CHAPITRE XXI
La loi de Moïse n'avait fixé ni le nombre des femmes du roi ni celui de ses concubines. Cependant elle déclarait que les unes et les autres ne devaient pas être nombreuses. Salomon commença par éluder le correctif mis par Moïse à la tolérance de la polygamie juive. Il multiplia sans mesure ses femmes de premier et de second ordre. Ce qui aggravait cette faute de manière à indigner un peuple jusqu'alors docile et fidèle , ce fut l'introduction dans le palais de femmes idolâtres; ce fut surtout que, par une intolérable faiblesse, Salomon acceptait qu'elles apportassent avec elles et leurs idoles et leur culte. On rencontrait partout, dans la ville sainte, des eunuques, des prêtres de Moloch, d'Astarté et de Kamos. Sur les collines sacrées s'élevaient des sanctuaires païens, et là l'étranger se livrait impudemment à des pratiques cruelles et sacrilèges.
Alors la gloire de Salomon parut s'éclipser et la sagesse l'abandonner. On se rend bien compte du cours que prirent les choses. Pour loger, installer ces troupes de femmes impures et d'eunuques effrontés, il fallut de nouveaux palais, il fallut de nouveaux sanctuaires. Le peuple gémit des dépenses injustifiables auxquelles son roi se laissait entraîner.
Ce ne fut pas tout; les femmes ne se contentent pas longtemps des bijoux dont elles se montrent avides : elles aspirent à l'influence, à un rôle politique en administration. L'opinion leur attribua toutes les faveurs accordées par Salomon. Des intrigues et des scandales quotidiens firent crier le peuple et révoltèrent même les plus sages.
Tous ces impôts qu'il fallait augmenter, tous ces parvenus qu'il fallait honorer, mirent le malaise et
la désaffection partout. En quelques années, le prestige prodigieux de celui qui fut trente ans le plus grand des rois s'évanouit pour jamais. L'avenir même de sa dynastie était menacé.
Salomon , parlant de la volupté , a écrit quelque part : « Le miel de sa parole s'échappe jusqu'à ce que la flèche mortelle ait percé l'âme de sa victime, comme l'oiseau atteint par le chasseur dans les champs de l'air. O mon fils, détourne l'oreille de ton cœur de ses discours empoisonnés ; elle a blessé bien des vaillants et tué des héros. Les routes de sa demeure sont les routes de l'enfer ; elle pénètre jusque dans les profondeurs de la mort ^ »
Ces paroles, écrites par Salomon lui-même au temps où la sagesse l'inspirait, doit -on les considérer comme un avertissement qu'il s'adressait à lui-même autant qu'à toutes les générations de la terre? Sans doute; il avait senti bouillonner en lui des passions frémissantes, il en avait entrevu tous les dangers. Mais comment a-t-il pu oublier les saintes résolutions et les énergiques volontés de sa jeunesse, lui qui avait si bien dit, si bien pensé, si bien prévu? C'est là un mystère du cœur humain que nous livrons à ceux qui soutiennent qu'il n'existe aucun désordre originel dans notre nature, que la raison suffît à tout , que la grâce divine est une superfétation et une fiction, et que l'ordre surnaturel n'existe pas. Les contradictions du cœur de l'homme, créature essentiellement fragile, inconstante, aussi ennemie d'elle-même, quand la passion domine, qu'ingrate envers Dieu, ne trouvent pourtant d'explication aux chutes, comme à la persévérance dans
^ Prov. VII, 21 et seq.