‹ Salmis de nouvellesChapitre 21 sur 23 · TROISIÈME EPISODE · texte numérisé non relu

TROISIÈME EPISODE

C'était pendant le mois brûlant de Sravana; une chaleur éclatante alanguissait les arbres et buvait les ii\ ières. Dès le matin. Tagahor se faisait pi nier dans une suite de retonde souterraine, construite en marbre blanc, qu'éclairait une demi-obscurité. L'air n'y arrivait qu'à travers des faisceaux de joncs mouillés; sur le pavé s'élevait une couche de poudre de sandal, haute d'un demi-pied et bonne à prévenir les fièvres. Mâchant du bétel, trempant -.•> lèvres ;'i <\*'> neiges savoureuses, il restail là de longues heures, couché sur un lit de maroquin, muet et ne n ■. dant même p;^ les dix femmes qui, montées sur des escabeaux en bois de rose, l'éventaient avec des plumes de paon.

I h jour qu'il était là. triste comme toujours, une jeune lille entra : elle marcha rers lui, (,t lit le salut sachtanga,

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qui ne se fait que devant les rois ou les brahmanes solitaires. Elle s'étendit de toute sa longueur, les genoux, le ventre, la poitrine, le front dans la poussière, et tendant ses bras au-dessus de sa tête.

— Relève-toi, dit Tagahor.

Elle se dressa debout par un mouvement rapide, et Retint droite, les bras pendants et la tête haute.

— Es-tu le Maharadja, demanda-t-elle?

— Oui, répondit Tagahor.

— Eh bien ! je viens me plaindre à toi; hier, je retournais à ma cabane en rapportant l'eau que j'avais été puiser au Gange, un de tes esclaves passa, brisa mon vase, et m'appela fdle de chienne. Je le menaçai de venir te prier de le punir, et il me répondit : « Si tu oses mettre les pieds dans les palais du maître, je te fouetterai de verges. et te couperai les cheveux, »

— Ah ! bath ! dit Tagahor, quelque querelle d'amour?

— Maharadja, s'écria la jeune fille en reculant, prends garde! La vierge Annoussoya était moins pure que moi. et nul homme encore n'a touche mes lèvres.

Tagahor se prit à rire.

— Bien, ajouta-t-elle en baissant la voix avec des notes profondes; bien, Maharadja; insulte-moi aussi, tu es digne de ton esclave, et ton esclave est digne de toi '

Et elle sortit en laissant tomber sur lui un regard si hautain, qu'il en fut troublé ; mais cela ne dura pas, et bientôt il repartit pour les régions étranges que depuis longtemps habitait son esprit.

Déjà il avait fait bien des voyages imaginaires, lorsque ses yeux s'arrêtèrent devant lui. Sur le lit de poussière odorante qui couvrait les dalles, il distingua deux empreintes creuses, légèrement arrondies, et semblables à l'intérieur d'une coupe : c'étaient les seins de la jeune

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fille, qui. en s'appuyant sur la poudre de sandal, y avait dessiné leur forme. 11 regarda cette trace que la jeunesse et la beauté avaient laissée là, nonchalamment d'abord, puis avec une sorte d'instinct irréfléchi, et. sa curiosité Réveillant peu à peu, il se pencha pour la voir de plus près. 11 l'examina longtemps sans pouvoir en détacher ses yeux, et comme fasciné par elle; il fouilla sa mémoire, et y retrouva les gestes, les paroles, l'accent, la senteur de la jeune fille, et il regretta de ne l'avoir pas attentivement considérée. Il se souvint que, lorsqu'elle se releva, les muscles de ses reins saillirent puissamment, que son dos se rida de plis longs et doux, et qu'elle avait deux petites fossettes auprès des épaules. Il se rappela aussi qu'un de ses bracelets glissa en bruissant, et sonna sur son poignet.

Il roulait entre ses doigts les grains du chapelet en lapis qui [tendait à son cou, et il demeurait absorbé dans une contemplation avide à laquelle son souvenir donnait une ardente intensité. Il sentit, pour la première fois peut-être, une poignante ('motion remuer ses entrailles; il voulut s'en distraire, et il ordonna à une de ses femmes de chanter, pendant qu'un autre l'accompagnerait sur la flûte à dix trous.

Ce fut en vain : une invincible attraction enchaînait ses regards et les poussait toujours vers cette empreinte qui lui paraissait encore tiède. Ce murmure de voii que soutenaient des modulations sonores, et qu'il entendait sans Pécouter, berçait sa pensée, et lui ramenait plus distincte l'image de la jeune fille. Il la revit debout, penchée sur la hanche, et tournant la têt.- pour lui jeter toute la colère de ses yeux ; une fleur rouge d'azoka tremblait parmi ses cheveux noirs. A force de se la représenter, elle qui la première avait ose lui parier avec hauteur, à lui, leMaha-

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radja, il fut pris d'un impérieux besoin de la revoir à l'instant, tout de suite.

11 frappa dans ses mains.

— Vite, qu'on parte, cria-t-il aux esclaves qui accoururent ; cette jeune fille qui est venue tout à l'heure, qu'on la retrouve, qu'on la conduise ici, et malheur à vous si elle ne vient pas !

Tagahor attendit jusqu'au soir, et ses esclaves rentrèrent seuls. 11 fit rechercher, trouver et dévorer par des chiens celui qui avait insulté celle qu'il ne se consolait pas d'avoir laissée partir. Le jour suivant, on se remit en quête ; à chaque bruit qu'il entendait, Tagahor croyait qu'elle allait paraître; il envoyait d'autres esclaves regarder si on ne la verrait pas venir; mais elle ne vint pas, et il fut désespéré.

C'était, depuis qu'il était riche, le premier obstacle contre lequel sa volonté se brisait, et sa colère en montait si haut, que chacun tremblait autour de lui. Maintenant, il n'avait plus qu'une pensée : la voir à tout prix, et le plus tôt possible. La nuit même, lorsqu'il se réveillait, il éprouvait au cœur des contractions violentes -, ses tempes battaient avec force ; ses paupières brûlaient ses yeux, et il espérait qu'il la verrait le lendemain ; mais le lendemain se passait sans elle.

Enfin, un soir qu'on dansait devant lui. elle parut; elle s'arrêta sur le seuil de la porte.

— Maharadja, s'écria-t-elle, tes esclaves viennent de me saisir et de me traîner jusqu'à toi.

— Oh! ne parle pas, ne parle pas, dit Tagahor avec angoisse ; laisse-moi te regarder !

Elle était debout : les lignes onduleuses de son corps s'arrondissaient sur ses épaules, se creusaient à ses reins, rebondissaient sur ses hanches, et disparaissaient dans de

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larges pantalons de mousseline qui sortaient d'une ceinture d'argent, et se nouaient au-dessus de ses chevilles. Autour de ses pieds, roses de carmin, sonnait un collier de grelots. Elle allait la poitrine nue: entre ses deux seins, dont la forme avait ravi Tagahor, se dessinait un lotus bleu. Ses cheveux, noués avec i\*'< Heurs sur le sommet de sa tête, retombaient en grappes sur sn nuque charnue. Sa peau était de couleur café au lait: ses sourcils, nettement traces, ombrageaient ses \eux allongés, hruns et bordés d'antimoine; son oreille était si petite, qu'on la voyait à peine, et le bourrelet rouge de ses lèvres épaisses, lorsqu'il s'entr'ouvrait, laissait briller des dents fines, blanches et serrées. Sa taille ployait; et. lorsqu'on voyait la souplesse de ses bras, on frissonnait en pensant à la douceur de ses embrassements.

— 0 jeune fille ï dit Tagahor en lui prenant la main. sais-tu ce que j'ai souffert depuis que tu m'es apparue? ton image n'a pas cessé d'habiter mon cœur, et j'ai pleuré en songeant que peut-être je ne te reverrais plus. Mes esclaves ont passé les jours et les nuits à te chercher ; je les faisais battre de verges parce qu'ils ne t'avaient pas trouvée. Celui dont tu es venue te plaindre a été mis à mort, et tous, si tu veux, vont périr sur un signe de tes yeux. Écoute-moi; tu m'as révélé des émotions que j'ignorais; j'éprouve des fatigues qui me brisent, et parfois aussi des ardem- extraordinaires; tout m'ennuie, tout me lasse; seule, ta pensée remue mon âme; j'ai besoin de toi, je t'aime! et, si tu me repousses, je serai tout à fait malheureux.

Elle ne répondait pas.- son visage était pâle; sa main tremblait dans celle * 1 * * Tagahoi .

— Comment t<' nommesrtul demanda-t-il.

— On m'appelle Mammoê'ly.

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— Eh Lien ! Mammoëlv, reprit-il à voix basse, veux-tu rester avec moi ?

— Je le veux bien, fils d'Indra, répondit-elle en levant les yeux vers lui.

— Sortez tous ! cria Tagahor à ses danseurs, qui s'enfuirent.

Et, s'élançant vers elle, il la saisit, l'emporta dans ses bras en poussant un cri de joie, et il profita d'elle.

Le lendemain, au soleil levant, il était debout sous le grand lierre de la varangue ; il regarda les écharpes d'or qui se déployaient à l'horizon ; il aspira une large bouffée d'air.

— Enfin, enfin, s'écria-t-il, je suis heureux!

Il s'abandonna en aveugle au torrent d'amour qui l'entraînait, et ne quitta plus Mammoëlv. Ses joailliers travaillaient sans cesse à façonner quelques ornements pour la nouvelle venue, dont les poètes chantaient les grâces; lui-même, il lui attacha aux bras des bandelettes sur lesquelles des brahmanes fameux avaient écrit des prières, afin d'éloigner d'elle les maléfices, les maladies et la morsure des serpents.

Il avait enfin ressaisi l'espérance, et il trouvait maintenant qu'il faisait bon de vivre ; plus de soucis, plus de tristesse. A cette heure, il était tout entier aux joies d'être aimé par celle qu'il aimait, et les richesses, qu'il avait tant appelées, ne lui paraissaient bonnes qu'à prévoir et à réaliser les désirs de Mammoëly. Il souriait à tous les étonnements qui la surprenaient dans ce monde nouveau dans lequel elle vivait : et elle avait un peu peur lorsque, parmi les jardins, elle se promenait sur un chariot d'or traîné par six grandes lionnes plus douces que des gazelles.

Ils étaient toujours ensemble, retirés, seuls; nul ne les voyait plus ; ils semblaient avoir oublié que d'autres êtres existassent au monde. Souvent on apercevait des formes en-

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lacées qui passaient lentement, et se perdaient sous les platanes ; c'étaient eux. D'autres fois, on entendait le son d'un luth, et une voix vibrante qui disait des mots d'amour; c'était Mammoëlv qui chantait, couchée aux pieds de son seigneur, pendant qu'il lui passait la main dans les cheveux. Ils s'absorbaient en eux-mêmes, et se suffisaient si bien, que la vue de quelqu'un leur était insupportable. La nuit, lorsque tout dormait, lorsque les brises muettes sent dans les airs, ils montaient sur les terrasses, et là. appuyés l'un sur l'autre, perdus dans d'ineffables ravissements, et ne parlant pas, ils regardaient les clairs de lune.

Un soir, comme ils sortaient ainsi, ils heurtèrent au seuil de la porte le cadavre d'une panthère noire; c'était la pauvre Thorr. qui se sentait si délaissée, qu'elle était venue là mourir de jalousie.

Parfois, dans le même palanquin, ils se faisaient porter à travers les campagnes, s'arrêtaient, ordonnaient aux esclaves de les attendre, et s'en allaient, marchant au bord des ruisseaux, mouillant leurs pieds dans les eaux transparentes, se couchant sur l'herbe des prairies, cueillant des bouquets de fleurs sauvages, admirant tout, se réjouissant de la \<>i\ ^\^> oiseaux, du bruit des arbres, de la couleur du cul. de- profondeurs de l'horizon, et puisant dans leur joie de nouvelles ardeurs pour s'aimer.

Il ne se lassait pas de causer avec elle: à ses côtés, il •■fit épuisé l'infini ; presque toujours il lui racontait ses temps écoules.

« O ma chère Mammoèl} ! lui disait-il alors, lorsque je t*ai revue après ma longue attente, il m'a semblé qu'une existence nouvelle descendait en moi, et je suis étonné d'avoir su vivre avant de te connaître. Lorsque je Bouffirais, lorsque j'avais dans le cœur de vagues désirs que

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je ne pouvais formuler, je comprenais bien qu'il me manquait quelque chose et je m'ingérais à trouver ce que je ne savais pas; ce qui me manquait, c'était toi qui n'étais pas venue. J'ai été bien fou de croire que la richesse et la science pourraient me rendre heureux ! Insensé que j'étais ! je n'avais pas prévu l'amour. Mais maintenant tu es à moi, fille charmante; ma vie est une extase, et je défie le malheur de m'atteindrc dans tes bras. »

Alors, Mammoëly attirait vers la sienne la tète de son amant, et l'on n'entendait plus que le murmure de leurs baisers.

Il disait vrai en parlant ainsi, car il avait découvert dans cette passion des joies puissantes qu'il n'avait jamais ressenties.

Autour de lui s'évertuaient jadis des troupeaux de femmes, esclaves de ses fantaisies, et il avait pensé que son âme, saturée par la satisfaction incessante de ses désirs, était lasse de l'amour, alors qu'elle ne le connaissait pas; aussi, quand vint en lui sa tendresse pour Mammoëly, ce fut comme une révélation rayonnante qui l'illumina tout à coup; il se sentit saisi au profond du cœur; et, dominé par ces sentiments nouveaux qui l'enivraient, il attribua ses tristesses passées à ce qu'il n'avait encore jamais aimé. Illusion radicale dont il ne devait pas tarder à revenir! 11 employait sa vie à la glorification de son amour et prenait les autres hommes en pitié, parce qu'ils n'avaient point une Mammoëly.

Cependant il était parfois troublé par cette pensée que peut-être elle ne le chérissait pas d'une tendresse égale à la sienne, et, afin qu'elle l'aimât outre mesure, il lui faisait boire des philtres terribles que des sorcières et des magiciens avaient composés, par une nuit sans lune, au bord des cimetières, dans le crâne d'un pestiféré. Mais il

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n'en était pas besoin, car elle lui avait donné tout ce qui •'•tait en elle.

Un jour, que tous deux s'accoudaient à la balustrade d*un balcon, ils virent Nizraïm Zeratochtès qui passait dans les jardins.

— Eli ! Zeratochtès, lui cria Tagahor, je n'ai pas <mi Iicsoin de mourir pour rencontrer le bonheur : je l'ai trouvé dans l'amour.

— L'amour, ô Maharadja ! répondit le mage en s'arrêtant, est comme le Gange qui coule devant toi : d'abord, ce n*r>t qu'un petit ruisseau qui murmure sur de blancs graviers : peu à peu il augmente, il s'élargit, il devient immense, il est fleuve; il déracine les forets, submerge les îles, renverse les rochers et emporte ses rivages: mais bientôt il se sépare, il se divise en cent branches diverses qui, toutes, s'appellent d'un nom différent, et Ton sait à peine laquelle est ce Gange superbe qui, tout à l'heure. était si grand, qu'on croyait qu'il coulerait toujours; puis il arrive à la mer. qui le prend et l'engloutit si bien, que jamais tu ne pourras y retrouver sa trace.

— C'est-à-dire, pauvre Nizraïm. répliqua Tagahor. que l'amour finit par s'user et disparaître?

Zeratochtès s'inclina en signe d'assentiment.

— Que penses-tu de cela, chères délices démon cœur? demanda Tagahor à Mammoè'ly.

— Je pense, répondit-elle, que ton mage est un fou et que je t'aimerai pendant toute ma vif.

A ces mots, ils rentrèrent, et Zeratochtès continua sa promenade.

Tagahor remerciait la déesse Gangà de l'avoir fait si heureux: il se plongeait plus ardemment chaque jour dans l'adoration de sa maîtresse, et riait lorsqu'il se rappelait ce que le mage lui avait dit.

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Cela dura deux ans.

Bientôt il ressentit quelques atteintes de tristesse ; souvent ses yeux demeuraient fixes et ses traits semblaient immobilisés par une idée poignante et tenace ; Mammoëly jetait alors les bras autour de son cou et lui disait :

— Qu'as-tu, mon cher seigneur? pourquoi ta bouche n'est-elle pas souriante ?

— Je ne sais, répondait-il ; c'est sans doute l'amour qui me donne cette mélancolie ; mon bonheur est si grand , que j'en suis accablé.

Alors, il la priait de chanter, non pas tant pour l'entendre qu'a fin de pouvoir suivre, sans être interrompu, le vol toujours errant de ses pensées.

Un jour, il lui prit la fantaisie de faire danser ses bouffons. Mammoëly en fut surprise, car souvent elle lui avait demandé de faire jongler devant eux quelques brindjaries, et sans cesse il lui avait refusé en disant :

— Ma tendresse ne te suffit donc plus, que tu veux troubler nos bonnes solitudes?

Les bouffons sortirent de leur longue paresse, vinrent et sautèrent au bruit des tambours. Tagahor s'amusa beaucoup.

Le lendemain il voulut voir combattre ses béliers, on les amena ; ils avaient les cornes dorées et la laine peinte en jaune; ils se heurtèrent; un d'eux fut tué au premier choc, et Tagahor regretta amèrement la mort de sa panthère favorite, qui eût eu tant de plaisir à broyer sous ses dents les os du vaincu.

Puis ce furent les bayadères, les comédiens, les poètes, et insensiblement il reprit ses parties d'échecs et sa vie d'autrefois. Le palais se ranima; les torches flambèrent; les danses s'agitèrent au son des fanfares; et de grands festins fumèrent dans les cuisines. Il se faisait encore illu-

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sion sur lui-même; il croyait avec bonne foi qu'il ne renouvelait tous ces plaisirs, <1« >nt jadis il avait été las. <|ue pour plaire à liammoëly, et il ne comprenait pas qu'à son insu quelque chose le poussait à s'entourer de foule et il»' fracas, aiin de fuir des tète-à-tête qu'il ne supportait plus qu'avec peine. En effet, lorsque maintenant il demeurait longtemps seul avec Mammoëly. il restait des heures entières sans parler: il ne répondait à ses questions que par des monosyllabes; il ne trouvait plus rien à lui dire; tout se taisait, tout se mourait en lui. Si par hasard il parvenait à secouer sa torpeur et à ne pas laisser •'•teindre ses paroles, il en sortait d'âpres querelles: un levain d'aigreur semblait monter à chaque mot, et alors le Maharadja s'en allait, comprimant sa colère, et Mammoëly pleurait.

In matin, qu'elle avait épuisé ses chants et ses caresses sans pouvoir ranimer les langueurs de son amant, il se leva tout à coup, et, appelant ses esclaves, il ordonna de préparer une chasse. Mammoëly avait bien remarqué le changement que chaque jour amenait dans Tagahor, mais jamais encore il ne l'avait quittée, et ''II»' entendait au dedans d'elle une \oi\ qui lui disait qu'il ne partait ainsi que pour la fuir. Son sang reflua vers son cœur, elle devint très-pâle, et -inclinant devant lui :

— Ne t'en va pas. dit-elle, je t'en conjure : reste auprès de moi. Comment ai-je pu te déplaire, et pourquoi \euxtu me quitter '.'

— Mon absence ne sera pas longue, répondit Tagahor, et il me semble que je peux bien aller chasser pendant quelques jours sans que pour cela tu te plaignes de mon abandon.

— Kh bien! reprit-elle, puisque tu veui partir, laissennéi l'accompagner; je me ferai petite pour ne pas to

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gêner sous la tente de ton éléphant, et, si les tigres bondissent jusqu'à toi, au moins je serai là pour partager ton péril.

— Tes forces sont trop faibles pour supporter nos fatigues, répliqua Tagahor ; reste, je reviendrai bientôt et te rapporterai de belles peaux pour te faire des tapis.

— Attends au moins que tes astrologues aient vu si 1rs temps sont propices, et si quelque danger ne menace point ta route.

— Je n'ai que faire des prévisions de mes astrologues, et je ne veux pas attendre.

— Oh ! ne me sois pas cruel ; ne suis-je donc plus celle que tu aimes? Par nos nuits d'amour, ô Maharadja ! dit-elle en tombant à ses genoux, permets-moi de te suivre !

— Non, dit Tagahor avec violence, j'irai seul ; et, sans te plaindre, tu attendras mon retour.

11 sortit ; Mammoëly marcha derrière lui, retenant ses larmes et baissant les yeux. Lorsqu'ils arrivèrent à la cour du palais, les femmes tatares étaient déjà sous les armes; les étendards claquaient au vent ; les porteurs de palanquins étaient à leur poste : les chevaux piaffaient en agitant leurs crinières ; les traqueurs faisaient tourner autour de leur tète le tchakra, disque tranchant que lance et ramène une longue tresse de cuir. Des carquois retentissaient sur le dos des cavaliers ; les timbales grondaient ; les cymbales éclataient; les trompettes sonnaient; les tambours battaient. Auprès des escaliers, un grand éléphant blanc se tenait immobile : c'était Couroubournou. A son poitrail s'entre-choquaient deux rangs de clochettes d'or, sur son large crâne brillait un diadème de pierreries, sa trompe était peinte en rouge, des girandoles d'améthystes pendaient de ses oreilles, ses défenses étaient cerclées d'an-

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neaux d'argent. Dos housses de pourpre retombaient de ses vastes épaules; sur son dos s'élevait un tendelet de soie blanche qui abritait des piles de coussins contenus dans un grand cadre d'ivoire. Le mahaout. chamarré d'étoffes de toutes couleurs, était à cheval sur son cou, tenant à la main l'aiguillon d'acier et la hache pesante.

L'éléphant s'agenouilla, et Tagahor s'élança sur lui.

— Reviendras-tu bientôt. Maharadjal demanda Mammoëlv.

— Je ne sais pas, répondit-il.

Le mahaout poussa le cri de départ; l'éléphant leva sa trompe en reniflant avec joie, se mit en marche, et le cortège s'écoula lentement.

Mammoëlv resta sur le péristyle jusqu'à ce que le dernier des serviteurs fût parti : elle suivit du regard, aussi longtemps qu'elle le put, son amant qui s'éloignait, et, remontant vers ses appartements, elle se jeta dans les bras d'une vieille esclave qu'elle avait amenée autrefois avec elle et (ju'elle affectionnait beaucoup.

— Ah ! s'écria-t-elle en laissant éclater ses sanglots, il ne m'aime plus, il ne m'aime plus'.

— Mon enfant, lui répondit la vieille esclave, le cœur des hommes est comme ces poissons rouges qui nagent dans des bassins de cristal, etqui meurent si chaque jour on ne leur donne de l'eau nouvelle.

Lentement balancé parles pas réguliers de son éléphant, ranimé par l'aspect des paysages, rafraîchi par le vent qui passait dans sa chevelure, Tagahor se sentit heureuxd'être seul.

Il s'interrogea, et il comprit que son amour était morl et que rien ne pourrait le faire revivre. Sa douleur fui grande de voir ses espérances de bonheur se détourner de lui encore une fuis, et, comme toujours, il s'en prit à la

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destinée. Emporté par le tourbillon de ses joies premières, il avait cru, comme tant d'autres, à l'éternité de l'amour, et il s'apercevait que c'est le moins immortel de tous les dieux.

Cependant leur tendresse aurait pu durer plus longtemps; mais ils l'avaient rendue trop exclusive, elle s'était éteinte à force d'être gorgée, et, comme ces avares qui meurent de faim sur les monceaux d'or qui les auraient fait vivre longtemps, elle s'était tuée en s'absorbant dans le cercle étroit de sa propre satisfaction. En ne s'occupant pltffc que de Mammoëly, Tagabor avait oublié les autres jouissances dont il était déjà fort ennuyé quand il s'en sépara ; aussi fut-il étonné et presque cbarmé lorsqu'en retournant vers elles dans sa lassitude d'amour il y prit un goût ravivé par sa longue abstinence; sa passion s'en ressentit; en reconnaissant d'autres plaisirs que ceux qu'il trouvait avec sa maîtresse, il perdit cette croyance qu'elle seule pouvait le rendre heureux. De ce moment, il ne chercha plus qu'à sortir d'un état qui lui était devenu insupportable.

De son côté, Mammoëly s'était abandonnée, sans réfléchir, à toutes sortes de joies d'orgueil, de bonheur et d'amour. Elle avait adoré son seigneur avec abnégation ; elle n'avait jamais eu qu'une pensée : lui plaire; elle avait naïvement cru que toujours elle serait aimée, parce qu'elle aimait toujours, et, comme elle avait tout donné, il ne lui restait plus .rien pour retenir son amant saturé d'elle et de lui-même. Elle ressemblait à ces généraux qui perdent la bataille faute d'une réserve prudemment disposée à l'avance.

À son retour de la chasse, il revint près d'elle, cherchant ce qu'il n'y pouvait plus rencontrer. II s'indigna contre elle de sa propre froideur et il la battit ; non-seulement il s'en

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lassa, mais aussi s'en dégoûta;' à ses côtés, il était plus mort qu'un cadavre.

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