‹ Salmis de nouvellesChapitre 18 sur 23 · CONTE HINDOU · texte numérisé non relu

CONTE HINDOU

— MAXIME Dl CAMP. —

Corne l'aralia Fenice :

Cbe vi sia, ciascun lo dice ;

Dove sia, nessun lo sa.

Metastamo.

Autrefois, il y a bien longtemps, bien longtemps, un batelier vivait sur les bords du Gange: il s'appelait Tagabor Adjigbarpa et n'avait d'autre métier que de conduire les voyageurs d'une rive à l'antre du fleuve. Tout le jour il étail accroupi dans une butte d'herbes sèches qu'il s'était bâtie eontre le trône d'un figuier, et là il attendait que quelqu'un vînt à passer. Souvent il ne venait personne, et alors Adjigbarpa demeurait immobile, regardant l'eau couler ft s.- plaignant de sa destinée. Lors-

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qu'arrivait la nuit, il se levait, rangeait ses avirons recourbés, abattait le petit mat de bambous, roulait la voile de roseaux tressés, et s'en allait triste jusqu'à sa chaumière, où nul ne guettait son retour.

11 était beau, il avait vingt ans et se sentait rongé par de singuliers ennuis. Un soir que le soleil se couchait, il tenait sa tête appuyée dans ses mains et laissait ses yeux errer autour de lui ; les feuilles aiguës des cocotiers semblaient des dards de pourpre; un aigle du Malabar volait en poussant des cris ; le Gange coulait avec fracas et se ridait autour de quelques points noirs qui étaient des têtes d'alligators humant la fraîcheur des brises. En voyant tout cela, il éprouva une grande tristesse, et il s'écria :

« Oh ! comme ils sont heureux ceux qui; comme moi, ne sont pas bateliers sur le bord des rivières! Comme ils sont heureux ceux qui ont des éléphants pour aller à la guerre, et des palanquins où ils dorment en marchant ! Il y en a qui passent leur vie à chasser dans les forêts et qui trouvent en revenant des femmes très-belles qui les reçoi- " vent sur des nattes de toutes couleurs! Ils habitent dans des palais gardés comme des forteresses; lorsqu'ils sortent, ils sont montés sur des chevaux superbes ; on les évente avec des plumes et on va devant eux en heurtant des cymbales et enchantant leur gloire. Moi. je n'ai rien, et mes bras sont insuffisants à ma vie ! OBrahma ! quels crimes ai-je donc commis dans mes créations antérieures pour avoir mérité l'existence que tu m'as infligée? Que ne m'as-tu fait riche! que ne m'as-tu donné au moins de quoi repaître les désirs que tu as mis en moi ! 0 Brahma ! pourquoi m'as-tu créé si malheureux? »

11 resta quelque temps silencieux, engourdi dans son chagrin ; puis, se levant et descendant vers le fleuve, il

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lit ses ablutions, purifia ses vêtements en les trempant dans l'eau, et. se prosternant, il invoqua le soleil :

« 0 soleil ! dit-il, tu es Brahma lorsque tu te lèves, Siva au milieu de la journée et Vichnou a ton coucher î Tu es la pierre précieuse de Tair. le roi de la lumière, le témoin •le toutes les actions des hommes; tu es l'œil du monde el la mesure du temps. C'est toi qui règles les jours, les nuits, les semaines, les mois, les années, les cycles, les saisons et les éternités. Tu es le seigneur des neuf planètes ; tu efface- les péchés de ceux qui t'invoquent ; tu parcours sur km char la grande montagne du nord, qui a quatre-vingt-dix millions cinq cent dix mille yodjanas d'étendue. 0 soleil ! exauce mes vœux et détruis mes péchés !

La nuit venait; quelques phalènes lumineux commençaient à voltiger: les iguanes rampaient ?ui les racines d< s arbres. Tagahor s'éloigna. Il marchait le long du Gange, répétant ses plaintes à demi-voix et foulant les longues herbes que le vent du soir courbait devant ses pas; tout à coup, dans le jour verdâtre du crépuscule, s'éleva une étrange apparition.

Du milieu des eauxsortait une forme lumineuse: c'était une femme; ses pied- reposaient sur un poisson reluisant et moin* qui poussait de l'écume par ses narines; une étoffe blanche ceignait ses reins, et, retombant par derrière jusque sur ses talons, laissait à découvert ses genoux arrondis et ses jambes entourées de cercles d'or. Sur sa poitrine nue se balançait un long collier de lotus rouges à ses bras se tordaient des bracelet- de coquillages, Ses yeux, qui regardaient fixement, étaient nolet foncé, et leurs teinte- se dégradaient par d'imperceptibles transitions jusqu'au blanc le plus pur. Sa chevelure Boire, tirée sur les tempes, s'épanouissait au sommet de la tète sous une couronne de joncs. Deux petits poissons d'or lui ser-

m TAGAUOR.

vaient de pendants d'oreilles; dans sa main gauche tremblait une étoile de feu.

Tagahor était tombé la face contre terre, et il entendit une voix qui disait :

« Tes lamentations ont monté jusqu'à moi; j'ai quitté le Veikonta, séjour bienheureux, où je dormais couchée aux pieds de mon père Vichnou, et je suis venue. Au ciel, on me nomme Mandakini ; aux enfers, Bhàgavati, et. sur terre, Gangà. Je suis la déesse du Gange. Tu m'as adorée avec ferveur; jamais ta barque n'a glissé sur mon dos humide sans que tu n'invoquasses mon nom, et toujours tu m'as jeté l'offrande de tes plus beaux fruits. Maintenant que tu gémis et que tu maudis ton sort, je t'apporte la récompense de ta dévotion assidue et l'accomplissement de tes désirs. Tu veux être riche, tu le seras; et ta fortune sera si haute, que tu regarderas en pitié ceux dont tu enviais la puissance. Voici un talisman à l'aide duquel tu découvriras les trésors enfouis dans le sein de la terre ; c'est à toi que je le donne et non à d'autres, car il ne peut avoir de vertu qu'entre tes mains. Va donc maintenant, et n'accuse plus les dieux. Demain, tu trouveras d'incalculables richesses; lorsqu'elles seront épuisées, ton talisman t'en montrera d'autres, et il en sera ainsi jusqu'à ce que ton àme abandonne ton corps. Adieu, sache être heureux, car je ne reviendrai plus. »

Lorsque Tagahor se redressa, tout mouillé encore par les sueurs de l'épouvante, il aspira les senteurs pénétrantes d'un parfum qu'il ne connaissait pas. Il entendit les lentes cadences d'un chœur lointain, mais la vision avait disparu, et il ne vit plus que la nuit. Sa main, fermée avec force, tenait une sorte de médaillon en bois de sandal chargé d'ornements bizarres. Qui le lui avait donné où l'avait-il pris? Il ne le sut jamais.

TAGAH01. t>'.»'.»

Il courut d'une haleine jusqu'à sa chaumière, poussa

violemment la porto, et. se laissant tomber sur sa natte de paille, il la baisa avec transport. Il avait le délire, il était fou. Il tournait et retournait son amulette, il la faisait danser entre ses doigts et jetait des cris en l'appuyant sur son cœur. Il s'agitait à grands pas dans sa pauvre cabane; il brisait en riant ses meubles de bois à peine dégrossi; il parlait à voix hante et se sentait nager dans des espoirs san* bornes. Enfin il allait donc pouvoir marcher dans la réalité de ses rêves! Lui aussi, il allait mener l'existence de ces radjas que souvent il avait vus passer au milieu de leurs esclaves. Pour lui, des bayadéres danseraient pendant qu'il les regarderait en mâchant du bétel, et. chaque jour, des brabmanes. payés par lui. offriraient de longs sacrifices en priant les dieux de conserver son bonbeur. Son bonheur! à quoi bon? En est-il d'autre que la richesse*! et ses trésors «levaient être inépuisables.

Il pensait aux femmes nombreuses qui charmeraient sa vie. aux repas remplis de musiciens, aux chasses retentissantes d'aboiements sonores, aux ext;i-«-- de -es longs plai>irs. et il cherchait les noms dont il appellerait ses éléphants. Tout à coup, ''u voyant un aviron qui soutenait le toit de branchage- qui abritait -;i tête, il se souvint qu'il était batelier, et il lui sembla qu'il \ avait déjà bien longtemps qu'il ne l'était plus.

Il ne dormit pas: mais il avait été sec ■ par de m

rives émotions, qu'il se sentit épuisé; il s'assit, et. tenant -nu genou entre -»•- mains, il s'engourdit peu à peu dans une somnolence pleine d'images. Il lui semblait qu'il était à la foi> rameur dans sa pirogue et dominateur d'une partie île la tene. alors il se réveillait en sursaut, touchait -.m talisman suspendu à son cou. et riait en pensant qu'il avait pu un instant se croire encore misérable. Vingt foi-

500 TAGAIIOR.

il se leva pour voir si le jour venait et jamais nuit ne lui parut plus longue. Le soleil surgit enfin, et Tâgahor sortit.

A peine eut-il marché pendant une heure qu'il s'arrêta: un trésor reluisait à ses pieds, il se haissa pour le saisir, mais ses mains ne rencontrèrent que le sol, et il comprit alors qu'il avait la merveilleuse faculté de voir sous terre. Vite il se mit à l'œuvre, il creusa, et bientôt un monceau d'or et d'argent ruissela devant lui. Il s'y plongea les bras jusqu'aux épaules; il s'y baigna le visage; il en fit des cascades qui sonnaient avec un bruit métallique charmant à ses oreilles. Il regarda et vit des lingots symétriquement rangés qui soutenaient une pyramide de perles et de pierres précieuses, de diamants et de monnaies de toutes sortes. II voulut compter ses richesses, mais il ne le put pas, elles étaient trop nombreuses. « 0 Gangà, s'écria-t-il , merci, merci, je suis le plus heureux dos hommes ! »

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