‹ Salomon, son règne, ses écritsChapitre 158 sur 339 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Salomon constatait qu'il était sur la terre comme dans une prison, dominé de toutes parts par un monde plus fort que lui. Le monotone mouvement des astres, leur retour mesurant le temps, comme le balancier mélancolique des vieilles horloges de nos pères ; la succession invariable des saisons , les brûlants étés et les froids hivers; les mystères du monde, l'impénétrable secret de la vie et de la mort, les prospérités et les infortunes, les défaillances, les inconstances humaines : tout cela jetait dans l'étonnement et la confusion cette grande âme pensive, recueillie , curieuse , interrogeant les hommes et les choses, avide de savoir et de remonter aux causes. Salomon passait en revue les explications contradictoires, souvent ridicules, données par les sages des nations, en Egypte et ailleurs, et ces explications, par leur insuffisance , irritaient son ennui. Aussi qualifiait-il durement la poursuite de la solution des grands problèmes physiques et moraux, cherchée avec les méthodes vicieuses et les fausses données de son époque. Y tenir l'intelligence trop exclusivement occupée, espérer éclaircir des ténèbres impénétrables, vouloir modifier d'une manière appréciable les conditions primordiales de la vie, voilà ce qu'il appelait vanité et affliction d'esprit.

Le chagrin et la mélancolie de la grande âme de Salomon ne constituent pas un phénomène unique dans l'histoire. Le sentiment de l'insuffisance de la raison humaine et de l'inutilité de ses efforts a causé une douleur aussi vive que sincère aux chercheurs passionnés de la vérité. En tout temps, les intelligences puissantes ont été frappées de ce qu'il y a d'incomplet dans la science humaine : il en est résulté pour elles une véritable tristesse. Aristote a dit

quelque part : « Il est un genre de tristesse qui accompagne et suit le génie. » Job, Sophocle, Lucrèce ont connu cette mélancolie. L'ennui, a dit Bossuet, est le fond inexorable de la vie humaine.

Il est une tristesse légitime, conforme aux vues de Dieu et ayant pour fin d'attirer l'homme à lui, de le disposer à chercher au delà de la terre tout ce qui lui manque ici -bas : les vraies consolations pour son cœur, les sûres lumières pour son esprit. Il y a une tristesse incontestable qui se dégage de l'Evangile lui-même, tristesse consolée par la pensée des réparations, des dédommagements promis en retour des injustices et des erreurs du monde.

Salomon, à cet égard, était moins privilégié que les chrétiens : la parole de Jésus n'avait pas encore converti en joies les injustices et les misères de la vie : Beati qui luc/ent. Toutefois la tristesse de Salomon n'est jamais allée jusqu'au désespoir, et assurément elle n'a point engendré le pessimisme.

C'est dans l'Inde que le pessimisme a trouvé ses vrais aïeux, et le fondateur du bouddhisme, Çakya- Mouni, en a été le héros. Gomme Salomon, ce prince vit, dit-on, et comprit les misères et les douleurs inhérentes à la condition humaine. On a construit de très belles légendes sur ce héros fort mythologique. Il abandonna une femme jeune et belle, son palais, ses Etats, par suite de la douleur et du dégoût que lui causait la détresse humaine. Vêtu de la robe jaune des mendiants , il passa six années de solitude, de méditation et de jeûnes accablants à envisager le cercle fatal où la transmigration brahmanique entraîne incessamment les âmes , et à se demander s'il n'est pas une loi qui puisse placer l'homme en dehors de « cette dou-

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