CHAPITRE V
lomnie. A l'Evangile on substitue le catéchisme du prolétaire. On y lit des formules comme celles-ci : (( L'homme a droit au bonheur social comme il a droit au travail. La revendication de ce droit, sous toutes ses formes , est devenue le plus saint des devoirs. »
Hélas! la douleur, l'insuccès, l'infortune, sont des accidents inévitables dans l'humanité. La marche normale de la vie , le jeu régulier des organes en use les ressorts, comme le jeu d'une machine en use les aciers. L'exercice de la liberté et de la volonté conduit les uns aux succès , les autres aux catastrophes. Une des excellences du Kohéleth est de mettre ces vérités élémentaires, et cependant oubliées, en pleine lumière, et de rappeler l'imperfection inhérente à la création , telle que Dieu l'a voulue. Bellarmin le comprenait, quand il déclarait que le Kohéleth avait été écrit par Salomon expressément pour détourner les hommes de l'amour du monde et de ses vanités ^
§ II. La critique moderne. Ni scepticisme ni pessimisme dans TEcclésiaste.
L'une des erreurs de la critique moderne dans l'interprétation du Kohéleth, comme aussi l'une de ses injustices envers son auteur, est l'exagération de la note triste du livre, jusqu'au point de faire parler Salomon comme un Schopenhauer ou un Hartmann du xix° siècle. Le lecteur sérieux consta-
* Scripsit Salomon librum cui inscribitur Ecclesiastes, in gratiam hominum imperfectorum , ut eos ab amore mundi et omnis vanitatis averteret {loc. cit.).
tera aisément Texagération et la calomnie ; les différences entre les doctrines sceptiques et celles du Kohéleth sont immenses ^
Le Dieu de l'Ancien Testament est un être libre, connaissant toute chose , et infiniment bon ; le dieu des pessimistes est une puissance malveillante et aveugle : c'est le Grand inconscient, ainsi qu'ils l'appellent. Les pessimistes voient dans les dispositions des choses créées et dans la nature des pièges et des hostilités préparés contre l'homme. Rien de tout cela dans le Kohéleth : Dieu est bon, il est juste ; mais cette justice et cette bonté n'empêchent point que les conditions du monde créé ne soient la contingence , la limite , les bornes , la succession
1 « Le caractère dominant chez l'auteur du Kohéleth , dit Noldeke, est le scepticisme. Il n'a aucune conviction arrêtée... La joie de boire et de manger est pour lui le seul bien véritable que Dieu ait donné à l'homme. » — « C'est le Cantique des cantiques du scepticisme, » dit M. Heine. Les pessimistes saluent l'auteur du Kohéleth comme un de leurs ancêtres : « Ce livre est le catéchisme du pessimiste, » dit Taubert. « C'est, ajoute M. Renan, un livre profondément moderne; l'auteur nous apparaît comme un Schopenhauer résigné. » Si l'auteur ne s'est pas tenu au scepticisme , il en a donné la plus complète, la plus vive, la plus franche théorie. Ailleurs le même auteur dit que « Kohéleth nous prêche éternellement une philosophie de célibataire désabusé ». A ce concert de voix rationalistes, un auteur qui se dit bien haut catholique vient joindre la sienne. M. Drumont rapproche le sceptique Montaigne de Salomon et écrit : « La sagesse terre à terre de ce désabusé (Montaigne) ne se rattache -t- elle pas, à travers les siècles, à la philosophie désenchantée de VEcclésiaste? Ne trouve-t-on point en maints passages des Essais l'écho des paroles désillusionnées du Kohéleth biblique méditant, en se promenant le long de la terrasse du palais d'Etham, sur la vanité des desseins humains, proclamant que les plus belles espérances ne valent pas les jouissances présentes et le bon repas arrosé du vin de l'Engadi? Le qui sait? de l'un n'est -il pas parent du peut-être très vague auquel l'autre a l'air de croire si peu? » (E. Drumont, la France juive, t. I, p. 249.)