CHAPITRE IV
Il serait déraisonnable de chercher dans le tableau des mœurs décrites par le Kohéleth une époque particulière, une société, un règne quelconque. C'est une peinture de la société en général; c'est la nature humaine prise sur le vif, telle qu'elle apparaît à toutes les époques. Rosenmuller lui-même le reconnaît. L'auteur ne vise pas plus le peuple juit que les nations environnantes. Il dépeint l'homme avec ses instincts et sa nature. « On peut sans difficulté, dit Reusch, reconnaître que les peintures de l'Ecclésiaste conviennent au temps de la domination des Perses. Mais suit-il de là qu'elles ne se rapportent pas aussi au temps de Salomon? Elles conviennent plus ou moins à tous les temps ^ »
On dit que le style de l'Ecclésiaste n'est pas celui des Proverbes. C'est là une appréciation subjective et personnelle. Alors même qu'il serait vrai
critiques ne s'entendent guère. La racine même du mot est incertaine. La racine S-p, Kohel (réunir le peuple), aurait donné naissance au substantif nhnp, Kohéleth, qui signifie : celui qui préside une réunion , qui parle dans une assemblée , prédicateur. « En tout cas, dit Wette lui-même, le mot en litige, si le texte est exact, est le surnom du roi Salomon. »
* On a soulevé des difficultés de détail insignifiantes. En voici des exemples. Salomon, dit-on, n'a pu dire : « J'ai été plus riche que tous ceux qui ont régné avant moi à Jérusalem , » puisque David seul régna à Jérusalem, avant Salomon. On a répondu avec raison que Jébus avait eu ses rois, et que Jérusalem signifiait moins une ville que la Palestine et le pays tout entier. On prétend encore que Salomon , qui a toute sa vie régné à Jérusalem n'aurait pu dire de luimême : « J'ai été roi à Jérusalem » (i, 12). On répond que la langue hébraïque se sert souvent d'un temps passé pour exprimer l'idée du présent, et que d'ailleurs Salomon, parlant d'expériences déjà faites, pouvait invoquer le passé. — Nous n'insistons pas davantage sur ce genre d'objections, faciles à résoudre, soulevées contre l'authenticité du Kohéleth.
que la manière et les préoccupations de l'auteur du Kohéleth fussent différentes de celles des Proverbes, on ne pourrait en conclure la dualité des auteurs , le but de chacun des livres étant différent. Le livre des Proverbes est, dans sa partie principale, une collection de sentences détachées , et embrasse toutes sortes de sujets; le Kohéleth s'attache presque partout à développer une thèse unique : la vanité et l'impuissance de l'effort humain. Toutefois la différence entre les deux livres n'est pas si tranchée qu'on le suppose : on remarque , au contraire , plus d'un rapport entre les deux écrits. Les derniers chapitres du Kohéleth, où l'auteur donne des maximes de morale , ressemblent à s'y méprendre à maint chapitre des Proverbes. L'allégorie de la vieillesse est un tableau qui rappelle les allégories des Proverbes ^
Les rationalistes ont souvent embarrassé le champ de la critique d'objections vaines. Ils ont invoqué, contre l'authenticité du Kohéleth et contre celle de presque tous les livres antérieurs à la captivité, les araméismes qu'ils se flattaient d'y avoir découverts. Suivant eux , presque tous nos livres saints ne remonteraient pas au delà, du moins dans leur forme
* La conclusion du Kohéleth (c. xii, 9-14), qui suit l'allégorie de la vieillesse , est la partie du livre dont l'authenticité est la plus discutée. Les derniers mots : « Grains Dieu et observe les commandements, car c'est là tout l'homme. Dieu jugera toute chose, » gênent en effet singulièrement les théories des nouveaux critiques , qui ont vu là « une addition faite au livre pour sauver, par une réflexion pieuse, ce qu'il a d'hétérodoxe ». Mais ils n'apportent aucune preuve solide en faveur d'une hypothèse que M. Renan lui-même qualifie de « compliquée ». Délitzsch a victorieusement démontré que l'auteur du livre se manifeste par divers traits dans les derniers versets , et il admet pleinement leur authenticité.