SECOND EPISODE
Un soir que le soleil se couchait, il sortit seul dans la
campagne ; il avait encore ressenti une de ces ardentes
colères qui était comme la résultante de ses lassitudes, et
il -en allait pour se fuir Lui-même. 11 marcha au hasard,
laissant ses pieds le conduire, et murmurant tout bas une
chanson qu'il disait jadis, lorsque ses avirons vigoureux
fendaient les eaux du Gange. En était-il donc arrivé au
regret de cette vie qu'il avait tant déplorée 1 Je L'ignore,
mais je siis que ce soir-là il lui venait de vagues reseou-
venances de murmure- de lluts gazouillant contre les
lianes d'une barque, de bruit de venl dans une voile, et
de bonnes heures passées au soleil en regardant voler les
gn< i.
Il erra longtemps jusqu'à une grande chaumière qu'il
aperçu! au coin d'un bois. Son toit de feuillage s'appuyait
516 TAGAHOR.
sur des murailles de bambous; le seuil de la porte était enduit de chaux et de bouse de vache. Une calebasse pleine d'eau attendait, auprès d'un banc de pierre, que les oiseaux vinssent y boire, et des corbeaux mangeaient le riz et le lait caillé qu'on avait jetés en offrande aux dieux domestiques.
Tagahor reconnut la maison d'un brahmane. 11 regarda, et dans l'intérieur il vit un homme accroupi sur une peau de gazelle, la seule, avec celle du tigre, qui ne communique point de souillure. Il lisait et désenfilait avec rapidité les planchettes de son livre; parfois aussi il prenait une feuille de palmier de Ceylan et écrivait dessus avec un poinçon. 11 soufflait en mesure comme les gens profondément absorbés ; il ne tournait pas la tête .et poussait par moments un petit cri de contentement.
Tout à coup, il leva les yeux au ciel en mordant doucement son doigt, et comme cherchant à ressaisir une pensée qui lui échappait. Son regard brillait; sa bouche était souriante. Tagahor entra et lui frappa sur l'épaule.
— Oh ! s'écria le brahmane en se retournant brusquement; que me veux-tu donc pour me déranger ainsi?
— Je voulais te demander, dit Tagahor, pourquoi tu parais si heureux?
— J'allais peut-être découvrir, répondit le brahmane en passant le doigt sous le lacet qui tombait de son épaule à sa hanche, pour quel motif notre cordon brahmanique s'appelle yegnopavita en sanscrit, dhandhiam en tilinga, panonl en tamoul, et djenivara en kanéda.
— Et que t'importe? dit Tagahor.
— 11 m'importe de le savoir.
— Et pourquoi ?
— Pour ressentir le plaisir de l'avoir appris î
TAGAHOR. 517
Tagahor se mit à rire.
— Oh î ne ris pas. reprit le brahmane, voilà déjà longtemps que je cherche; j'ai passé bien des nuits à réfléchir, le front appuyé sur mon genou, et ce sera le plus beau jour de ma vieceluioù je pourrai dire enfin : «Je l'ai trouvé î » Jamais, depuis vingt ans au moins, je ne me suis heurté contre de si grandes difficultés.
— Depuis vingt ans î dit Tagahor surpris; ne te lassestu donc pas de travailler toujours.'
— Me lasser ! par Ganésa ! me lasser! Mais tu ne connais donc pas les joies immenses qui s'épanouissent au dedans de celui qui prépare son œuvre, la poursuit lentement, la dirige ferme et droite à travers les obstacles, et finit par la conduire au but?
— Mais enfin, demanda Tagahor. où ta mené cette persévérance?
— A faire de merveilleuses découvertes! s'écria le brahmane rayonnant d'enthousiasme. C'est par moi qu'on a su le nom. si longtemps incertain, du dernier des sept éléphants qui portent F eau dans leurs trompes aux quatre nuages chargés d'arroser la terre ; à force de soins, j'ai pu savoir que le bois des cinq flèches que Roukmi lança contre Chrishna avail été cueilli parmi les roseaux qui croissent sur les bords du Saras^ati : et c'est moi. le premier, qui ai trouvé l'origine de la rivière Aswasakri : dans l'armée de Cala-yavana, que consumèrent les yeux de Moutchoukounda, si imprudemmenl réveillé, il 3 avait tant d'animaux, dromadaires, éléphants, chevaux, onagres ânes et mulets, el leur sueur, sous le soleil, fui si abondante,
qu'elle changea en lac une plain '1 ils avaient séjourné : le
lac s'écoula à travers les montagnes et devint PÀswasakri.
ihor était silencieux : il enviait, sans trop la comprendre, la ne de ce pauvre savant qu'il voyait s heureux.
518 TAGA110R.
— Mais, demanda-t-il au bout de quelques instants, quand tu auras épuisé la science, que te restera-t-il ?
— La science, répondit le brahmane, est inépuisable comme la source sacrée du Gange qui jaillit des pieds de Vichnou pour aller tomber sur la tête de Siva. On userait, à étudier, trois éternités de Brahma, qu'il resterait toujours quelque chose à savoir.
— Et tu es satisfait de ton sort? dit Adjigharpa.
— Je ne le changerais contre celui de personne, répliqua le brahmane; ma vie est la plus douce qu'il soit au monde. A quelque distance d'ici, vit un homme à qui les dieux ont tout donné ; il n'a pas un désir qu'il ne puisse réaliser, pas un vœu qui ne soit accompli ; sa parole fait trembler les cœurs les plus hauts ; eh bien ! malgré ses richesses, malgré ma pauvreté, je me crois plus heureux que lui.
— Je suis cet homme, dit Tagahor.
— Ah ! reprit le brahmane, le bruit de tes fêtes m'a troublé bien souvent.
— Pardonne-moi, répondit tristement le Maharadja , moi aussi je cherche , mais je cherche en vain. Quel bonheur, ajouta-t-il, trouves -tu donc à apprendre?
— Je te l'ai déjà dit; le bonheur d'apprendre, c'est le plus grand qu'on puisse éprouver sur terre.
Tagahor s'éloigna plein de trouble et d'irrésolution. Le lendemain il était plus calme et il se disait :
« Peut-être le brahmane a-t-il raison; peut-être la science comblera-t-elle le vide qui se creuse chaque jour dans ma vie ; peut-être est-ce cela qui doit me rendre heureux? 0 fille et femme de Brahma ! ô Saraswati ! déesse de l'instruction , s'écria -t-il , je te bâtirai un temple de porphyre, si tu veux endormir les chagrins qui me rongent! »
De ce moment sa vie changea. Il s'entoura de tout ce
TAGAHOlt. 519
qu'il put rencontrer de savants e1 il se mit à apprendre. s •palais devinrent silencieux . les musiques se turent, les danses cessèrent, et on ne marchait plus que sur le boni des pieds.
Il prit un grand charme à cette existence, nouvelle qui tout d'abord l'avait fatigué. Il triompha vite de ces premières lassitudes, et il entra dans la science. Tout le jour, il appuyait dans ses mains sa tète penchée sur ses livres, et le soir il montait au sommet des tours afin de suivre le cours des astres. Il se plongeait avec ardeur dans d'âpres études, et il voyait s'étendre devant lui des perspectives merveilleuses qu'il ne soupçonnait pas.
Il remarqua promptement l'ignorance de son favori Coumbakarna, qui n'était bon qu'à jouer aux échecs ou à manger les restes des sacrifices ; il le laissa retomber dans la foule de ceux qu'il ne connaissait pas. et il appel;» près de lui Bacoulavali , le brahmane qu'un soir il avait interrogé. Des esclaves, eboisis parmi les plus habiles . parcouraient la terre, chargés d'or, et sur des chevaux rapides: ils achetaient les manuscrits précieux, découvraient des savants, inaccessibles jusqu'à ce jour, et les envoyaient à Tagahor.ll lui en venait de chaque coin du monde: philosophes du grand empire deTchoug-Koué, mages de l'Àderbaïdjan. rabbins de Palestine, devins de laChaldée, docteurs sabéens . hiérolaotômes des sanctuaires d'Egypte. hiérogrammates de Memphis, qui portent le dieu Thôï tatouésur la poitrine; généalogistes arabes , incantatenrs de l'Himalaya, magiciens d'Âbyasinie, brahmanes du Sind cl du Gange, accouraient en foule auprès du Maharadja.
Souvent il lr- faisah disputer devant lui; c'étaient alors des cascades de paroles, des citations retentissantes du Talmud , des Vedas, du Zenda-Vesta, du Cbou*Kiug; des colère- d'enthousiasme el des ironies de pitié. Parfi
320 TAGAHOR.
on s'arrachait bien un peu quelques poils de la barbe ; un jour même on abandonna l'argumentation : on se prit corps à corps, on se heurta longtemps, et Àdgigharpa fut forcé de se jeter au travers de la bataille pour séparer les deux partis; mais quelle que fût l'issue de la discussion ou du combat , chacun s'en allait toujours en se glorifiant de sa victoire.
Quant à lui , il travaillait, et Bacoulavali ne se tenait pas de joie en voyant la ferveur de celui qu'il avait converti. 11 allait en avant avec une avidité singulière; on s'épuisait à le satisfaire, et jamais il ne se sentait rassasié. Quelque chose criait toujours en lui, et il croyait le contraindre à se taire en le gorgeant d'érudition. Lorsque , la nuit , les esclaves qui veillaient voyaient une lampe de saphir brûler en se balançant à son triple chaînon d'or, ils disaient entre eux :
« Parlons bas , voilà encore le Maharadja qui travaille î Ses joues pâlissent , ses yeux se cavent , son front se ride à toujours vivre ainsi , lisant à demi-voix dans des livres que nul ne comprend. Qu'a-t-il donc? Ses éléphants déjà ne savent plus chasser le tigre ; ses femmes s'alanguissent d'amour, et sesbayadères ont oublié leurs chansons! Ah ! si j'étais comme lui , je serais plus heureux qu'un dieu et je me divertirais sans relâche jusqu'au jour de ma mort. »
Parfois il partait suivi de ses docteurs, et, tout en devisant avec eux des choses sublimes de la nature , il voyageait jusqu'à ces montagnes de granit contre lesquelles des générations entières se sont usées pour y creuser des temples souterrains.
Là, il écoutait les récits merveilleux que lui faisaient les brahmanes, et sur des bas-reliefs de cent pieds de haut il déchiffrait la transformation des êtres et l'histoire des dieux; puis il revenait^ en ses demeures, où l'attendaient
TAGAHOR. :>-l\
de nouveaux savants, arrivés pendant son voyage, et il reprenait ses études et ses méditations.
Cela dura trois ans.
Alors, et sans qu'aucune cause manifeste fût venue changer sa vie, il sentit graduellement s'affaiblir en lui cette soif de savoir qui l'avait tenu haletant. En apparence, il était toujours le même : accroupi sur ses coussins du Thibet, tout le jour il épelait les Livres des langues oubliées; mais ses yeux liaient machinalement, ses lèvres prononçaient des mots dont il n'avait pas conscience, et son esprit s'envolait bien loin sur les ailes de la rêverie. Où allait-il"? Eh ! que sais-je ! vers les «''toiles, vers les mondes ignorés, vers le gouffre sans fond *\r> réalisations impossibles.
Il voulut lutter, mais ce n'était pas un découragement passager comme il l'avait cru , et cette fois encore il devait succomber. En vain il variait ses travaux . en \ain il appelait à ses côtés ses familiers les plus instruits, ceux dont les paroles auraient soulevé les lourdes paupières du dieu du sommeil: de jour en jour il se retrouva il plus énervé, plus «;t«'int.
Lorsque, au temps de ses premières lassitudes, il causa avec Bacoulavali . il ne comprit qu'imparfaitement le- motifs de son bonheur: mais il le voyait satisfait de vivre, et il pensa naïvement que lui-même il deviendrait heureux en faisant comme lui. Alors il se mit à l'œuvre et il prit pour une vocation les ardeurs d'une curiosité nouvelle. Dans le plaisir qu'il ressentait à chaque pas qu'il faisait dans cette voie, où jamais il n'avait marché, il crut voir le bonheur, et il se trouva content : mais lorsque, à force de la satisfaire, cette curiosité se fut émoussée; lorsque ce plaisir, (pii «-tait toujours le môme, quoique sa cause fût rarement semblable, se fut souvent renouvelé, il retomba
522 TAGAHOR.
malgré lui , fatalement . dans ce vague malaise qui déjà une fois l'avait tant fait souffrir.
Maintenant, il avait beau s'irriter de sa faiblesse, se roidir contre lui-même et rappeler sans cesse ses idées errantes, il était forcé de s'abandonner aux molles langueurs qui l'envahissaient. Ses mains sèches et gonflées ne tenaient plus qu'avec peine son poinçon à écrire, ses membres avaient perdu leur vigueur, ses yeux se fermaient, et sa tête appesantie tombait sur sa poitrine. Ainsi que ces baigneurs qui voient venir autour d'eux le flux de l'Océan et qui sont sans force devant l'accroissement insensible de chaque vague dont la nappe immense finit par les couvrir, il sentait au dedans de lui-même monter lentement, mais sans pitié, le flot toujours croissant d'un insurmontable ennui.
Un matin que Bacoulavali commentait un passage obscur de Y Adarvcna-Védam , touchant les sortilèges et les sacrifices humains, Tagahor bâilla en étendant les bras, et dit :
— Assez, Bacoulavali , je me soucie peu de tes explications, qui, pour être fort savantes, n'en sont pas moins fastidieuses ; jouons plutôt une partie d'échecs.
Le brahmane, terrifié, s'éloigna sans parler.
Tagahor resta longtemps immobile, cassant machinalement entre ses doigts les planchettes d'un manuscrit unique. Enfin , il inclina son front chargé de peines et se prit à pleurer en disant :
— Hélas ! hélas ! je ne serai donc jamais heureux !
Il se leva, descendit lentement les escaliers de marbre, regarda pendant quelques minutes deux perruches blanches qui glapissaient en hérissant leurs plumes, et pénétra dans les jardins.
Un homme vint au-devant de lui; sa barbe brune, luisante et parfumée, était frisée en anneaux étroits et allon-
TAGAHOR.
gés ; uneliare ornée de pierreries brillait sur sa têt.' : les amples draperies d'une robe blanche traînaient jusque sur ses pieds, qui marchaient dans des brodequins de pourpre semés de paillettes d'or. C'était le mage Nizraïm Zeratochtès.
— Salut, dit-il en portant les mains à son front : tu es triste. Maharadja, et tes yeux rougis semblent avoir pleuré.
— Oui. répondit Tagabor. je suis triste et mes yeux ont pleuré; je souffre et j'ignore la cause de mon mal.
— As-tu donc rencontré quelque difficulté si grande que tu n'aies pu la surmonter? reprit le mage. Alors, réunis tes savants, et peut-être pourrons-nous l'apporter la lumière que tu cherches.
— Non ; nul obstacle ne m'arrête, et depuis longtemps je sus vaincre le doute des interprétations difficiles.
— Qu'as-tu donc alors? demanda Zeratochtés.
— Je ne sais, répondit Tagabor.
Us marchèrent quelque temps côte à côte, silencieux el broyant sous leurs pieds les coquillages qui parsemaient l'allée. Tout à coup, Tagabor se retourna vers le mage, el lui dit :
— 0 Nizraïm! pourquoi ne suis- je pas heureux? mes
richesses SOnl incalculables!
— Les richesses, ô Maharadja ! répondu le mage, ne savent procurer que des joies insuffisantes; mais elles servent à convaincre celui qui les possède qu'elles ne peuvent réaliser que des désirs incomplets.
— Comment cela! dit Tagahor.
— Tes trésors sont immenses, il est vrai, reprit Zeratochtés, mais, si prodigieux qu'ils soient, te donneront-ils les ailes de l'oiseau on la souplesse des léopards? Pourrastu aller voir les mondes merveilleux qui s'agitenl dans les étoiles? Pourras-tu te rendre invisible el traverser l'espace
?m TAGAIIOR.
sur un rayon de soleil? Pourras-tu descendre jusqu'au fond des mers et errer dans ces forets d'herbes salées où rampent des monstres ventrus?
— C'est vrai, dit Tagahor; mais la science ne peut-elle donc pas donner le bonheur?
— La science, répondit le mage en souriant, n'est bonne qu'à prouver aux hommes leur inépuisable ignorance.
— Mais, que faut-il donc faire pour être heureux? demanda Tagahor.
— Mourir, répondit Zeratochtès.
— Mourir! s'écria le Maharadja.
— Oui, reprit Nizraïm en passant les doigts dans sa barbe ; vivre sage et mourir jeune pour aller vite dans les paradis goûter des félicités suprêmes et s'absorber dans les splendeurs d'un dieu!
Tagahor baissa la tête et ne répondit pas.
Au coin d'une futaie de lataniers, un magicien d'Abyssinie traçait sur le sable des figures cabalistiques. Il était serré dans un étroit caleçon blanc; deux plumes rouges de perroquet sortaient droites de ses cheveux crépus ; à son cou pendaient de gros chapelets de verroterie bleue qui s'entre-choquaient sur sa peau noire ; auprès de lui. se tenait Bacoulavali, qui le contemplait attentivement.
Dès que Tagahor eut aperçu le brahmane, il marcha vers lui avec colère, et s'écria:
— Toi aussi, tu m'as trompé ; ta science est plus creuse qu'un bambou desséché! ta science est un mensonge inutile qui n'a fait qu'aigrir mes douleurs au lieu de les calmer; va-t'en donc, je n'avais pas besoin que tu vinsses jeter de nouvelles tristesses dans ma vie.
Bacoulavali le regarda avec stupeur ; deux larmes tom-
TAGA1I0R. 525
bèrent de ses \eux. A cette nie, la fureur de Tagahor s'apaisa.
— Va, mon pauvre brahmane, reprit-il avec douceur,
retourne dans ta chaumière et quitte un misérable qui ne sera jamais heureux. Tu as fait ce que tu as pu pour me guérir; mais il* y a des volontés supérieures sous lesquelles nous devons fléchir. Va, emporte avec toi tous ces livres que tu admires tant et qui n'ont rien pu pour moi.
— OMaharadjaî ditBacoulavali en sanglotant, tu es plus grand que le mont Mérou . tu es [dus généreux que les pluies du printemps î