PREMIER ÉPISODE
Auprès de la ville de Cassy, que les infidèles nomment Bénarès, Tagahor Adjigharpa fit bâtir ses demeures, et il donna à sa vie des magnificences que jamais il n'avait osé rêver. Ce n'était pas un palais, c'était presque une ville où s'agitait une population de serviteurs et d'esclaves.
Les pavillons qu'il habitait s'élevaient dans les jardins; des portes d'ivoire, incrustées d'améthystes, roulaient sur
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des gonds d'or; des tapis en plumes de cygne couvraient des planchers en bois de cèdre: du haut des poutres de sandal se balançaient des lampes de saphir, et des rinceaux de pierreries noués et dénoués au plafond scintillaient sous les lumières comme un ciel étoile. Des tissus de cachemire, lourdement drapés devant les fenêtres, se rattachaient à des cordelières de perles fines; auprès des coussins amoncelés s'étalaient des peaux de lions dont 1rs yeux étaient des topazes, les dents des diamants, et les griffes du corail. Dans des cassolettes de vermeil, qui flambaient sans cesse, grésillaient l'aloès, les gommes de Sardja, les résines du bdellium et des parfums apportés de si loin, qu'on ignorait le nom de leurs \kw>. Dans de grands vases de bronze, se fondait lentement une neige odorante dont les émanations embaumaient et rafraîchissaient l'air; les murailles étaient vernies d'un laque particulier qu'avaient appliqué eux-mêmes des ouvriers venus des rives du fleuve Jaune.
Une porte en bois de fer, close par un secret que seul connaissait Tagahor, conduisait à un salle tout en lapislazuli. Il n'y avait d'autres meubles que sepl réchauds, toujours allumés, et une énorme carapace de tortue polie, dans laquelle reposaient une bêche, une pelle et une pioche d'argent, à manche d'ébêne parsemé d'opales ; c'étaient là les instruments qu'il emportait lorsqu'il allait à la découverte d'un nouveau trésor; et il ne pouvait faire moins pour cette bonne terre qui lui ouvrait (\<^ entrailles -i généreuses.
A la façade de ce palais, s'accrochait un balcon surmontéd'un toit recourbé et tout vêtu d'un pipos, sorte de lierre gigantesque qui l'avait embrassé et enveloppé de ses rameaui tortueux, sous lesquels chantaient les bengalis. In ouistiti, barbouillé de vermillon, gambadait en se-
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couant sa chaîne auprès de quelques oiseaux de paradis apprivoisés qui picoraient des grains de riz assaisonnés de noix muscades.
Les jardins étaient si grands, qu'il fallait trois journées pour en faire le tour; ils descendaient jusqu'au Gange par des degrés en marbre blanc sur lesquels des crocodiles familiers faisaient craquer leurs écailles en se chauffant au soleil. Il y avait des lacs énormes où nageaient des dorades et que battaient sans relâche les ailes des pélicans. 11 y avait des forêts de tulipiers enlacés dans des lianes que le soleil ne pénétrait jamais, et des bois de tali-pat, arbre immense qui s'épanouit tous les cent ans, avec un bruit terrible, en laissant éclore une fleur de trente pieds de long. Dans des bassins de porphyre croissaient des lotus de toutes couleurs, et sous des azocas et des magnoliers coulaient des sources où des gazelles venaient boire.
Dans un coin, derrière des rideaux de palmiers et de mimosas, s'élevait le palais des femmes; il était en carreaux de faïence et bâti à la mode persane ; c'est là que vivaient les esclaves de Tagahor. 11 n'en avait pas autant que Chrishna, qui en eut dix-sept mille, qui toutes se brûlèrent sur son bûcher, mais il en avait beaucoup et de tous les pays : des Javanaises, teintes de safran, ardentes et sentant bon, charmeresses de serpents et ne riant jamais; des Chinoises, aux pieds difformes, à la peau de lait, aux yeux retroussés, aux ongles démesurés, couverts d'un étui de maroquin; des Arabes, dont les bras sont tatoués de signes mystérieux et dont les seins pointus déchirent la tunique de laine ; des Négresses, qui ont des colliers de coquillages, des pièces d'or dans leurs cheveux crépus et des vêtements de soie jaune; des Indiennes: leur tête est parsemée de fleurs; trois perles noires scintillent à leurs narines; leurs pendants d'oreille se balancent
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sur leurs joues; elles vont la gorge nue, toute chargée de chapelets précieux; elles ont de Larges pantalom de mousseline; leurs pieds sont rougis de carmin; leur front est frotté de sandal. et, lorsqu'elles marchent, on entend sonner les grelots de leur ceinture; des Persanes, dont les yeui sont si doux, qu'on ne peut les voir sans pâlir; des filles de Ceylan, qui pleurent leur patrie: des femmes barbares, blondes comme les blés, brunes comme la nuit, rouges comme le cinabre, venues on ne sait d'où, amenées par des vaisseaux de forme étrange, que conduisaient des hommes parlant un langage inconnu.
Plus loin, c'était la ménagerie: les lions, les jaguars, les otfrs, hurlaient derrière leurs grilles en flairant les axis mouchetés qui paissaient l'herbe des prairies. Au milieu de mares immenses, des hippopotames nageaient en soufflant leur haleine retentissante. Des rhinocéros frottaient leur corne contre le tronc des palmiers, et ^^s buffles, couchés dans la vase, ruminaient en regardant autour d'eux. Les grues, les hérons, les flamands, les cigognes, les cygnes, épluchaient leurs plumes, se baignaient dans les étangs ou chassaient les lézards qui gîtent le long des murs. Des fourmiliers allongeaient leur langue \ isqueuse. Les tatoua, caparaçonnes d'écaillés, dormaient dans leur tanière. Des barbiroussas se battaient contre «les sangliers qu'on nourrissait de fraises musquées pour rendre leur chair délicate, et, sur les irbres, les singes dansaient en poursuivant les toucans qui s'envolaient à tire-d'aile.
Dans les écuries, hennissaient des chevaui si rapides, qu'on ne les voit pas quand ils galopent; des ons demi-sauvages et des lèbres à la crinière droite, au sabot étroit, qui traînent en se cabrant des chars charges de panaches. Des éléphants, balançant leur trompe, agitaient en marchant les houppes de soie suspendues à leui poi-
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trail. Des dromadaires dormaient sous les caroubiers; des mules, blanches comme le lait , arrachaient le foin des râteliers d'ébène, et les autruches, dont le pied lance des pierres en courant, fouillaient le sable de leur bec aplati.
Puis, c'étaient encore d'autres palais immenses et resplendissants. Il y avait loin de toutes ces magnificences aux misères de la hutte de roseaux, et Tagahor devait être heureux.
Trois cents poètes célébraient ses louanges et le comparaient aux dieux. Une bande d'astrologues veillait chaque nuit et regardait le ciel pour y déchiffrer l'avenir des destinées qui devaient encore embellir son bonheur. Des relais d'esclaves, les plus agiles que jamais on ait vus. allaient, le pied toujours levé, chercher sur los cimes de l'Himalaya la neige qui glaçait ses boissons exquises. Gomme Vatsa-Oudàyana, empereur de Cosambi, il avait une garde de femmes tatares qui tiraient l'arc et lançaient le javelot. Quand il passait, on se prosternait dans la poussière, et on ne l'appelait plus que Maharadja : le grand roi.
Dans ses bains, des femmes de Bornéo, brunes comme le café brûlé, odorantes comme les épices d'Ethiopie, frottaient son corps et pétrissaient sa chair de leurs mains molles et habiles. A ses repas, pendant que des venaisons farcies de grenades, de jujube et de spondias; que des langues de faisans saupoudrées d'assa fœtida et piquées d'andropogon fumaient sur des plats d'or, pendant que le jus de l'asclépias, l'infusion des lillipés et la sève des palmiers se cristallisaient dans des coupes d'émeraude, on amenait des brindjaries, et ils dansaient. Leurs troupes bariolées, jongleurs et musiciens, bondissaient à travers les salles, luttaient, se heurtaient en recevant des poignards aigus, rampaient, se disloquaient de cent façons.
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s'amoncelaient en pyramides, et disparaissaient au premier geste du maître.
Depuis plusieurs années, Tagahor vivait ainsi.
Un jour qu'enveloppé d'une longue robe d'étoffe d'argent parsemée d'abeilles en rubis, il était coucbé sur un amas de coussins, il frappa dans ses mains; une esclave parut.
— Coumbakarna. dit-il.
L'esclave sortit en courant et revint accompagnée d'un homme vêtu d'une pièce de toile qui tombait de ses hanches jusqu'à terre. De sa chevelure rasée il n'avait gardé qu'une longue mèche nouée sur le sommet de la tète: un cordon, composé de trois fils de coton, passait de son épaule gauche à sa hanche droite; entre se> \ eux se dessinaient deux lignes blanches et un trait rouge, ce qui est le nahman, signe distinctif des adorateurs de Vichnou. Ses coudes et ses genoux étaient enduit- de bouse de vache desséchée; c'était 1<' brahmane Coumbakarna.
Lorsqu'il entra, il se précipita vers Tagahor, inclina le front jusque sur ses pieds, croisa les bras h attendit.
— Ouelle heure est-il? demanda Tagahor.
— 0 Maharadja! les tambours wennent de battre quatre heures.
Tagahor seretourmi sur ses coussins, étira ses membres t-n bâillant, se souleva à moitié et dit :
— Jouons.
On apporta un échiquier dom les pièces étaient d'aigues-marines et de turquoises.
\u bout de quelques minutes, il renversa pêle-mêle les éléphants, les chars, les i<>i>. et regarda eu riant la ii.mn •■ ébahie de Coumbakarna. Il enfonça si tête dans un oreiller et sembla oublier que le brahmane était près de lui. ni\ erraient vaguement sans rien \<>ir; une de ses
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mains pendait inerte et molle sur les tapis; l'autre, par un mouvement machinal, tortillait le cordon de diamants qui retenait sa chevelure.
— 0 Coumbakarna ! dit-il avec un grand soupir, je m'ennuie !
Le brahmane fit un bond.
— Toi, maître, toi, qui. as tant de richesses que les sept îles qui composent l'univers peuvent à peine les contenir; toi, qui fais pâlir de jalousie Indra assis au milieu des étoiles; toi, dont les rois ne sont pas dignes dètre les serviteurs! toi, qui as tant de femmes et de si longs repas! que te manque-t-il donc, et pourquoi t'ennuies-tu?
Tagahor, qui ne l'écoutait pas, reprit avec violence :
— Allons, cherche, invente quelque chose qui puisse me distraire.
— Veux-tu que je fasse apporter tes cailles de combat? Ce matin encore, elles ont mangé les yeux de faisans qui doivent les rendre courageuses et cruelles; un éperon d'or est attaché à leurs pattes, et, si tu le désires, elles vont se déchirer devant toi.
— Non, dit Tagahor.
— Tes poètes sont prêts à chanter ta gloire, ô Maharadja ! au premier appel ils vont accourir, et, pendant que tes bayadères les accompagneront sur le luth à sept cordes, ils diront des vers plus doux que la rosée et plus sonores que les trompettes d'airain.
— Tes poètes sont plus insupportables que le cri des corbeaux, répondit Tagahor. Quand ils m'auront répété que je suis beau comme Chrishna et fort comme Rama, ils s'en iront satisfaits et me laisseront baillant de leur musique et de leurs paroles.
— Alors, en chasse! enchâsse! prends ton arc et tes flèches; monte sur Gouroubournou, ton éléphant blanc fa-
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\ori; que tes esclaves t'accompagnent, que tes femmes te précèdent en dansant: que Ton jette Ae> fleurs bous tes pas; que l'on fasse éclater des tintamarres autour de t«»i ; ([ne ton cortège se déroule aussi long que les replis du serpent Ànarita, qui porte le monde; va dans le< forêts chercher les tigres qui errent sous les bambous'; sur tes chevaux rapides, poursuis les antilopes, ou sur tes chars, entourés d'étendards, attaque les ours effrayes de ton courage.
— Ah ! répliqua Tagahof, cela me dérangerait et me fatiguerait.
— Eh bien ! reprit le brahmane, puisque tu ue \ reux pas aller les trouver si loin, prends-les auprès de toi : donne les ordres, et autour d'un jeune buffle on Na lâcher des lions, des tigres et des jaguars; ils combattront les uns contre les autres avec des hurlements plus profonds que le bruit de la mer. avec des dents [dus sanglantes que celles d'Ouma-Cali lorsqu'elle vient de dévorer le géant Dourga. De son mulïle fumant, le vainqueur fouillera le> entrailles de sa proie et traînera avec ses griffes ses longs intestins dans la poussière; ''t toi, en haut de tes palais, sur tes terrasses ombragées de plantes inconnues, couché sur des oreillers de duvet, buvant des sorbets au jus de tamarin, les pieds appuyés sur quelque belle créature, tu les regarderas.
— Tu es fou, Coumbakarna, leurs mugissements m'assourdiraient les oreilles.
— Qu'on t'amène tes nains et qu'ils dansenl avec les esclaves les plus belles; tes yeux k réjouiront du charme des jeunes filles, el ta bouche rira de la laideur de tes bouffons.
— Crois-tu, dit Tagahor, que w ^«>it un spectacle bien curieux que de voir, pour la millième fois peut-être, sau-
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ter grotesquement des bosses velues et des membres contrefaits à côté de tièdes épaules et de beaux visages?
— Tes astrologues ont lu dans les astres ; ils sont prêts à te raconter les merveilles que Brahma réserve à ta vie.
Tagahor leva les épaules et fronça le sourcil.
— Parmi tes brindjaries, se hâta de continuer Coumbakarna, il en est une qui sait parfois arracher un sourire à tes lèvres; elle va venir, si tu veux; tu la verras, vive et llexible comme les joncs inclinés sur tes lacs, se tordre aux sons d'un chant plus léger qu'un oiseau; tu la verras, debout, les bras levés, la tête renversée et le cou tendu, plier sous le poids des serpents qui l'enlacent et qui baisent ses lèvres humides; elle joutera avec des lynx moins souples qu'elle, de ses doigts elle ouvrira la mâchoire des léopards et enfoncera son front dans leur gueule béante, et ils se rouleront à ses pieds en frottant leur dos contre ses jambes avec un miaulement d'amour.
— Hélas! je l'ai déjà vue si souvent', répondit Tagahor.
— Viens alors, sors de ton palais, ô Maharadja; viens parcourir les bois ondoyants: viens respirer la senteur des feuilles; viens marcher dans l'herbe des prairies. Viens, on portera près de toi les insignes royaux : l'étendard, l'éventail, le parasol et le chowri , ce saint émouchoir qui est la queue d'une vache de Tartarie.
— À quoi bon aller voir des troncs d'arbres et ensanglanter mes pieds aux ronces des pâturages?
— Permets-moi d'appeler tes esclaves ; ils te porteront à ton théâtre ; tes comédiens s'empresseront et te réciteront les stances mélodieuses qui racontent les exploits de Hanuman ou l'enlèvement de la jeune Bhanoumati.
— Mes comédiens jouent mal, leurs vers sont mauvais et les musiciens ne soufflent pas en mesure ; un de ces soirs, je ferai jeter tout cela dans le Gange.
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— Je vais faire frapper les tam-tams pour réunir toutes U - femmes; elles vont se hâter, et tu choisiras la plus belle parmi celles que tu ne connais pas encore ; car. ainsi que ces dragons aveugles qui gardent des trésors, tu ne sais pas toutes tes richesse-, ses deux bras entoureront ton cou. tu enfonceras ton visage dans sa longue chevelure, tu verras ses yeux s'éteindre et mourir sous tes baisers. <» A.djigharpa! crois-moi, c'est là qu'est le bonheur; tu dormiras, la tête doucement remuée par les mouvements de sa poitrine, pendant qu'elle veillera [tour conjurer les songes d'égayer ton sommeil.
— G mon pauvre Goumbakarna ! elles sont toutes les mêmes; leur tendresse n'est qu'obéissance, et je suis bien tas de leurs extases amoureuses.
— Que taire donc? Veux-tu qu'on lâche un ours contre un de h'< -cuits? ils lutteront tous deux, et peut-être daigneras-tu sourire si l'homme est étouffé !
— Pourrais-tu me dire, demanda Tagahor, lequel est le plus bête, d'un ,u»;ant. d'un ours ou d'uu brahmane qui ne peut même donner un bon conseil*?
— Eh bien! maître, répliqua Goumbakarna, il faut reprendre la partie d'échecs que tu as interrompue tout à l'heure.
— Va-t'en, va-t'en! s'écria Adjigharpa, hors d'ici, t"i qui ne peux rien pour moi ; toi qui ne sais pas trouver un remède au mal qui me dévore. A quoi te sert ta science, ô brahmane! >i elle te l'ait défautdu jour où je l'interro laisse-moi, et je vais me livrer au seul plaisir que je connaisse maintenant.
— El lequel, ô Maharadja '.'
— Je \ ais dormir, répondit Tagahor.
Goumbakarna sortit. On avait remarqué son long séjour
auprès du maître: aussi chacun l'attendait avec impa-
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tienoe. Lorsqu'il passa sous les galeries qui ceignaient la cour du palais, il fut entouré par une foule d'esclaves et de femmes; les questions s'entre-croisaient: tout le monde parlait à la fois.
— Allons nous prosterner et faire des sacrifices pour apaiser les dieux, dit-il; on a jeté un sort au Maharadja.
Lorsque le brahmane se fut éloigné, Tagahor, resté seul, se souleva péniblement sur le coude et cria : « Thorr! »
Une sorte de rugissement adouci se fit entendre et une panthère parut. Elle marchait lentement, battant les tapis de son énorme queue, léchant ses babines et remuant ses deux yeux jaunes, qui lançaient des étincelles de feu. Elle approcha de Tagahor, faisant le gros dos comme «ne chatte, couchant les oreilles et fermant à demi les paupières. 11 lui passa la main sur la tête.
— Viens, ma belle, dit-il, viens près de moi; tu es toujours bonne et caressante, et je ne sais à quoi tient que je ne te donne en pâture les imbéciles qui m'entourent, à commencer par le brahmane Coumbakarna. Va, je te choisirai quelque beau tigre bariolé quand viendra la saison de tes amours, et demain tu auras de gras antilopes dont tu boiras le sang tout chaud.
Il demeura quelques instants silencieux, enfonçant ses doigts sous les poils noirs de la panthère, et comme perdu dans ses rêveries.
— Thorr, ajouta-t-il bientôt, je voudrais dormir!
La gracieuse bête sauta derrière lui, se coucha sur le liane , il étendit sa tête sur elle, poussa deux ou trois soupirs qui ressemblaient à des gémissements, et s'endormit.
Le lendemain de cette journée. Tagahor marchait seul dans une allée qui longeait le cours du Gange; un sable fin criait sous ses pieds; on entendait au loin les kokilas
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qui chantaient sous les feuilles, et le rent remuait la tige des palmiers. Il allait, poussant ses pieds l'un devant l'autre, les yeux immobiles et les lèvres crispées par un triste sourire: il prononçait parfois quelques mots à voix basse ; enfin, il s'écria :
— 0 Gangà ! pourquoi no dois-tu pins revenir? pourquoi me laisses-tu lutter contre des chagrins que je ne puis comprendre? Ne tYi-je donc pas f;iit élever de riches pagodes où mes brahmanes prient jour et nuit devant tes statues d'or? J'ai fait mettredes yeux de saphir aux images de Siv.i qu'on adore à Cassy : j'ai offert à Vichnou le grand sacrifice de l'Ekyam ; j'ai construit des temples à Brahraa, et pourtant les dieux m'ont quitté! Que ne m'as-tu donné la pierre Tchintàmani qui exauce les vœux de celui qui la possède! C'est en vain que j'épuise les plaisirs ; je retombe toujours au milieu de lassitudes énervantes et d'insurmontables affadissements! En vain j'élargis ma poitrine pour respirer à l'aise, l'air n'y pénètre plus. Je sens au dedans de moi d'âpres désirs pour des choses que j'ignore. Oh ! qui me dira où il faut aller pour trouver ce qui me manque? qui apaisera tout ce qui pleure en moil
Sur le Gange, un batelier passait; sa pirogue d'écorces devançait le courant : assis, et maniant ses rames, il chantait. Tagahor le suivit longtemps des yeux en se penchant pour écouter les derniers échos de sa chanson.
— Oh! dit-il. comme voilà un misérable qui est heureux !
Puis, h- souvenir lui revint de ce qu'il avait été jadis; ses feux se gonflèrent de larmes et il poussa un rire éclatant.
Tout était beau autour de lui : le soleil faisait reluire l'émail des scarabées; les lotus du fleuve l'inclinaient 'i seretevaient a chaque vague; des bruissements bourdon-
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riaient sous les herbes; la nature n'était que lumière et parfum; mais il ne voyait rien. 11 tressaillit à une pensée subite, se retourna vivement et avança à grands pas. Il franchit les degrés qui montaient à son palais et entra. Il appela ; on accourut. Tout ce qu'il avait refusé la veille aux conseils de Coumbakarna, il le voulait, et on s'empressa.
Les bayadères dansèrent les danses qu'il aimait le mieux, il les renvoya ; ses nains, il les battit; à coups de flèches il tua un lion qui, dans le combat, ne rugissait pas assez haut ; il étouffa ses cailles dans ses mains. Accroupi sur de larges carreaux, tenant par la peau du cou sa panthère, comme s'il voulait la lancer contre quelqu'un, il regardait avec des yeux fixes et pleins de colère ; tout le monde tremblait. Elle vint, la brindjarie qui jouait avec des serpents et charmait des tigres ; il la fit chasser. Longtemps il resta seul avec la plus belle de ses femmes; mais, lorsqu'elle sortit, elle pleurait, et les yeux du Maharadja ne s'étaient point adoucis.
Ses poètes lui chantèrent un hymne qui le comparait au soleil ; par ses ordres, on en jeta une douzaine par la fenêtre, et le reste se sauva à grand'peine. Son géant fut fouetté de verges comme un enfant, et l'échiquier fut brisé sur la tête du brahmane Coumbakarna.
Lassé, irrité, vaincu, Adjigharpa s'élança dehors; chacun le suivit en silence. Il parcourut les jardins, les pâturages, les écuries, tous ses palais l'un après l'autre ; arrivé dans la ménagerie, il s'arrêta.
Un esclave regardait en riant un chimpanzée qui grimaçait et se contorsionnait , en grignotant des noix d'Areck.
Dès que Tagahor l'aperçut, il se précipita sur lui.
— Tu ris, tu ris, misérable, tu oses rire! s'écria-t-il -, tu t'amuses donc, toi?
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Et. le saisissant de ses deux mains, il le jeta dans une auge de porphyre où nageait un alligator. Le malheureux fit un effort pour en sortir; un eoup de pied l'\ repoussa. D'un bond, l'alligator fut sur lui: il le remua à grands coups de son long museau, et, ouvrant sa formidable gueule, il le prit par le milieu des reins ; l'esclave se cambra, à demi-ployé en arrière, l'œil blanc, la bouche baveuse, les muselo roidis, les cheveux droits et les dents serrée.- ; on entendit un craquement sourd en même temps qu'un grand cri. Les femmes pleuraient, les hommes détournaient la tète : Tagahor regarda jusqu'à ce que tout fût fini, et puis il s'éloigna.
Chacun était consterné; on avait peur, et on se demandait à voix basse : « Qu'a donc le Ifaharadja ? »
Ce qu'il a. le Maharadjah hélas! il Ta dit lui-même : il s'ennuie !
Bien vite il s'était jeté à travers les plaisirs, et. quand il les eut tous usés, il sentit la vie se refermer sur lui.
Dans les temps qui suivirent son étrange fortune, ce lurent des joies infinies et de continuels enivrements. Il ne se fatiguait de rien ; tout était charme et nouveauté pour lui. Il s'émerveillait de son sort, et. lorsqu'il se voyait entouré- de ses magnificence-, il se (lisait :
— Comment se peut-il qu'un batelier comme moi s il devenu ira Maharadjah
Puis, peu à peu, insensiblement, il prit habitude de ces honneur- «pion lui rendait. Il lui sembla, au milieu des splendeurs qui surchargeaient sa vie, que c'était Ghose naturelle; il avait perdu la mémoire de son existence d'autrefois. Lorsque, par hasard, son passé lui apparaissait, lorsqu'il se souvenait des pleurs dont il avait mouillé sa natte de paille, il se disait :
— Comment se peut-il qu'un Maharadja comme moi ait é-té batelier '.'
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L'obéissance empressée de ses esclaves, la facilité de ses plaisirs, l'exécution immédiate de ses ordres, qui le ravissaient d'abord, devinrent une cause de langueur et d'ennui ; sachant qu'il n'avait qu'à vouloir, il ne se donnait même plus la peine de désirer. A son insu, l'homme aime l'obstacle, et ses pieds ont moins de courage sur une grande route que dans le lit rocailleux des ravins desséchés.
Un pèlerin, qui depuis longtemps marchait par des chemins arides, traversa un jour un pays fort beau : il y avait des plaines, des rivières et de larges horizons. Il s'arrêta longtemps à regarder autour de lui ; puis il s'agenouilla, adora les dieux et les pria de lui accorder la grâce de voir sans cesse et partout le môme paysage ; il fut exaucé et partit le cœur content. Il examinait chaque arbre dans ses moindres feuilles, chaque prairie dans ses plus petits brins d'herbes, chaque ruisseau dans son gravier le plus fin; mais bientôt il s'y accoutuma; toujours les plaines, toujours les bois, toujours les rivières, toujours les larges horizons reluisant toujours sous le même soleil ; il s'en lassa et finit par aller les yeux fermés, afin de ne plus voir cet insupportable spectacle qui précédait tous ses pas. Tagahor ressemblait à cet homme : les plaisirs qu'il préférait lui devinrent fastidieux; il s'ingéra pour en trouver d'autres, en trouva et s'en dégoûta.
Il ne s'expliqua pas ce qui se passait en lui. mais il comprit la monotonie de la vie et désespéra.
Il eut parfois des fantaisies féroces qu'il jetait en pâture, sans pouvoir l'apaiser, au monstre qui grondait en lui. Il en arrivait à la folie ; il imaginait de monstrueuses extravagances et devenait impitoyable pour se désennuyer.
Un jour qu'il jouait avec un tigre familier qu'il aimait
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beaucoup, il se lit amener une de ses jeune- filles de Java. Il noua lui-même les courroies des portes, et nul ne biiI
jamais ce qui se passa entre eux. On entendit des cris, des sanglots, de joyeux rugissements, des éclats de \<»i\. des ràlements étrange.-, .les rires saccadés et des plaintes déchirantes. Lorsque le bruit se tut, Tagabor était pâle; le tigre haletait et avait les griffes rouges, le> vêtements de la jeune fille étaient lacérés, sa chevelure en désordre, et de profondes plaies ouvraient ses épaules et son sein. Elle s'assit par terre; elle mit sa tête dans ses mainb et pleura si longtemps, qu'elle en mourut.