CHAPITRE XVIII
Ici, comme pour les progrès du commerce en Israël, Salomon se trouvait empêché par l'interprétation trop étroite donnée aux lois de Moïse. Là encore il fallut distinguer entre la lettre et l'esprit. Le Deutéronome semblait défendre aux princes israélites l'institution de la cavalerie. Il interdisait l'usage des chevaux nombreux. Moïse avait fait cette sage prescription dans la crainte qu'Israël, oublieux de ses destinées, ne prît envie de retourner en Egypte ^
Salomon comprit que cet article de la loi ne pouvait être appliqué à l'armée et aux circonstances où il se trouvait. Mécontenta-t-il certains docteurs de son temps? On ne le sait. M. Renan, qui connaît ce que les autres ignorent, s'échauffe à cette occasion. Il parle avec ironie des « conservateurs et des sublimes arriérés qui blâmèrent la cavalerie et les chars ; des prophètes qui se taisaient, mais qui murmuraient et voyaient dans les progrès d'un ordre tout profane de profonds abaissements : fanatiques, dit M. Renan, pour lesquels Salomon n'avait aucun égard ^ » .
Voilà la déclamation, voici le vrai. Les livres saints, loin de blâmer le prince, nous disent, immédiatement après avoir parlé des quarante-deux mille chevaux de Salomon, que Dieu lui donna une prudence et une sagesse merveilleuse ^
Les Sémites, dit M. Lenormant, n'ont connu le cheval qu'à une date relativement récente. C'est seulement avec le grand mouvement populaire auquel
* Non multiplicabit sibi equos, nec reducet populum meum in Egyptum, equitatum numéro sublevatus. (Deut. xvii, 16.)
2 Histoire du peuple d'Israël, t. II, p. 121.
3 II Reg. IV, 26 et 29.
se rattache rinvasion des pasteurs sur les rives du Nil , que le cheval , amené par les tribus qui venaient de l'autre côté du Tigre , fut introduit dans les pays à l'occident de TEuphrate. Jusqu'alors le chameau, pour la côte arabe du golfe Persique , et Tâne étaient les bêtes de somme par excellence ^ . Une fois introduit en Egypte, le cheval s^y naturalisa aussi rapidement que dans toute l'Amérique après que les Espagnols l'eurent importé. Le cheval trouva sur les bords du Nil des conditions éminemment propres à son élève , qui devint une des grandes industries agricoles de la contrée-.
Salomon, dit TEcriture, faisait acheter sur les marchés d'Egypte des chevaux pour la cavalerie et pour les chars ^ Chaque cheval lui revenait à 150 sicles d'ar-
* Le témoignage des monuments pharaoniques s'accorde encore ici absolument avec celui de la Genèse, ce fidèle et inappréciable miroir de la vie patriarcale. Quand les richesses des premiers patriarches y sont énumérées, on parle de leurs chameaux, de leurs ânes, de leurs bœufs et de leurs moutons, jamais des chevaux, tandis que cet animal apparaît dans l'Exode comme d'un usage général. La seule mention que la Genèse fasse du cheval date du temps où la famille de Jacob vint s'établir en Egypte , c'està-dire à l'époque des derniers rois Pasteurs. Il y a là, contre la rédaction de la Genèse au ixc siècle , un argument que la critique ne doit pas oublier.
^ Les chars de guerre , attelés de deux chevaux , à l'imitation de ceux des Assyro- Babyloniens, devinrent une des forces des armées égyptiennes quand elles se lancèrent dans la voie des conquêtes. Il se forma bientôt en Egypte une race spéciale de chevaux, race de grande taille et très estimée (Cf. IV Reg. xviii, 24. Isa. xxx, 2. Gantic. i, 8), et quelques siècles après l'introduction de cet animal dans la vallée du Nil, on voyait les rois voisins en tirer des attelages à grand prix. (Lenormant, op. cit., t. II, p. 166.)
^ Nous traduisons ainsi le v. 28, c. x, III Reg. (Cf. II Parai, i, 16), qui a tant embarrassé les commentateurs : Et congregatio mercatorum regiorum emebant ex locis (vel emptoriis) iibi institores congregantur, etpretio soluto j)erducehant. Le mot mpa, mikoah,