CHAPITRE V
En pensant au sort de son livre, il se disait avec le sage de l'Ecclésiastique : In terram alienigenarum gentiuin pertransiet ^ . Ce sentiment est justifié par la Synopsis de saint Athanase. Salomon, selon le grand docteur, semble développer dans ce livre une thèse philosophique sur la nature. Il y répond aux vaines imaginations des Egyptiens recherchant les secrets du monde et quels horoscopes on peut tirer des circonstances de la naissance de l'homme. L'Ecclésiaste est une réfutation philosophique de leurs erreurs et de leurs vanités^.
Voilà ce qui explique, dans une large proportion, la nature et le caractère du livre. Salomon ne s'est presque nulle part placé au point de vue national et israélite. Il semble avoir voulu se faire accepter comme le sage universel, faire goûter sa parole de tous les peuples, dans le but, nous paraît- il, de les convertir plus tard, de les préparer, par l'autorité de la raison et de l'expérience, aux révélations mes-
* « Il passera dans les terres des nations étrangères.» (Eccli. xxxix, 5) . Rappelons cette prière de Salomon lors de la dédicace du temple : « Lorsqu'un étranger, qui ne sera point de votre peuple d'Israël, viendra d'un pays fort éloigné... prier en ce lieu, vous l'exaucerez du haut du ciel, afin que tous les peuples de la terre apprennent à craindre votre nom. » (III Reg. viii, 41). Dans la pensée de Salomon , le Dieu d'Israël est le Dieu de toute la terre ; il appelle le Gentil aux faveurs accordées au Juif. C'est un père méconnu, et néanmoins aimant tous ses enfants , le prodigue vagabond et le fils resté près de lui.
"^ Videtur Salomon in hoc libro de naturali philosophari theoria. Quoniam enim iEgyptii de illa suas jam habebant imaginationes , ob eam ipse causam, impulsu Spiritus sancti, eos qui de istis inquirere conebantur, compescit, dicens : Non poterit homo invenire opus, quocl sub sole... Dejicit etiam ^Egyptiorum religionem circa divinationem ex hominis nativitate, dicens : Qui observât ventum, non seret. Gonfutatur vanam et aberrantem iEgyptiorum philosophiam. (Gf. Lyra, Ecclesiastes, Prœf.)
sianiques. Il a voulu dominer au loin dans le champ doctrinal par la supériorité de son génie, comme il dominait chez ses voisins par ses armes ; il a voulu flageller les préjugés, et montrer tout ce qu'il y a de grandeur dans la divine sobriété du monothéisme de Moïse. Dieu, dont il servait les desseins, l'a inspiré à cet effet.
§ IV. Comment et pourquoi Salomon se tait sur les conditions de la vie future.
Moïse, inspiré par Dieu, en retirant son peuple de la servitude des Egyptiens, l'avait arraché en même temps à l'idolâtrie de ce peuple , consistant presque entièrement dans la croyance à une série interminable de fables sur l'état des âmes après la mort. Dieu n'avait rien révélé de pareil; les Egyptiens parlaient de ce qu'ils ignoraient. Voilà ce que Moïse a voulu montrer aux Israélites par le silence significatif qu'il garde, dans le Pentateuque, en cette matière.
Le symbole égyptien était très propre à remplir et à troubler l'imagination. Les jugements infernaux, les voyages, les circuits, les traversées que les morts exécutaient dans un monde mystérieux, les ballottements entre ciel et terre par la puissance et l'action bienfaisante ou ennemie d'une multitude de dieux, dont, comme l'a dit un poète, pas un ne trouvait d'athée : tout cela était devenu l'idée fixe, l'obsession de tout un peuple ^
On ne saurait dire combien les erreurs et les su-
^ Maspero, Archéologie égyptienne , ch. ni.