et nous donne une vie nouvelle.
Il allait, il allait ainsi, avec une intarissable abondance de paroles, d'images, d'idées : c'était un kaléidoscope intellectuel qui tournait sous mes yeux et créait à chaque tour des combinaisons merveilleuses, réprouvais déjà pour ce compagnon de promenade une affection très-vive, qui justifiait d'ailleurs ses théories. Je commençais à croire, ainsi qu'il l'avait dit gaiement, que nous nous étions trouvés ensemble aux croisades.
J'avais remarqué, au milieu du pétillement de sa causerie, que souvent son attention avait été distraite et que notre promenade nous ramenait invariablement au même endroit, près de la chapelle mortuaire, d'où l'œil découvre un si ravissant panorama. Après quelques détours, nous arrivâmes au même point, et je sentis son bras tressaillir sous le mien comme si tout son corps avait été frappé d'une commotion électrique.
— Pardon ! me dit-il. je vous quitte ; je vois \enir une personne que j'attendais. Mais permettez-moi de vous laisser ma carte; veuillez me donner la vôtre; je ne lâche pas ainsi un ami de dix siècles, ajouta-t-il en riant.
Cet échange se fit. et. en lisant mutuellement nos noms, chacun de nous fit un léger mouvement de surprise qui fui remarqué par l'autre.
— C'est singulier, dis-je, vous portez le nom d'un des hommes que j'aime le plus, un ami d'enfance.
— Et vous, vous portez le nom de famille de ma mère. de ma bonne mère. Niez donc, maintenant ! Vous Qe voyez là sans doute qu'une (•"incidence bizarre, un effet du hasard, un jeu de ce dieu aveugle et stupide. Pour moi, si je n'étais d'ailleurs profondément convaincu, je verrais dans celte circonstance toute une révélation. Croyez-le bien, mon ami, ajouta-t-il en serrant ma main de la façon
la plus affectueuse et la plus tendre, il n'y a rien de fortuit dans notre rencontre. Nous nous retrouvons, et ce n'est pas pour rien ; c'est que nous devons exercer l'un sur l'autre une décisive influence. Ainsi donc, à la vie et à la mort!
Pendant ce temps, une jeune femme s'avançait vers nous. En m* apercevant , elle baissa son voile noir sans affectation, et mon ami, pressant ma main une dernière fois, courut vers elle. C'était une jeune femme, grande et élancée, gracieuse et souple comme un beau cygne ; toute sa personne et sa toilette étaient d'une inimitable distinction. ,
Leurs bras s'enlacèrent, elle pencha sa tète charmante comme pour mieux entendre la parole du bien-aimé, et ils s'éloignèrent.
Je les suivis longtemps du regard ; c'est si bon à voir un couple amoureux ! puis ils se perdirent dans les sentiers. Je songeais, immobile, à tout ce que m'avait dit mon vieil ami du temps des croisades, à son respectueux enthousiasme pour la mémoire de sa mère. Je songeais à la mienne, à sa tombe lointaine, à l'amie tendre et bienaimée qui, au môme moment peut-être, s'inclinait en priant pour moi sur la dalle funèbre, quand je fus tiré de ma rêverie par le bruit et le murmure d'une foule.
Deux convois venaient d'entrer en même temps dans l'enceinte du cimetière. L'un était traîné par des chevaux caparaçonnés, coiffés de plumes noires. Le cocher était affublé d'une livrée de deuil, avec aiguillettes, galons d'argent, etc., etc. Le char s'arrêtait auprès d'une riche sépulture de famille. Un peu plus loin, un char, orné de modestes draperies blanches, escorté de très-jeunes fdles qui tenaient par une de leurs extrémités les rubans blancs attachés au cercueil, dernier lien matériel qui les rattachât
à leur compagne ! Ce char s'arrêtait auprès de ce monstrueux cloaque désigné sons le nom de fosse commune, vaste
ossuaire où les morts dont les familles n'ont pas le moyen d'acheter un terrain sont jetés pêle-mêle, au mépris de la loi, entassés les uns sur les autres, dans une odieuse promiscuité.
Le cercueil fut descendu dans la fosse au milieu du profond recueillement de l'assistance. On n'entendait que les >anglotsdes petites filles et le frottement des cordes contre les parois de la bière ; puis le fossoyeur, avec la magnifique indifférence qui est l'apanage de cette profession, fit son oeuvre. La terre, les cailloux, les vieux ossements, retombèrent avec un bruit sourd sur les planches où dormait la pauvre enfant ; puis la foule se retira ; c'était fini ! Oui. c'est fini, excepté pour Dieu, qui vient de transformer cette existence dans toute sa fleur et de l'appeler à une existence nouvelle j excepté pour sa mère, sa pauvre mère, dans le souvenir de laquelle elle ne mourra jamais'.
Sa pauvre mère, hélas! de son sort ignorante, Avoir mis tant d'amour sur ce frêle arbrisseau ! Et passé tunt de nuits à l'endormir, souffrante, Toute petite en son berceau !
Je répétais ces beaux vers de Victor Hugo en suivanl le boulevard extérieur, quand une voiture passa près de moi. « Louis! Louis! adieu! à demain matin, chez \<»us! i cria une voix connue. Je vis à la portière la joyeuse el bonne ligure de mon compagnon du cimetière, de mon .-uni des croisades, qui agitait sa main vers moi. Mon regard plondansla voiture. La jeune femme était au fond. Nonseulement elle n'avait plus son voilesur les veux, mais elle ne portait plus sa canote d<- velours bleu, qu'elle avait déposée sur la banquette. Elle rencontra mon regard ei
détourna rapidement la tète. Mais j'avais eu le temps de l'apercevoir. Elle était charmante! Je rêvai toute la nuit de leur bonheur.
Le surlendemain, le courrier du Midi m'apportait la fleur cueillie au tombeau maternel.
Sœur de mon âme ! douces et blanches mains qui m'envoyez ce souvenir pieux, soyez bénies!
TAGAHOR.