CHAPITRE VI
LECCLESIASTE
De la mélancolie qui règne dans l'Ecclésiaste. — Sa nature, ses causes. — Elle n'est ni le désespoir du bouddhisme, ni celui du pessimisme, ni celui du positivisme. — Elle mène à Dieu.
Voici, d'après Herbst, les trois pensées qui remplissent et pénètrent le livre de l'Ecclésiaste :
« 1° Sur la terre, tout est livré à un perpétuel mouvement, tout est fugitif, et par là même imparfait; ce qui s'applique non seulement aux choses qui dépassent le pouvoir de l'homme, comme les évolutions de la nature, mais encore à celles qui sont soumises à sa puissance, telles que la science, la richesse, la vie.
(( 2° Au milieu de cette perpétuelle vicissitude de toutes choses, le mieux pour l'homme est de jouir en paix, aussi longtemps qu'il le peut, des biens de cette terre.
« S"" Ces biens viennent de Dieu ; il en faut jouir comme de bienfaits divins. Enfin que l'homme craigne Dieu et observe sa loi. »
Herbst résume exactement la pensée générale du livre; mais il omet de signaler, à côté de la sagesse pratique dont il fait justement honneur à Salomon, ce qui constitue le caractère et la divine originalité
du Kohéleth. Il semble ne pas avoir été frappé du sentiment de douleur qu'exhale Salomon à la vue des misères humaines et de sa propre impuissance.
Enfermé qu'il est dans le cercle étroit du monde et des misères de la vie terrestre telle qu'il la voit, Salomon sent la tristesse envahir son âme. Il constate en termes chagrins le cours absolument monotone de la nature, qui recommence incessamment les mêmes évolutions pour arriver au même résultat, résultat dépourvu pour l'homme de profit et de grandeur. C'est le cri d'une tristesse et d'un désenchantement irrémédiables, cette parole amère qui a traversé tous les âges, tous les siècles, et qui retentit toujours poignante au fond des cœurs : « Vanité des vanités , tout est vanité ! » On a dit que , par suite d'une déception, d'un grand mensonge et d'une perfidie, Salomon, dans le Kohéleth, exhalait son dépit, trompait sa peine en diluant son fiel dans le reproche systématique et le parti pris du dénigrement. Il n'en est rien : c'est calomnier une grande âme et une grande œuvre. Salomon est triste, mais calme; il est incisif , mais équitable , quoique plusieurs paroles aient besoin d'être expliquées pour paraître ce qu'elles sont, justes et vraies. La mélancolie du Kohéleth, renfermée dans ses limites et bien comprise, est une manifestation de la sagesse qui a fait justement la gloire du fils de David. Ce que Salomon éprouva, les hommes qui pensent, réfléchissent et sentent, l'ont plus ou moins éprouvé aux heures sérieuses de la vie, quand les jeunes années se sont envolées , quand on assiste à l'évanouissement définitif des espérances caressées et des ambitions trompées.